Saisie au kilomètre par mamazor, sans aucunes corrections.

page 2, page3.

Robert de Montesquiou
 
Pour faire suite à
Une Petite Mademoiselle
 
La Trépidation
 
Scènes de mœurs mondaines
 
"Le monde est un trompe l'œil immense, épouvantable." Hello.
 
ouvrage orné d'un portrait de l'auteur par Boudini
Avertissement

Cet ouvrage était un cours d'impression et les premières épreuves corrigées quand la mort a surpris l'auteur, le 11 décembre 1921.

Selon la volonté expresse de Robert de Montesquiou, son exécuteur testamentaire a poursuivi la publication du livre. Si le lecteur y remarque çà et là quelques imperfections, elles sont dues à ce que l'auteur n'a pu, selon son désir et selon sa coutume, corriger et polir les dernières épreuves.

 

 

Note préliminaire.

Ce manuscrit venait de prendre fin, quand la guerre a pris naissance. Il ne représente donc plus qu'un grain de poussière, à peine un grain de poudre dans les plis d'un drapeau.

Enregistreur de façons d'être, desquelles son excuse était de les désapprouver, il apparaît par rapport aux circonstances actuelles de renouvellement et de relèvement, il apparaît, dis-je, dénué de sens, hormis le sens de l'exemple, salutaire, à sa façon, que peut offrir la reproduction des choses auxquelles il ne faut pas ressembler.

Après les destructions de Pompéï et d'Herculanum, quand les fouilles s'inauguraient, des vides se révélèrent, entre les laves durcies, des vides qui se trouvaient conserver exactement l'attitude et la stature de ceux que le désastre avait surpris dans leurs poses commencées. Le flux brûlant les avait moulés, tels qu'ils étaient alors, en train de tourner une phrase ou une poterie, et leurs cadavres, naturellement incinérés, une fois réduits en cendres, le moule formidable retenait, contenait, pour les survivants, la grâvce ou la disgrâce des gestes, le sourire ou la grimace des visages, la petitesse ou la grandeur des corps.

S'il se renouvelle une ombre de cela, dans ces pages postdatées, elles fourniront, ne fût-ce qu'avec des creux et des manques, leur point de comparaison pour la reconstitution d'un passe peccant, et la reconstruction de l'avenir qui le survolera, comme un avion fait, des marécages.

Une voix haute, parfois douce, toujours forte, nous rappelle qu'à l'expiration de tant de douleurs glorieuses, le temps ne serait plus de bêler ou de niaiser.

Si donc ces pages ne reproduisent que bêlements et ne décrivent que niaiseries, ce qui est bien possible, mais n'est pas de ma faute, je rappelle à ceux qui pourraient les lire, qu'elles sont originaires du temps enfui, où bêlements étaient paroles d'Évangile, et les niaiseries, eau bénite de cour.

 

Aussi bien deux événements à la fois sociaux et mondains, ont-ils marqué l'avènement d'un règne, lequel me sépare des vivants qui l'inaugurent ; ces événements, les voici.

Le premier met en scène un jeune couple à l'autel. C'est l'instant sacré de l'Élévation, l'enfant de chœur agite sa clochette, une de celles qui, sous leur rondeur de cuivre ajouré de découpures gothiques, mettent en mouvement et font retentir un nombreux drelin religieux, insupportable et tintinnabulant. La chose se prolonge et la mariée debout, alourdie de dentelles, près de son conjoint en frac, formule, assez haut pour être entendue, et mieux que des premiers rangs de l'auditoire épouvanté : "qu'on fasse taire cette clochette, sinon je vais hurler !" Le langage dans lequel ces paroles sont prononcées peut servir de renseignement, mais, en somme, ne fait rien à l'affaire.

L'autre événement n'est pas moins caractéristique. Un étranger, de passage à Paris, désire donner au monde et à soi-même, le spectacle d'une réunion de haut goût ; mais, comme il y veut des invités dfe choix et qu'il ne connaît personne, il les fait désigner, trier sur le volet et finalement convoquer, en son nom, par le maître d'hôtel d'un restaurant de luxe, homme honoré de la confiance de l'amphitryon. Naturellement tous ces vrais aristocrates acceptent et, à l'heure dite, se présentent à l'entrée d'un local anonyme et somptueux, loué par l'étranger pour la circonstance. Debout, sur le seuil encombré, il accueille ses invités d'un air gracieux et les introduit dans la salle, sur ces propos rassurants et même confortables : "Soyez les bienvenus, il y a un buffet, toutes les consommations sont de qualité, il y en aura pour tout le monde, mais ne poussez pas."

Quand j'ai entendu ces deux récits, je me suis dit que les séparations ethniques étyaient consommées, et qu'il n'y aurait plus de place pour moi dans le monde où ils avaient pris naissance ; non que je les désapprouve, mais parce qu'il est prudent d'établir une cloison étanche entre le "roseau pensant" et "le coup de poing Américain" ou, si vous préférez, entre le pot de terre et le pot de fer.

Je me faisais une joie de dédier ce livre à mon ami le Docteur Jacquet. D'avance, il voulait bien l'aimer. S'il faut y voir la preuve d'un manque de goût, c'est la seule qu'il aura donnée, car il était un homme plein de tact et de grâce, autant que de connaissance et de savoir ; mais il appréciait l'escrime des conversations, la parade, la parure des mots, tour à tour incisifs et persuasifs.

Donc, maintenir cette amicale dédicace à sa mémoire respectée, rien ne saurait représenter, de ma part, une plus sûre preuve que je crois vraiment avoir mis, dans ce petit tournoi, un peu de ce qui pouvait plaire à cet esprit affiné, en même temps qu'à cette âme loyale : la rupture de quelques lances, de quelques lancettes, en haine de la réussite indue, en faveur du mérite opprimé.

Pour le reste, je demande à ceux qui voudront bien consacrer quelques heures à cette lecture parfois acidulée, de la faire à la clarté de ce mot de Pascal : "l'homme aime la malignité ; mais ce n'est pas contre les malheureux, c'est contre les heureux superbes ; et c'est se tromper que d'en juger autrement."

Quel plus éloquent, quel plus pathétique témoignage pourrais-je fournir de la sincérité de mes intentions, que les deux lettres ci-jointes, reçues en novembre dernier.(1) -(1) 1914-

Cher ami,

J'ai été joyeux d'avoir de vos nouvelles. Si je ne vous ai pas répondu tout de suite, c'est que je traversais une crise terrible. La douleur aujourd'hui est moindre, mais mon état, pire encore, et je n'ai plus qu'un très faible espoir de salut. Je vous peine en vous le disant, mais il le faut.

Je viens de faire mon testament. Or j'ai reçu de vous un présent d'un ordre rare, inestimable, unique : "le Chancelier de Fleurs." Ce beau livre ne peut quitter mes mains que pour rentrer aux vôtres. Je donne toutes indications utiles pour qu'il en soit ainsi, en y faisant joindre un joli grès qui me vient d'Hœntschell. Avec une de ces fleurs, qui paraissent orgueilleuses de s'épanouir dans votre atmosphère, ça pourra être, de moi, un agréable souvenir.

Cher ami, plaignez-moi, mon sort est court. J'ai passé la plus belle part de ma vie à recueillir des matériaux de travail, maintenant à pied d'œuvre, mais qu'il me fallait quelques années pour coordonner, rédiger, faire vivre. Ces quelques années, le destin avare me les refuse, et je disparaitrai sans avoir donné ma mesure. Je tâche à me consoler en songeant que tout est vanité.

Il n'en sera point ainsi pour vous, cher ami. Votre route est encore longue et belle. je m'en réjouis profondément.

Votre amitié fut une des fiertés de ma vie. Je vous embrasse.

Jacquet.

 

Et quelques jours plus tard.

Cher ami,

Depuis votre dernière lettre, d'une pensée si haute, j'ai toujours espéré pouvoir vous répondre quelques mots, non point dignes d'elles, assurément, mais y tendant de mon mieux.

Je ne le puis. Je suis au bout de ma force.

Je veux vous dire, pourtant, que l'assurance d'avoir mon nom au seuil d'une de vos œuvres, je l'emporterai comme un juste et noble orgueil. Merci.

Cher et grand ami, adieu.

Ces lettres, en dehors des personnels sentiments qu'elles me témoignent, je les admire à tel point, pour leur simplicité dans le détachement, leur sérénité dans la détresse, que je ne puis plus plaindre celui qui les a écrites. Mais je puis, je dois le pleurer.

R. M.

 

 

A

La mémoire

du docteur Lucien Jacquet

Lorsque je renonçai, il y a, de cela, quelques années, au séjour du moins immédiat et prolongé, de la Capitale, il me fallut me résigner, par ce fait même, et bon gré mal gré, à ne plus prendre ma part de bien des choses bien Parisiennes.

Il me vint alors à l'esprit, d'examiner ce que je perdais de la sorte ; et après en avoir pesé le plus ou moins d'importance, de le consigner dans un chapitre, que j'intitulerais : Regrets Facultatifs.

Ce chapitre est devenu un volume, ce volume que je vous dédie, mon cher ami, sachant vous faire plaisir, et lui faire honneur.

R. M.

 

La Trépidation

"Monsieur, je tombe d'accord avec vous que beaucoup de choses en ce temps sont odieuses ; mais leur œuvre destructrice est nécessaire pour préparer la place nette aux perfections qui viendront ensuite. En d'autres termes, et pour me servir d'une phrase courante, nous sommes dans une période de transition."

— "Je veux vous croire, mais je me soucie peu de ce qui sortira de vos ravages, surtout si c'est neuf. Je ne connais pas les mœurs futures pour les approuver, les costumes futurs pour les admirer, les institutions futures pour les respecter, et je m'en tiens à savoir que ce que j'approuve, ce que j'admire, ce que j'aime est parti. Je n'ai rien à faire avec ce qui succèdera. En conséquence, vous ne me consolez pas en m'annonçant ce triomphe de parvenus que je ne veux pas connaître."

Gobineau.

Quand je publiai mon Étude sur Madame de Castiglione, un de mes plus précieux lecteurs parlait de l'auteur avec quelqu'un qui lui dit : " je l’aime mieux comme pamphlétaire ".

C’était évidemment une boutade. Je n’en espère pas moins que ce mécontent ne sera pas satisfait de ce livre-ci. Mais j’ai observé qu’un lecteur préfère toujours, à ce que nous lui offrons, ce que nous ne lui offrons pas ; ou du moins ce qu’il compte bien ne nous voir jamais produire. Ce sera donc seulement si l’on me rapporte que le réclamant précité affirme à propos de cette Trépidation, qu’il m’aime mieux comme esthéticien, que je me mettrai à douter de la bénignité de ces pages.

 

 

 

Maintenant, la morale de cet effroyable réquisitoire, ou si vous préférez, plus exactement, de ces notes badines.

Je regardais, l'autre jour, partir pour la chasse, un jeune homme de vingt-deux années, dans la direction d'une Ile-aux-Oiseaux, disposée par Dieu pour sa carabine inlassable. Sa physionomie souriante, son pas alerte et relevé, le jeune libre et souple de ses mouvements, sous sa cheviot nuancée, tout cela disait l'allégresse de porter, sur des épaules juvéniles, vaillantes et confiantes, même nos intolérables jours. (Y en eut-il jamais d'autres ?) Tout cela disait sa foi en la vie, même soumise aux bizarres lois, dont je viens de relever les tables. C’est, sans doute, nous qui sommes dans l’erreur, en ressemblant à ces vieux messieurs, qui nous paraissaient ridicules, quand nous avions vingt ans, parce qu’ils disaient, comme nous faisons aujourd’hui, que les choses de leur époque étaient meilleures.

Quel que soit mon désir de réhabiliter le vieux monsieur qui disait cette bêtise, puisque je me mets à radoter comme lui, je pense que c’est le jeune chasseur qui avait raison — avec d’autant plus de mérite que c’était un homme d’argent — de ne pas penser aux modalités déplaisantes ou dangereuses, des civilisations qui se succèdent, et de se dire qu’il y a encore, qu’il y aura toujours des Iles où les Oiseaux s’offrent aux carabines avisées, sans compter l’Ile (qu’il s’agit de trouver) où les alouettes tombent toutes rôties, dans les becs assez opportunistes pour savoir s’ouvrir à temps.

 

 

A présent, une excuse. On était en droit d’espérer que nos conversationnistes feraient preuve d’un peu plus de discrétion, de réserve et de tact. Ce fut compter sans ses hôtes. Vous connaissez le genus. Une fois lâchés, des conversationnistes, dignes de ce nom terrible, qui les assimile à des pianistes verbaux, sont comme "la borne franchie", ils n’admettent plus de limites.

Vous pensez bien que j'ai fait de mon mieux pour les museler ; mais ils ont avalé les ardillons, mordu, tordu les boucles, rongé les courroies.

Ce qui rend le cas moins tragique, même à peine désespéré, c'est que, de tels fléaux, moins de l'aire que de l'air, autant en emporte la brise. Ce ne sont pas non plus les fléaux de la balance, ils n'y prétendent guère, heureusement.

 

J'allais conclure mon avant-propos sur cet adverbe, qui me semblait "faire admirablement", non plus même associé à un autre, comme dans Molière, mais à lui tout seul, quand je vis passer deux de nos bavards, et tout de suite, je réclamai impérieusement, pour mon propre compte, l'un des deux droits déclarés imprescriptibles, par Baudelaire, le "droit de se contredire" ; j'écoutai les propos de ces promeneurs.

Nulle indiscrétion n'était nécessaire, ils parlaient haut, avec volubilité, cela va de soi. C'était Timon, que vous savez verbeux ; il s'entretenait avec Duplex.

— "Je sors de l'Opéra — dit le premier — j'y ai vu quelque chose d'admirable."

—"Probablement — fit l'autre — cette danse enchanteresse, qu'il faudrait appeler "l'offrande du visage", dans la Légende de Joseph ; ou, dans la même œuvre, cette solennelle arrivée de l'ange ornemental et cérémonieux, assez éduqué pour savoir qu'on ne descend plus d'un cintre, au bout d'un fil, comme le Paraclet de Parsifal ; pas un ange, sous une chemise de nuit d'enfant en bas âge, mais un ange "qui marche", ainsi que la "douce nuit" des Fleurs du Mal ; un ange à l'aile au beau geste, aux bandeaux en or, se confondant avec la luminosité de son visage, un ange en mollets, tels qu'un marquis céleste, en même temps qu'un Mercure chrétien, avec des plumes au talon, au talon rouge."

— "Duplex — reprit Timon — vous vous exprimez agréablement, mais vous raisonnez moins bien. J'ai dit que j'avais vu quelque chose, je n'ai pas dit quelqu'un. Or, vous me parlez d'une danseuse experte, et d'un mime de haute allure. Ce que j'ai vu, et admiré, ne peut donc être ni l'un ni l'autre. Non. Ce n'est pas cela. Ce qui est admirable, c'est que je suis allé à l'Opéra, et que j'y ai rencontré... un nègre."

— "Oh ! — s'exclama, de nouveau, Duplex — je le connais, je le revois, avec ses jambes fines et bronzées, prisonnières dans les amples caleçons métalliques, treillissés comme des cages à mouches. Son torse est nu, ses bras, pareils à de nocturnes serpents, qui se préparent à étreindre despotiquement la sultane impatiente, perverse et pâmée. le nègre que vous voulez dire, Timon, c'est le nègre de Shéhérazade, le Fokine jamais assez loué, le Fokine, à propos de qui je suis heureux de pouvoir, fort d'une erreur de Gautier, donner au mot "génial" un sens qu'il n'a pas, selon les vocabulaires. Une ablution rapide va chasser de son corps sa tunique d'ombre, que vont rejoindre ses oripeaux d'Orient, et nous allons le voir reparaître, avec son blanc visage d'Europe, et sous son frac à boutons dorés, pour saluer, devant le public Parisien, heureux de fêter, unis en ce jeune homme, d'apparence presque timide, un interprète sans pair et un ordonnateur sans égal."

— "De mieux en mieux, Duplex ; mais aussi, de moins en moins bien. C'est encore d'un homme que vous me parlez, je vous le fais observer, quand je vous ai, moi, parlé d'une chose. Eh bien ! cette chose, sachez-le donc, était un de ces nègres vrais qui, vous le savez, n'ont pas d'âme.

"C'était une de ces caricatures, originelles et foncées, que, pour mieux faire valoir toutes nos perfections, le Créateur mit en regard de ce que nous représentons nous-mêmes, créés à l'image d'un Dieu, qui peut se flatter d'être joliment bien, si cette assertion est exacte.

"C'était encore l'Éthiopien bon enfant et à bon marché, le Roi Mage pour rire, en lequel se déguise, à l'aide d'un pot de cirage bien distribué, celui qui veut se rendre économiquement à un bal burlesque. Seulement il représentait la réalité de ce simulacre.

"C'était aussi Freiligrath, le roi tambourinaire de Heine, mais qui aurait passé par les ateliers de Poole.

"C'était enfin, mis debout, émancipé, fuyant son natal piano à queue, et le torse plein de ressorts, gros de déclics, l'automate célèbre, qui, dans le salon de Madame Boose, ose bien prétendre à représenter le portrait d'ancêtre.

"Que n'était-ce pas, qui fut truffé, passé au caviar, au cacao, à la poix, à la suie ?

"Musset à écrit, de son Hassan, qu'il était

"Nu comme un plat d'argent, nu comme un mur d'Église".

"Je dirais volontiers, de mon Bamboula qu'il était

Noir comme un plat de jais, noir comme un mur de cave.

"Et si je n'ajoute pas

Noir comme la candeur d'un Académicien,

c'est que je voudrais bien ne pas désobliger Monsieur d'Haussonville.

"J'ai expliqué ce qu'il était, ce noir ; je n'ai point expliqué ce qu'il n'était pas. Ce qu'il n'était pas, c'est le nègre dont on affirme qu'il travaille "comme un nègre". Celui-là ne devait rien faire de ses dix doigts en bâton de réglisse.

"Ce nègre ne se passait pas sur la scène, il passait par un des couloirs, devenus, vous le savez aussi, bien plus importants, dans ce lieu subventionné, que la scène elle-même. ce nègre ne dansait pas sur les planches, il marchait sur le plancher des vaches, transformé en dallage, à deux pas de sa femelle, cette négresse due au ciseau d'une fausse Castiglione, contemporaine de l'autre, mais sans beaucoup de beauté, et qui disait drôlement aux aboyeurs chargés de lancer les noms dans les bals d'alors : "annoncez la laide".

"Mon nègre "marchait d'un pas relevé", comme le quadrupède de La Fontaine ; mais il ne faisait point sonner de clochettes, parce qu'il n'en avait pas ; je veux dire ces clochettes qu'auraient dû être, pour lui, ses gris-gris, ses amulettes. Il n'avait pas non plus de ces breloques énormes, cliquetantes et clinquantes, qui servaient à le caractériser, du temps qu'il était planteur, colon, ou figurant chez Madame Beecher Stowe. Une chaîne de montre, ténue et horizontale, seul reste de son esclavage, soulignait la place où, pour qu'il ne manquât à aucune des lois de la fashion, la Faculté l'opèrerait bientôt de l'appendicite.

"Je me souvins, quand je le vis passer, d'une colère, dont je fus témoin, il y a quelques années, une colère qui prit les proportions d'une crise sociale, en congestionnant une Américaine. Le Président des États-Unis venait de recevoir un nègre à sa table, fait monstrueux et inouï, qui, selon cette dame, ne devait entraîner rien moins que la déchéance immédiate.

"L'homme noir que j'avais devant moi, me parut être le fils distant, de ce funèbre convive. Et je me demandais avec moins de fureur que la plaignante, mais peut-être avec plus de lucidité, s'il ne serait pas mieux à sa place, sur une pelouse de l'Acclimatation, à défaut du désert de l'Afrique.

"Il se dirigeait vers la loge de Madame d'Espard, ou de Macumer, leur portant, à n'en pas douter, le bonbon glacé des entr'actes. C'était le Pétrone de l'ébène, le d'Orsay de l'encre, l'arbitre des élégances de Dakar ou de Tombouctou, qui fleurant la verveine, au lieu du suint, allait renseigner ces belles, sur le dernier cri, non plus le cri guttural des Aïssaouas, mais la plus récente intonation de nos Aïssés modernes.

"Et pourtant moi aussi, je le reconnaissais. Il était Chocolat, non plus celui des arènes, mais celui des sables. Mieux encore, il avait été l'enseigne de l'horloger, qui faisait rire mon enfance, quand je la voyais marquer l'heure, d'un cadran arrondi, au milieu de son ventre, sous le veston rayé de blanc et d'azur.

"Sa chevelure était défrisée au fer, son visage était à huit reflets, comme son chapeau ; ses yeux semblaient des boules de loto, qui voudraient marquer des points de bridge. Sa chemise était blanchie à Londres ; il ne portait aucune de ces couleurs vives, assorties à sa chair par Chevreul en personne, et qui font se déployer comme un arc-en-ciel harmonieux dans le madras cornu des marronnes. Pourquoi n'ai-je pas remarqué ses mains ? Les mains sont signe distinctif d'animalité ou d'aristocratie ; elles trahissaient vaguement, aux regards inquisiteurs du naufragé de Wells, les origines bestiales des rameurs qui l'amenaient vers l'Ile.

"Peut-être celles de notre sombre Brummel se confondaient-elles avec les ténèbres du drap ; mais je croirais plus volontiers qu'elles devaient se dissimuler sous une ganterie non moins irréprochable que celle de Monsieur d'Annunzio, applaudissant à une première.

"Alors, des écailles me tombèrent des yeux, toutes celles qu'il vous plaira, et quand bien même vous exigeriez que ce fûssent celles d'une huître.

"Je compris, et je bénis Dieu, Dieu qui permettait qu'à l'heure précise, anxieuse, presque angoissée, où j'allais m'affliger une fois de plus, et plus amèrement, de voir s'accentuer, sur la figure de la civilisation, des nuances de sentiment, lesquelles s'obstinent à ne pas me plaire, permettait qu'elles ne fûssent définitivement inscrites que sur un visage, qui était, à la lettre, celui qui se nomme "visage de bois", celui que la déconvenue invoque, lorsqu'elle veut signifier que l'on n'a rencontré personne."

Robert de Montesquiou

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