page 3 et dernière.

page 1, page2,   retour au sommaire

Robert de Montesquiou
 
Pour faire suite à
Une Petite Mademoiselle
 
La Trépidation
 
Scènes de mœurs mondaines
 
"Le monde est un trompe l'œil immense, épouvantable." Hello.
 
ouvrage orné d'un portrait de l'auteur par Boudini

Seule, Madame Meg-Villars paraît garder son sang-froid, entre les berlues du câble. Voici ce qu'elle transmet : "le public de Winter Garden refuse de prendre au sérieux Arnaud de becquières, et ce qu'il appelle son élégance à bon marché." Horresco referens.

Lisez, dans je ne sais plus quelle gazette, l'extraordinaire gargarisme de souverainetés, que s'administre à jet continu et motu proprio ce touriste du verbe. Il se donne tous les gants, se prête toutes les patentes, s'adjuge tous les brevets. Lui seul signe.

Quelqu'un me reproche d'omettre Monseigneur Lolo, ce prédicateur mondain, qui inventa, pour le spiritisme, cette définition élégante : "une religion en peau de lapin." (sic)

Je ne sais si l'Aigle de Meaux eût approuvé le choix du ruminant, destiné, sans doute, à insinuer que les confidences de l'Au-Delà ne reposent que sur des équations vaines. Mais Bossuet ne triompherait pas à Trouville. En ce cas, il me semble que la définition non moins élégante de "Becquières du Clergé" ne peut que convenir à Monseigneur Lolo, en même temps que donner satisfaction à l'amour-propre de chacun.

 

 

Entre ces deux pendants plus agités, il y a encore de la place, sur notre piano, pour d'autres statuettes sautillantes, que nous allons y installer sans malice, rien qu'en leur laissant la responsabilité de leurs oscillations contrôlées.

Et tout d'abord, quelle autre que l'auteuresse des Lucioles Landaises saurait être rendue responsable de la trépidation qui s'est, elle aussi, emparée ex abrupto de ses meilleures amies ? Seule, la sage Comtesse de Briey, en femme d'esprit qu'elle est, a résisté à l'invite d'Érato. Mais la Comtesse de Vère, étonnée qu'une ex-ambassadrice puisse être reléguée au second plan de quoi que ce soit, tint à démontrer, sans plan ni deux, qu'elle aussi pouvait donner de la glotte, et séance tenante, elle a inventé une forme de burlesque, dont rien n'avait encore atteint ce diapason, dans le genre macaronique.

Elle s'est donc mise, sur le tard, à fabriquer des beignets, avec un restant de pâte La Rochefoucauld ; c'est sans doute pour cela qu'elle se fait imprimer par le frère de son maître d'hôtel. Mais un beignet philosophique, ça ne trouve pas, tous les jours, preneur ; aussi, la téméraire auteuresse, pour ne pas paraître manquer de chalands et fricoter des laissés-pour-compte, en sera réduite à gobet elle-même sa marchandise, qui se vengera, et nous vengera, en lui campant une indigestion, laquelle lui ôtera le goût de faire sauter, sans la poêle de l'édition à bon marché, la friture des grandes pensées.

Celles des amies de l'auteuresse des Landes Luciolées, qui ne se hasardent pas à écrire, n'en sont pas, pour cela, mieux garanties contre la contagion de la vedette.

Voici, par exemple, une aimable marquise, dont Boissonnas, ce jopur-là, mal secondé par taponnier, nous donne un portrait, à l'issue d'une cure de bentinck, ou des pilules de tyroïdine. Soit dit en passant, c'est inouï ce que les photographes retranchent aux dames qui posent devant leurs appareils : chute d'épaules, chute de reins, ces fragments d'anatomie ne veulent pas mentir à leur titre et tombent, tour à tour, sous le travail de la retouche, comme au vent d'automne, "la dépouille de nos bois."

Pour en revenir à l'agréable modèle, ci-dessus mentionné, nous le revoyons plus loin "donnant un morceau de sucre à Violette". Sans doute une jument remarquable par sa modestie et qui, par suite, à dû souffrir de se voir représentée dans un journal, que dis-je ? nommée en toutes lettres !

Lisons encore :"Madame Lucien Muhlfeld, qui vient d'achever sa convalescence à Territet, sera bientôt de retour."

Voyez un peu l'impudence de cette rédaction. Si accentuée qu'elle apparaisse, dès le début, cette imprudence, elle l'est encore bien davantage, parce qu'elle l'est de toutes parts. Seule, cette phrase d'un auteur que j'aime fort, peut nous en faire apprécier l'étendue : "il fallait trouver un moyen adroit, procéder avec mesure, avec précaution, ne pas trop avouer à la fois, traîner la confidence pendant huit jours, de telle sorte que, lorsqu'elle serait faite, elle ne causât qu'un plaisir calme, tant les transitions auraient été habilement ménagées."

Évicemment ; au lieu de cela, tout en même temps, pour un lecteur peut-être pas au courant, mais aussi peut-être sensible : maladie, donc l'inquiétude ; guérison, d'où l'allégresse ; tout cela dans la même nouvelle en trois lignes, laquelle me rappelle encore ce cri d'une vieille dame à qui on lisait les Mémoires du Cardinal de Retz. Comme elle paraissait somnoler, et que le livre ennuyait la lectrice, celle-ci sauta vingt pages et recommença sur la vingt et unième, qui s'ouvrait avec ces mots "le Cardinal, de retour à Paris..." — Et la vieille dame, qui ne dormait pas le moins du monde, mais suivait, aucontraire, le récit, d'un intérêt passionné, de s'écrier bien fort : "comment, ma chère, mais il n'était pas encore parti !"

Les dames ne sont pas seules à se mouvoir sur le couvercle de notrre piano ; les messieurs veulent bien leur céder le pas, mais réclament leur tour.

En voici un, bien sympathique, de qui cette présentation ne l'est pas moins :

"Le Duc de Guiche, le grand et modeste savant, s'installe à Bénerville, d'où, tous les jours, il se rend à Deauville, au Polo, dont il est le dévoué président.

"Le Prix Fourneyron, que l'Académie des Sciences vient de lui attribuer, pour son Essai d'aérodynamique, lui vaut nombre de félicitations de la France et de l'étranger."

N'est-ce pas charmant et, d'autre part, un peu ahurissant, ce savant modeste et ce fier écuyer ?

Par bonheur, l'écrivain cité plus haut, veut bien nous secourir encore. Écoutez-le : "des bottes montantes ou des brodequins de couleur, des pantalons de tricot blanc serré ou des hauts de chausses bigarrés flottant sur les hanches, des camisoles rouges ou bleu de ciel, ou rayées de mille façons, le cou, les bras nus jusqu'à l'épaule, quelquefois des gants de peau de daim, des casquettes extravagantes ou des chapeaux de paille avec des rubans, et l'énorme battoir, instrument du jeu, sur l'épaule, c'est dans cet équipage que le gentleman imbu du respect de lui-même, doit se produire à l'admiration publique. Que ce soit sur une prairie Anglaise, en vue d'une pagode de la Chine, sur une plaine glacée aux environs du Pôle Nord, un Anglais de bonne fame et renommée, qui va jouer au cricket, ne saurait s'affubler autrement sans se compromettre."

Remplacez le mot cricket, par le mot polo, ce sera tout de même. Alors, n'est-ce pas un édifiant spectacle que de se représenter le "dévoué président", qui se résigne à dépouiller de si avenantes frusques, pour revêtir avec un orgueil aussi modeste que celui de Violette, les manchettes de Monsieur de Buffon ?

Mais voici un autre exemple de sport associé au savoir. Monsieur Mæterlinck joue des poings avec son boxeur, dans le moment précis où on vient lui apporter la rosette. Cette invasion lui semble même assez indiscrète. Pour un peu, il camperait un gnon au Conseil de l'Ordre. Tout de même il consent à surseoir. — Voilà ce que nous conte un entrefilet qui prétend au sérieux.

On connaît cette manie, à la fois naïve et un peu agaçante, chez tous les nouveaux décorés, ou surdécorés, et qui consiste à feindre l'indifférence, ou même l'étonnement. Chacun sait pourtant qu'en dehors des coups de grisou, et autres sinistres, où l'on porte au rescapé, incapable de discuter, l'étoile spontanée, il faut postuler cet honneur sans élan, se faire appuyer, en un mot, se donner bien plus de mouvement que pour beaucoup de leçons de boxe. Mais tout de suite après, on rentre dans le rôle de celui qui "ne fait pas semblant de rien", parce que, tout de même, on se rend bien compte qu'il y a quelque chose d'un peu dérisoire, dans le fait de recevoir un cadeau que l'on a sollicité.

Les jeux d'enfants (n'est-ce pas pour cela qu'on nomme hochets, tous les attributs de vaine gloire ?) présentent quelquefois, mais avec plus de grâce, cette plaisante anomalie : les bambins viennent vous consulter sur le choix de la surprise qui vous serait agréable ; puis ils exigent que vous ne sachiez plus rien de ce qui a été dit, alors qu'elle éclate.

Je vois encore, dans ce jeu de cache-cache de nos légionnaires, une forme de l'illusion des autruches, qui se croient devenues invisibles parce qu'elles ont mis leur tête sous leur aile. Mais peut-être, après tout, sont-ils sincères, dans ce jeu d'illusion et de stupéfaction feinte. A force de dire : "c'est pour faire plaisir à ma mère, à ma femme, à mes enfants..." ces matois finissent, sans doute, par se persuader qu'ils ne sont pour rien dans la chose.

Quelques mois passés, je parcourais une chronique de Fœmina, pseudonyme de Madame Bulteau. Le factum s'achevait par des raisonnements, plutôt détachés, sur la vanité des distinctions, et en substance, concluait ainsi : "or, devinez où je vais de ce pas : demander des croix."

Un distrait ou un maladroit ne manquerait, certes, pas d'ajouter : "charité bien ordonnée... — Que la dame ait ou non, demandé des Croix, il ne m'appartient pas d'en décider ; ce qui est certain, c'est qu'elle en a au moins demandé une."

Moi qui me pique d'être plus clairvoyant et mieux inspiré, je dis, au contraire : "quelle cuisante déception, pour l'honorable postulante, qui s'est peut-être entendu refuser ce que sollicitait, avec tant de désintéressement, son zèle pour autrui, quand elle se sera vu, malgré elle, accorder, au lieu de cela, ce dont son dédain précédent et contradictoire paraissait faire fi, ou qui sait ? peut-être plus simplement, ce dont sa modestie se jugeait indigne ! Encore une violette;"

Si j'avais eu à décorer Madame Bulteau, ce que je me serais honoré de faire (à ma façon, je l'ai fait — n'est-ce pas une manière de décorer que d'étudier longuement ?) je n'en aurais pas moins profité de l'occasion pour lui reprocher d'avoir appelé l'auteur du Roman de la Momie, un "puissant ouvrier".

J'eusse préféré "admirable artiste". Mais Madame Bulteau, laborieux tâcheron, pioche Mademoiselle de Maupin et bêche Émaux et Camées.

Ce chapitre des nouveaux décorés me paraît toujours aussi "plein de charmes" que le "quoi qu"on die" de Molière. J'ai naguère dépeint, à propos de Monsieur Pol Neveux, la sensation de vide que donnait au lecteur, le fait de voir mentionner une distinction accordée à quelqu'un, sans énoncer des titres capables de la lui valoir, et que remplace l'énumération de manières d'être, lesquelles, pour ne pas manquer d'agrément, ne sont pas de celles qui portent au tableau. En voici un nouvel exemple :

"Le Comte Joseph Primoli, si connu et si aimé de toute la Société Parisienne, vient de recevoir, du Gouvernement Français, la cravate de Commandeur de la Légion d'honneur."

D'abord, cela n'est pas exact : je connais d'inconstestables membres de la Société parisienne, qui n'aiment pas du tout le Comte Primoli ; passons. Mais la cravate, peste ! ce n'est pas rien ; être connu et aimé de la Société Parisienne, ça suffit-il pour obtenir ce haut commandement ? Je cherche : Monsieur Primoli était le neveu de la Princesse Mathilde ; il a posé, en camerlingue, pour la Princesse Lucien, qui aime à portraiturer les barbes ; il est l'ami de Monsieur Ganderax qui, naguère, sans tout à fait réussir, consacrait un article de tête, à transformer en événement national, l'élection de son cher Gégé, comme membre de l'Épatant. Tout cela est beau ; mais enfin cela mérite-t-il d'être cravaté ?

Un autre Seigneur s'agite beaucoup autour de la Croix-Rouge. — "Croix-Rouge, lisez Ruban Rouge" — disait, à ce propos, assez spirituellement Timon, toujours incorrigible. — Cependant, comme il n'est en effet, question que du ruban pour l'ambulancier, tandis que la rosette paraît se réserver pour Charles Lecocq, notre ami proteste, en ces termes judicieux, sinon justiciers : "on aurait peut-être bien pu faire passer le Bon Samaritain avant la Fille de Madame Angot !"

Tous les paniers ont un dessus, chacun sait ça. L'Académie, dont l'anse est en forme de coupole, a France, Loti, Barrès. Évidemment le ruban de Madame Beer, bien que pris à la même pièce, n'a pas le rouge vif de celui de Sarah. L'enthousiasme universel, déchaîné par celui-ci et qui d'ailleurs, aurait aussi bien pu prendre la forme de l'indignation universelle, (à voir reconnaître, si tardivement et faiblement, un si ancien mérite) prouve que les vraies récompenses ne sont pas dans les chancelleries, mais dans les cours. Ce qu'il y eut d'amusant, à cette occasion, pour l'observateur renseigné, c'est de voir se répandre en éloges dithyrambiques des personnes qui tenaient de bien près à d'enragés adversaires de la cause gagnée. Monsieur Roujon a trouvé un bien drôle de palliatif pour ce retardement regrettable ; il appelle la France "le pays es beaux repentirs"; — J'aimerais mieux : le pays des discernements précoces ; mais ce pays-là, je le crains, restera toujours la Terre Promise.

Rien de plus significatif, sur le sujet de ces grandeurs, que ce qui est advenu, il y a quelques années, au Marquis de Casa-Riera, lorsqu'on douta s'il était lui même. Une telle accusation paraît d'abord plaisante ; les preuves contraires n'en sont pas moins très difficiles à établir. Le Marquis de Casa-Riera aurait très bien pu n'être que le Marquis de Carabas, dont chacun sait qu'il n'existait que dans la cervelle ingénieuse du Chat-Botté, qui le créait de toutes pièces, chaque fois qu'il prononçait son nom.

De quelqu'un, qui cesse d'être soi, l'on peut parfaitement s'apercevoir qu'il est le Masque de Fer, ou Gaspar Hauser, ou Louis Dix-Sept, ou Jean Orth, quelqu'un enfin de ces éternels disparus qui, n'étant jamais morts officiellement, cessent d'être soumis aux vicissitudes de la longévité, comme aux lois de l'existence.

Le Marquis n'en menait pas large, dans son bel hôtel rouge de la Rue de Berri, et pendant ce temps-là, l'on instruisait sans douceur. L'homme révoqué en doute était-il bien celui qu'il prétendait être, l'on n'en savait rien ; on savait seulement qu'il était Commandeur de la Légion d'honneur. On sut encore que c'était un sage, quand on apprît que celui qu'il citait à l'appui de son dire, n'était autre que son cuisinier. Pour un si haut cravaté, n'était-ce pas risible et minable ? C'était sage, et je le maintiens. Les chefs de Gouvernement ne sont, après tout, que ceux auxquels Dieu "fait la loi" selon Bossuet ; tandis que les chefs de cuisine, s'ils trompent quelquefois sur la qualité des denrées, ne sont, eux, jamais trompés sur la qualité de "l'Amphitryon où l'on dîne".

Et cependant cette histoire est-elle la plus belle de toutes ? Goûtez et comparez.

Une dame qui tient un petit casino scientifique, esthétique... et payant, tirait parti et profit de la palabre d'un artiste aimable, pour qui la réponse à faire au titre du livre d'un jeune écrivain disparu, ne laissait aucun doute : "penses-tu réussir ?" Il pensait parfaitement réussir, et même "dans les coins". Or, comme les bons procédés exigent des échanges, la dame (indirectement soufflée par son collaborateur qui, lui, habile, faisait toujours faire le gros ouvrage, et n'apparaissait jamais que pour le favoriser ou le récompenser) la dame s'avisa que le moment était venu d'accorder à l'artiste ce qu'il désirait le plus, à savoir : un petit nœud. Donc elle se pendit, un beau matin, aux récepteurs d'un magnat qu'elle ne connaissait mie, (en tout cas beaucoup moins que moi-même), et lui dit ces mots angoissés : "la croix d'Obligado — c'était le nom opportun du futur obligé — la croix d'Obligado ne marche pas." Ce qui était incorrect pour un certificat d'études et un brevet de capacité, mais éloquent pour une situation tendue.

Bref, sur douze voix que, paraît-il l'élection nécessitait, deux seulement s'étaient prononcées pour l'affirmative. La dame, qui avait compté, sur une rente annuelle de palabres, en échange d'un bienfait, qui ne lui coûterait que des démarches, la dame râlait. Et la transmission par fil, de cette suprême forme de communication présentait quelque chose d'en dehors de l'abonnement, qui défiait la provision et déconcertait la friture. Une veuve célèbre fut encore sollicitée, qui tira trois voix de sa manche de crêpe ; cependant que le magnat extrayait de la sienne un bras fort long qui atteignit à l'étoile.

De nouveau la dame se pendit aux cordons verts, qui communiquaient avec les cordons rouges, et confirma, cette fois, que la croix marchait aussi allègrement qu'un haricot voyageur. Et, quelques semaines après, le mince filet rouge empourpra le téton de l'intéressé, comme la blessure d'un sébastien dont les plaies seraient des boutonnières.

Quand tout fut fini, le destinataire, après avoir joué la surprise, témoigna la reconnaissance et, comme son protecteur avait, lui, ainsi qu'il convient, conquis un grade supérieur, dans la promotion simultanée, envoya un télégramme, dont la rédaction exigeait beaucoup de soins, qui furent pris, et donnèrent un résultat satisfaisant.

En effet, il y fallait de l'élan, mais réprimé, du sourire, mais supprimé, pas de rhétorique, pas de vocalises, bonnes pour les cœurs tendres et les esprits sans ambition, les circonstances étant officielles et, le salut, presque militaire. Donc, après un bref exposé du motif de la félicitation, le shake hand montait au shako, et le bleu, que j'ai lu, se contentait d'y porter la main, un shako dessiné par Iribe.

Tout cela était bien, mais n'était rien, il y fallait la goutte-mère du discret entraînement à de nouveaux bienfaits, dont le premier anneau n'admet que de commencer la chaîne, qui, plus tard, attachera, quand il aura fait des petits. La situation était délicate, étant décisive ; un mot impropre pouvait rater le coup et stériliser l'avenir. Le "dévouement" traditionnel et désuet porte des gros sabots, et "l'hommage" marche sur des œufs, qu'il casse quelquefois.

Inutile d'ajouter que le correspondant, inventif et malin, rencontra le terme unique dans le trajet de son patelin à la recette postale. Et il signa : "votre ami subordonné" ce qui était à la fois un coup de chapeau et un coup de maître. Le second plan, il ne pouvait l'admettre que sur ce fond-là. C'était dire qu'il acceptait bien de ne monter que d'un cran, chaque fois que son protecteur franchirait un degré ; mais qu'il n'admettait pas moins.

 

Timon mérite-t-il vraiment le titre d'incorrigible ? Jugez-en.

L'Étude sur la Mort, publiée, au Figaro, par le même auteur de l'oiseau Bleu, vient de reparaître en volume. J'ai dit, au début, dans un Essai intitulé les Larmes d'Argent, combien le morceau m'avait paru sans ferveur. Au contraire, le journal, qui avait donné la primeur de l'Étude, en annonce la réapparition plus que dithyrambiquement. J'aperçois la coupure sur le bureau de Timon. Au-dessous il a écrit : "boum ! servez froid !"

Et puisque nous voici sur le sujet de la Mort, combien elle-même a changé de visage et d'usages ! L'avez-vous remarqué ? on ne fait plus part du décès de ses parents ? Moi qui me crois sensible, j'en étais peiné. Mais comme, si je suis volontaire, je ne suis pas entêté (l'entêtement c'est la volonté dans l'arbitraire) je me rends aux explications que voici : beaucoup de ménages sont divorcés, il en résulte des embarras typographiques, à l'heure de Borniol, et qu'on prend le parti de s'abstenir. Et d'une. Un artiste, en attirant l'attention sur les motifs que la stricte décence lui imposerait, de ne pas se montrer, se retirerait le droit de paraître et, par suite, de servir ses intérêts, dans les lieux propices. Et de deux. D'autres y perdraient le droit de baller, ce qui ne les gênerait pas moins.

Un grand seigneur étranger meurt dans sa résidence du Midi, laquelle se referme sur ce trépas. Moins de deux ans après, la famille la rouvre... par un bal costumé, sur les invitations duquel, ce me semble, on aurait pu tracer l'épigraphe de Molière : "hommes et femmes affligés, chantans et dansans."

A la place de l'ombre de l'ex-proprio, j'aurais fait, moi aussi, à mes invités posthumes, la farce de me déguiser en statue du commandeur : pas le commandeur Primoli, celui de Don Juan. Et de trois.

Il y en a d'autres. Quoi qu'il en soit, j'ai dans le cœur, des condoléances qui ne sont pas sorties, et qui remontent les jours de brouillard.

L'histoire qui suit est célèbre. Une notable mondaine s'entretient, avec sa famille, d'un triste anniversaire, qui doit réunir ce groupe, le mardi suivant, dans un commun deuil renouvelé. Une dépêche survient ; elle est d'un Grand Duc, lequel s'invite à dîner, familièrement, mais hélas ! pour le même mardi, à cette table privilégiée. Un silence, proprement celui que l'on nomme "silence de Mort" ; muets débats de conscience et de mondanité, au sortir desquels les enfants stupéfaits et émerveillés, entendent sortir cet arrêt, de la bouche maternelle : "l'anniversaire sera mercredi."

Notez qu'elle ne disait pas : sera remis à mercredi, elle disait sera. Cela devient cosmique. Peut-être bien ne se serait-elle pas permis de faire attendre Louis XIV ; mais elle ne voyait aucun inconvénient à différer Saturne.

Salomon, dans son jugement fameux, Alexandre, avec son célèbre nœud gordien, ne sont pas allés si avant que cette veuve ne fit, dans "l'art d'accommoder les restes". La dame apparaît aussi grande que Josué, plus grande même, puisque l'astre auquel son geste enjoint de rebrousser chemin, n'est pas le grossier fanal des vivants, mais cet astre, plus subtil, que Madame Valmore poétiquement dénommé "le soleil des morts." Non seulement plus grande que Josué, mais plus que Moïse ; les flots qu'elle entr'ouvre ne sont pas ceux de la Mer Rouge, mais ceux de la Mer Noire des "deuils en vingt-quatre heures" ; le rocher qu'elle frappe est celui des cours ; mais loin de commander aux ondes d'en jaillir, elle leur prescrit de refouler les larmes. Et cela, de la simple branche d'un éventail, faite soudain plus vaste que la verge d'Aaron, qui cependant était de taille.

On en finirait pas de comparaisons grandioses, à l'égard d'un tel acte surhumain, à force d'être surmondain. J'admire de telles femmes. Ce sont les canards de Vaucanson de la race qui produisit Niobé. C'est la même parisienne automate qui disait sévèrement à sa fille, souffrante, au début de l'hiver : "je crois pourtant vous avoir appris que c'était une saison où l'on ne doit pas parler de ces choses." L'épouse de Pétus aurait-elle mieux dit ? L'héroïsme, aussi bien que dans un cœur, peut se nicher dans un réticule. Cinquante invitations étaient acceptées. Les invitations ce sont les billets à ordre de la Cocodette. Pas de protêts ! La maladie est un luxe d'été, qui représente Deauville ou l'Engadine. L'hiver, il faut dîner.

De telles matrones étaient les sentinelles des salons, de vraies maîtresses de céans, qui vivaient et mouraient, dans le corset des dames de Vertus, sous le harnais de la sociologie. Et quand, le soir venu de la réception chez Jéhovah, dans Josaphat, le Suprême Juge les interrogeait sur l'emploi de leur temps, elles lui répondaient avec conviction : "mon Dieu, j'ai fait des visites."

 

Mais ce n'est pas encore tout, sur ce chapitre. L'on sait exactement le nombre de millions que fait perdre, aux fleuristes, soit la fantaisie des moribonds, de ne pas se voir enguirlander post mortem, soit celle des survivants, de ne pas se voir tourmenter entre vifs. Les horticulteurs ont, non seulement porté plainte, mais menacé de sévir. Il s'agit d'obtenir du gouvernement la suppression obligatoire d'une formule qui les ruine. Rien n'y fait. C'est assez curieux : ces fleurs ne coûteraient rien aux orphelins, ni aux veufs, même les honoreraient ; d'ordinaire, l'on ne se montre pas si sévère à l'égard des bouquets. Pourquoi cet ostracisme ? Peut-être (c'est probable) vise-t-on cet abus des floraisons portées sur la note. Et comme on rougirait de paraître lésiner là-dessus, on s'en tire avec une volonté expresse du défunt, qui n'est que le désir du vivant de ne pas voir tirer sur les cordons de sa bourse. Dans ce cas, il n'a pas tort. Les envois d'amis, c'était touchant ; mais les obligatoires gerbes du fossoyeur ne signifient plus, elles, que son désir, à lui, d'augmenter les frais d'enterrement. Alors, on fait bien de les supprimer. Cependant, n'oublions pas que l'antiquité faisait payer les larmes, et que les pleureuses étaient des employées.

Au reste, sont-ils devenus plus raisonnables que leurs patrons, ces employés eux-mêmes ?

J'en ai rencontré un bien avantageux. C'était le fils d'un domestique de mes parents ; mais lui, avait monté, sinon en grade, du moins en gages, il était devenu chef cuisinier dans une grande famille Israëlite, je n'ai jamais bien su laquelle. Une année, il vint se reposer quelques jours chez les siens, et je l'entendis qui, dans une allée du parc, discourait avec des amis, sur les enfants de ses maîtres. Or, il disait : "Berthe a toujours été pratique ; mais Martine a toujours été rêveuse..."

A qui faisait-il allusion ? Je n'ai pas osé le lui demander.

Cela prouve-t-il que les employés soient plus raisonnables que les patrons ? En face de la Mort, ils le sont quelquefois moins. L'ancien cocher de mon père a eu deux discours sur sa tombe. Mon père n'en a pas eu.

Madame Édouard André en cumula, en accumula. En méritait-elle ? D'abord, il m'avait semblé que non. Son testament ne se préoccupait que des pommes de pin des allées de Chaalis, et cela me paraissait peu humain. "Que l'on n'oublie jamais — clamait-elle, sur papier timbré, — Que le sol des chemins du parc se compose uniquement de pommes de pin accumulées depuis des siècles, et que la moindre allumette pourrait enflammer !..." Et, là dessus, elle fulminait elle-même contre les fumeurs invétérés et les briquets automatiques.

L'étrange chrétienne ! A cette heure tardive, n'aurait-elle pas plus sagement fait de penser au feu de l'enfer ? Non, elle n'oubliait qu'une seule petite chose, en rendant au dieu des bienfaiteurs son âme sans tendresse, elle oubliait les cœurs souffrants, accumulés depuis des siècles sur le sol des chemins de la terre, et qu'un trait de sa plume de fer aurait pu soulager, du moins pour une part. Elle ne pensait qu'aux pommes de pin. Je crains qu'elle n'en retrouve quelques-unes employées à s'occuper d'elle, dans le foyer de Belzébuth. Quelques trompettes voilées ont vainement tenté de nous attendrir sur ses bienfaits : ils n'atteignent vraiment que Monsieur Doumic. Les autres, on ne m'ôtera pas de l'esprit que c'étaient des fondations continuées.

Depuis, je me suis rappelé que Madame Boucicaut avait cru devoir rendre à la division ce qu'elle tenait d'elle. Rendre au passant ce que Mademoiselle Jacquemart tenait de Monsieur André, ce ne fut peut-être pas manquer d'à-propos. La dernière fois que je la rencontrai (dans une soirée), bien que sa jactance accoutumée dût, cette fois se contenter, sans doute par le fait, et le faix de l'âge, de revêtir un air de jézabel abattue, elle me fit signe d'approcher, d'un de ces gestes artificiellement impérieux, qu'elle exécutait sans y croire, qui l'aidaient à s'illusionner sur son manque d'autorité, et qui équivalaient à des sommations sans importance. Je me demande pourquoi j'obéis. Elle proféra : "je sais que vous habitez Le Vésinet ; mais vous savez-vous que j'en possède la moitié ?" Je répondis par un geste résigné, qui signifiait : "si elle vous gêne..." La cruelle répliqua : "parfaitement ; achetez-la moi très cher." Je n'ai plus revu Madame Édouard André. C'est tout ce que j'ai connu de ses dernières volontés à mon égard.

On a raconté que, le jour de l'an qui précéda sa fin, elle avait biffé, sur son testament, le nom de son légataire universel. En voilà un qui peut se vanter d'avoir battu le record des étrennes inutiles ! Je ne sais pas qui c'était ; je sais seulement que ce n'était pas moi, puisque je connais la cause de cette faveur temporaire, et que je n'en trouve pas de traces dans mes antécédents. L'inconnu ordonnait les festins du Boulevard Haussmann et assumait la dangereuse responsabilité de régler le placement des convives, en tenant compte des prétentions de chacun, pour sauvegarder les susceptibilités de tous. Y réussit-il ? Je le crois peu probable, puisque je ne le juge pas possible ! Un dîneur est souvent un zéro, qui n'amplifie l'unité, qu'à la condition d'être placé au-dessous d'elle. Au lieu de cela, il veut passer devant, ce qui le réduit à rien, sans profit pour l'autre. Donc, notre placeur devait déplaire, si je m'en rapporte à certaine lettre de la patronne, un griffonnage que j'ai sous les yeux. Il fut adressé à un invité, le lendemain d'un soir où, sans doute, mécontent du voisinage qui lui avait été assigné, le dîneur s'était évadé, en sortant de table. La lettre se bornait à ces mots pleins de confusion, de contrition : "quand j'ai vu à côté de qui vous étiez, j'ai compris mon erreur !..."

Tout de même, ce n'était pas aimable pour l'autre qui, lui (ou elle) aussi, avait reçu le carton insistant, sympathique, désireux qu'on lui fît l'honneur !...

Le père Groult prétendait que l'invitation à partager un repas, devrait porter les noms des personnes que l'on est appelé à rencontrer. Il avait raison. En voici une preuve. Quelqu'un me contait, l'autre jour, ceci :

"Je connais une dame qui s'étonne de me trouver gai, même souriant, quand je suis en face d'elle. Je la comprends, il doit lui sembler difficile et presque malséant de ne pas voir refléter l'expression de son propre visage, on ne peut plus renfrognée et rébarbative. Mais, outre qu'il ne me déplaît pas de réaliser des entreprises difficultueuses, une dose de bonne humeur, que je m'efforce de maintenir jusque dans les tempêtes, me permet de réagir fortement et allègrement contre l'effluve grognon de la dame. Je me contente donc, après l'avoir saluée, comme c'est mon devoir, puisque je la connais, de ne plus m'apercevoir qu'elle est là, pour pouvoir le lui pardonner.

"Maintenant, que la dame s'étonne du peu d'action de ses airs bourrus, sur mes airs agréables, je veux bien l'admettre ; mais ce qui devient abusif, c'est qu'elle en vienne à le supporter sans calme. Par bonheur, cet accident de nous affronter, qui ne me semble qu'ennuyeux ou nul, mais paraît la "mettre à la gêne", comme disent les vieilles tragédies, cet accident ne nous menace que peu. Seulement, quand il arrive, c'est d'assez près ; des équivalences de situation nous mettent côte à côte. Si la disposition de la table était réglée sur l'intelligence, nos places ne seraient pas voisines.

"Un soir que le choc avait eu lieu, il m'arriva de risquer une de ces réflexions d'art peut-être saugrenues, en tout cas pittoresques, dont l'escrime verbale plaît à des gens qui s'y connaissent en passes de mots. Le mien ne trouva pas grâce devant la dame, qui n'eut que ce compliment pour l'objet de ma description fantaisiste : "ça devait être bien laid." Je me contentai de ruminer, quelques-uns disent de murmurer : "c'est possible ; mais il y a d'autres choses laides, et même d'autres personnes, dont il faut supporter le voisinage avec résignation, pour ne pas manquer à la bienséance."

Tout refuge est bon à qui ne veut pas se rendre. Un monsieur me reprocha sévèrement d'avoir "chiné" une mondaine, parce qu'elle faisait de mauvais vers. De ce point, il convenait, du reste, sans discussion. J'en conclus, à part moi, que le monsieur était moins sensible aux alexandrins boiteux qu'à la critique ailée. Mais la question ne s'étant pas posée resta sans réponse.

A ce même homme j'avais parlé, trente années en deçà, d'un projet d'ouvrage, avec l'exubérance de la jeunesse et, j'en conviens, l'insuffisance de mes moyens d'alors. Depuis, chaque fois que je revoyais le personnage, (qui, jamais, ne faisait allusion à mes volumes parus) il me pressait d'accomplir mon premier dessein, sur lequel il ne tarissait pas d'éloges, et dont l'existence mythique, en même temps que la réalisation improbable, s'unissaient pour lui fournir l'heureuse occasion d'ignorer mes productions successives, même de les dédaigner. Cependant, après beaucoup de réflexions et de recherches, d'études et d'examen, l'embryon m'apparut sous un nouveau jour, et je me flattai de le rendre viable, en le faisant bénéficier de formes mûries et de forces acquises. Il en résulta un ouvrage qui pouvait plaire, ou déplaire, mais qui ajoutait à ce mérite de n'être plus inexistant, celui de formuler ce qu'il voulait exprimer, comme il le vouait.

Le monsieur me dit, alors : "j'aimais mieux votre ancienne donnée." Naturellement.

 

Les roses refusées aux défunts me piquent encore de quelques épines.

Le journal qui m'interdisait l'offrande funéraire me choquait déjà ; que dirai-je du faire-part lui-même, prenant aujourd'hui les devants de cette interdiction inouïe ? Je l'ai sous les yeux, et pourtant j'y crois à peine. C'est celui d'un vrai grand seigneur que j'aimais, j'ai nommé le Duc de Rohan. Outre qu'il m'avait, nombre de fois, témoigné de sa bienveillance, qui me laisse un souvenir durable, j'appréciais les dehors aimablement brusques et sympathiquement bougons, desquels il enveloppait son affabilité, associée à une finesse assez malicieuse, dont voici un trait.

Un jour qu'il assistait, chez une grande dame de ses proches relations, à l'une de ces pseudo-manifestations de littérature et d'art, qui commençaient d'infester le monde, il lui dit avec jovialité : "savez-vous ce que vous auriez dû faire, vous ? Vous auriez dû épouser Coquelin."

Le mot a été proféré devant moi ; je le rapporte de auditu.

Mais ce ne sont pas seulement des marques de bonne grâce et d'esprit que je dois à cet homme de bien, pas uniquement des faveurs de curieux, telles que d'avoir feuilleté, sous son toit, corrigées de la main même de l'auteur, les propres épreuves des Maximes (sans doute venues de Verteuil) ou encore, entre autres, d'avoir gravi l'échelle de bibliothèque de la Pompadour. Je lui dois encore une qualité, presqu'une vertu, qui ne m'en est que plus chère. C'est l'exactitude que je veux dire. Un automne que j'avais l'honneur d'être son hôte, dans ce Josselin, sinon sans équivalent, du moins sans supérieur en beauté, sur la face du globe, un heureux hasard, je l'avoue (jusque-là je croyais au quart d'heure de grâce, même un peu étendu), me fit arriver au salon, avec le dernier coup de cloche, sonné pour le repas. Bien m'en prit, je trouvai mon hôte seul, un peu coléreux et déjà trépignant de ce que tout le monde ne fût pas à l'appel, dans cette minute réglementaire.

Je ne l'ai jamais oublié ; c'est même à cet exemple que je suis redevable, aujourd'hui que les dîners convoquent à huit heures, pour dix, de me rendre aux rares invitations que j'accepte, devant que les chandelles soient allumées. J'y trouve l'avantage de ne pas entendre, tout de suite, de ces conversations que Gongourt accusait de "courbaturer en dedans" ; et voyant quelquefois le manger venir de chez le traiteur, d'être garanti contre les maléfices d'une alimentation qui menacera les arrivants plus tardifs.

Je vois aussi torturer de belles roses par des fleuristes armés de fil de fer. Cela me fâche, mais me fâche moins que d'entendre les familles elles-mêmes en interdire la jonchée sur les cénotaphes ; et cela, dans la rédaction des billets qui recommandent aux prières. N(est-ce pas une vivante oraison qu'un bouquet, une oraison aux mots colorés, aux odorants versets ?

Mon ami Timon, avec qui j'avais échangé des vues concordantes sur ces renvois de fleurs, conclut par cette boutade : "avez-vous observé que l'avare formule qui prive les morts de leur dû et, les fleuristes, de leur gain, cesse d'être en vigueur, dans les circonstances de décès, quand il s'agit de couronnes souveraines ? Les familles abîmées dans la douleur s'arrêtent, un instant, de sangloter, pour apprendre aux courriéristes mondains que les trois Rois Mages se sont cotisés de trois francs pour leur envoyer une dépêche. Antigone a marché, depuis Sophocle ; aujourd'hui, elle interromprait les libations et les nénies, pour écarter les crêpes de Montaillé et faire savoir à Sérigny qu'elle a eu la glorieuse consolation de recevoir un télégramme de l'impératrice de Blefuscu et un câblogramme du pape des Singes.

"Les alliances aussi ressortent de terre avec les acarus et les annélides. Le plus petit bourgeois ne peut pas tourner de l'œil, sans nous avertir qu'il n'était pas une génération spontanée. Quelquefois les accointances surprennent ; d'autres fois, elles ne manquent pas de vraisemblance. Il n'est pas inadmissible que la veuve Sapeur ait des liens de parenté avec la Fille du Régiment ; et quoi d'étonnant, si la veuve Sapin descend des la Forest-Divonne ?"

Timon exagère, c'est sa façon ; mais il n'en est pas moins vrai que les comptes rendus funèbres me paraissent toujours confiés à des hurluberlus, ou à des gens dénués de tendresse. Pourquoi, par exemple, je vous le demande, parlant du trépas d'un juste, dire que sa veuve fait partie de "plusieurs sociétés, entre autres, celles de la dentelle noire), des Poètes français (souhaitons que ce soient les élégiaques), de l'Histoire de France, de l'Histoire Diplomatique, des gens de Lettres, etc., etc." – Ne serait-il pas plus émouvant de dire... qu'elle pleure ?

Mais, pour le coup, lorsque je lis une note dans le goût de ceci : "Monsieur et Madame X, profondément touchés et reconnaissants des nombreuses marques de sympathie qu'ils ont reçues de toutes parts, sont à leur grand regret, dans l'impossibilité matérielle d'y répondre comme ils le désireraient, ils prient tous leurs amis de vouloir bien trouver ici l'expression la plus profonde de leur gratitude émue..." eh bien ! oui, je le répète, quand je lis cela, je pense qu'une reconnaissance, qui ne va pas jusqu'à l'écriture directe, ne m'inspire pas plus de confiance qu'un regret qui se noie dans un encrier, avant même d'en essayer l'emploi ; je pense encore, et surtout, qu'à la place des amis, ainsi maltraités, j'aimerais mieux ne rien recevoir du tout, que de me contenter d'une gratitude et d'une émotion ayant passé par les rotatives.

Certes, tous ceux qui partent ne méritent pas de se voir appliquer la belle parole de d'Annunzio, à propos de la mort de Wagner : "le monde parut diminué de valeur." Mais enfin chacun a la sienne, dont les familles me paraissent aujourd'hui faire bon marché.

Une dame vient de mourir, que j'ai connue relativement belle, approximativement aimable, évidemment riche, passablement appréciée. Elle avait une vieille parente, qui disait d'elle, autrefois : "Luce n'a pas de position." Dans ce temps-là, ça me faisait rire ; maintenant, ça me fait réfléchir ; et j'en suis à me demander si la vieille parente n'avait pas raison, quand je lis, dans un journal, à propos de cette mort (sans compter la sempiternelle interdiction florale) : "il ne sera pas envoyé de billets de faire-part, prière de considérer le présent avis comme en tenant lieu." Cela vaut bien la peine d'avoir des enfants soi-disant respectueux et certainement millionnaires, pour les voir défendre de fleurir votre convoi, et ne pas engager à le suivre !

Je me suis réjoui de ne pas voir infliger la désolante formule à la pauvre Comtesse de Pourtalès, qui vient d'expirer. N'aurait-il pas été plus triste que pour toute autre, de voir accomplir, sans fleurs, le voyage suprême, par celle qui en avait si justement reçu, et disposé si brillamment, durant tout le cours d'une longue existence de beauté ? Sa charmante devise : "que ne ferais-je pour ceux que je préfère ?" me revient à l'esprit. Le lui ont-ils rendu ?

Je venais d'écrire cela, quand j'apprends que je me suis trompé : nouveau veto sur les roses ! Que vont devenir les pauvres plantes, si l'on s'obstine à les priver de leur plus noble et charmante fonction, qui était d'orner les tombeaux ? Elles-mêmes n'auront plus qu'à mourir.

Ah ! les roses, quel signe elles représentent, quand elles se donnent ou se refuse entre vifs. J'ai connu certaine belle-mère qui n'aimait pas sa belle-fille. Cela se voit. Quand la seconde venait en visite chez la première, à la campagne, pour un peu de temps, la vieille, qui n'admettait aucunement de passer pour telle, et que ce ne fût pas à elle qu'on fît allusion, quand on parlait de la "beauté" sous son propre toit, cette matrone, un peu mégère, faisait venir son jardinier, pour lui dicter le nom des fleurs admises à décorer l'appartement de sa bru. Ce n'étaient pas des noms agréables ; de préférence des faux ébéniers, de la fausse aubépine, des soucis, des cinéraires, des doigts-de-morts, des bonnets-de-fous, des crêtes-de-coqs, des museaux-de-chats, des pas-d'âne, des pieds-de-veau, des gueules-de-lion et des oreilles-d'ours.On eût dit, pour une grande part, un bouquet placé dans l'Arche, pas l'Arche d'alliance, celle de Noé, le jour de la fête des passagers.

Quand ce protocole des végétaux, non moins que des animaux, était sévèrement dressé, la dame se levait, et d'une voix impérieuse, avec un geste menaçant, elle lançait enfin : "et surtout, pas de roses !" — Tout excepté la fleur de Cypris, et jusqu'au Sabot de Vénus !

Mais ce n'est pas seulement l'opulent fleuriste que l'interdiction lèse ; je sais un autre métier plus humble, et, par suite plus touchant, qu'elle assomme du coup. Je veux parler du placeur de bouquets, sur les tombes, les jours d'hivers. Les parents, les amis admettent bien de visiter les tombeaux et de les fleurir, mais ils ne veulent pas avoir froid aux pieds, du moins pas trop, ils redoutent les rhumes, les trop gros rhumes. Alors, vous voyez surgir d'entre les stèles, déformées par les frimas, de ces bons vieux types à la Gavarni, en cache-nez à double tour, et les mains dans les "profondes". Ils en sortent des doigts violets, pour porter votre gerbe à destination, la déposer, la disposer. Encore une industrie à l'eau, ou plutôt à la neige. Et comme cette industrie n'avait pas beaucoup de jours dans l'année, pour s'exercer, c'est encore un commerce de fichu ; voilà des malheureux ruinés.

Il n'y a pas longtemps que les magasins de noir se faisaient un mérite d'exécuter en vingt-quatre heures la commande d'un deuil. Maintenant ils devraient aller plus vite. Au bout de ce temps-là le deuil est fini.

Mais la perle des locutions funéraires a été trouvée, comme il convenait, par un courriériste mondain, celui à qui cette opération, malgré tout, assez pleine de frisson, la descente d'un cadavre dans un caveau, devant quelques amis émus, a inspiré cette formule agréable : "l'inhumation a eu lieu dans l'intimité."

Quelqu'un à qui je contais la chose, m'a répondu : "ce n'est pas mal, en effet, mais je connais, sinon mieux, du moins aussi bien. Que dites-vous de cette annonce d'un courrier mondain, à propos d'une représentation donnée chez une dame à la mode : "répétition pour les personnes en deuil ?" — Autrefois, on faisait sauter des crêpes, le mardi gras. Ce n'est pas le contraire.

"Vous voyez que je suis de force à lutter avec vos découvertes, mais, l'un et l'autre, soyons modestes ; celles des chroniqueurs nous dameront toujours le pion, étant inépuisables. C'est encore l'un d'entre eux qui, ayant à caractériser certain drame presque Eschylien, lequel fait mourir d'un coup de foudre, sous les yeux mêmes de leur mère, ses deux enfants uniques, beaux comme les dieux et doux comme des anges, ne trouve rien de mieux que de ranger ce désastre plein de frisson dans le groupe des "pénibles événements" qui sont d'ordinaire, comme on le sait, la perte d'un en-tout-cas ou d'un réticule."

II

La représentation select.

Ce qui précède fut une incidente, ne l'oublions pas, et que nous étions dans le monde, duquel nous sommes sortis, un instant, comme il convenait, sur la convocation de cette belle dame, dont Ménard disait attendre la visite, et qui n'était autre que la Mort. Retournons dans le monde des mondains, qui ont encore quelques mots à nous dire ; mais non sans nous être livrés à une dernière réflexion sur certains dangers posthumes.

Les épigraphes se réclament aujourd'hui de la tradition orale. C'est abusif. Baudelaire affirme que "les pauvres morts ont de grandes douleurs" ; n'y joignons pas celle de se voir attribuer des propos qu'ils n'ont jamais tenus, et qui les compromettent. L'année dernière, un prospectus de spectacle faisait dire une bêtise à feu Mallarmé. Je ne sais plus quel autre citateur de paroles, désormais impuissantes à se justifier, cherche à compromettre Verlaine, sous couleur de le louer, naturellement. Il faudra beaucoup de circonspection dans ce nouveau jeu, tant que les phonographes d'outre-tombe ne seront pas entrés en fonctions, devant d'anciens amis capables de garantir le son de la voix. D'ici là, ne citons que l'imprimé, dont la vérification est possible. Celle-ci même doit s'exercer. Rochefort se plaignait qu'ayant écrit Clémenceau, on eût typographié clémence, qui n'est pas la même chose tout à fait. Il y a une nuance.

Nous voici dans une soirée à la mode.

— "N'est-ce pas que je suis un homme de goût ?" — lance, non sans quelque incertitude, le maître de la maison, en même temps qu'il jette un coup d'œil inquiet dans la direction de sa cymaise. —"ce qu'il y a d'embêtant — observe Timon — c'est que le Blanche soit authentique. Le Prud'hon est moins sûr. Le contraire vaudrait mieux." Puis il ajoute : "quel est ce monsieur aux lèvres duquel la Comtesse Rémy du Tarn paraît suspendue ?" Quelqu'un répond : "c'est un grand animalier."

Le concert commence. Mademoiselle Chialchia, dont la puissance et la pureté de son apparaissent remarquables, se fait entendre deux fois, et se montre à la hauteur de son nom. Un vieux dilettante rappela que de son temps, les musiciennes se nommaient tout simplement Viardot, Damoreau, Miolhan, ou même Conneau, sans plus de frais que ceux du génie ou du talent. C'était l'époque des bandeaux plats, que les programmes imitaient. Aujourd'hui, les noms comme les cheveux, sont devenus ondulés, bouclés, soufflés, calamistrés, tirebouchonnés ! "La preuve — conclut le mélomane — c'est qu'après avoir entendu Madame Myoz Gmeiner — comment ça peut-il bien se prononcer , — nous aloons écouter Mademoiselle Saknovskaïa, et applaudir Mademoiselle Hybolita Gyarfas. A celle-là le pompon !"

L'assemblée est élégante. Reconnu : le Rajah de Pudukota, la Duchesse de Roanne, la Vicomtesse de Laripoissarde, la Baronne Ishii, Madame Meyer et Madame de Meyer, Madame Lucien Muhlfat et la Princesse Lucien Mureld, Mesdames Beaunez et jaunisse, Monsieur et Madame Fautil-Grognan, Monsieur et Madame Fautil-Delatreille, Monsieur et Madame Marcel Paquet, le Consul de Cuba, l'Archimandrite Petzalis, Madame Bultard, le Chef Mirdite Bibdoda, Monsieur Voïculescu et quelques membres du Congrès Panépirote.

On se montrait encore, avec beaucoup de sympathie pour son heureux début dans les lettres, Mademoiselle Feydeau, l'auteur du "Retour de la Comtesse de Meaupore." Quelqu'un demanda si la chose avait du rapport avec la théorie de Nietzsche, sur "l'Éternel retour". On le fit taire.

Mademoiselle Chialchia ayant fini ses deux morceaux, vint l'heure de la diction. Une récitante fit valoir des fragments d'un joli volume, qui venait de paraître : la Danse de Sophocteau.

Un assistant bénévole demanda pourquoi l'auteur de ce "petit chef-d'œuvre" avait été méchamment pris comme sujet d'une caricature de proportions géantes, laquelle pullulait sur les murs de la ville, et le représentait habillé en femme, les yeux baissés, et les pieds joints, dans une pose de Vénus pudique, avec une crinoline et un chapeau à brides. Et ce qui rendait le procédé encore plus désobligeant, c'est que le nom du modèle était inscrit, en toutes lettres, au-dessous du barbouillage. Un second invité rectifia, en riant, qu'une telle objection ne pouvait venir que d'un provincial, vu que l'image ne représentait pas du tout une caricature du jeune homme, mais le portrait d'une danseuse Russe ; alors ce que l'autre avait pris pour un intitulé devenait une signature. Mais cet autre, qui tenait bon, refusa de se rendre, exigeant de savoir, comment, dans ce cas, il pouvait se faire que le rimeur ressemblât aussi exactement à la ballerine. Comme cela ne s'expliqua pas et, du reste, n'intéressait personne, on changea de conversation.

Suivirent quelques numéros du genre dit imitations. Hello flétrit Cicéron pour les avoir autorisées. On sait en quoi l'exercice consiste : contrefaire une personne, en reproduisant, avec plus ou moins d'exactitude, d'hyperbole, ou d'hypertrophie, ses inflexions de voix, ses expressions de visage, sa mimique, ses tics. Ceux qui excellent dans cette manifestation inférieure, l'amplifient, ou la diminuent, en y associant des phrases plus ou moins conformes à ce que tel ou tel sujet de conversation semblerait devoir inspirer à la personne singée ; ce mot en dit assez sur cette forme d'art. Nous avons entendu, comme cela, beaucoup de fausses Sarah Bernhardt (combien fausses !) moins pourtant que celles qui, sans l'avouer, cherchent à s'approprier ses moyens.

Les avis furent partagés. Quelques-uns se pâmèrent. On observa que ce n'était pas les plus distingués de la réunion. D'autres encore protestèrent ; peut-être bien ceux qui soupçonnaient, qu'une fois partis, on entreprendrait leur parodie. Ce qu'il y eut d'assez curieux, c'est que, terminée cette séance de phonétique et de grimaces, ceux qui s'en étaient le plus divertis, se répandirent en invectives contre les artisans de leur gaîté, qu'ils traitèrent de perruches et de macaques.

Cette fois encore, Timon résuma : "il y a une vingtaine d'années, le maximum de la manière fut offert à mes yeux et à mes oreilles, par un jeune homme, devenu, depuis, célèbre polémiste. Aux plus expressives simulations de la glotte, il ajoutait des transcriptions géniales, des décalques saisissants de la mentalité particulière des individus. On eut dit un phonographe humain, mais critique et discernant, auquel ne manquait même point l'accent un peu nasillard ; je ne crois pas que rien de si étonnant puisse être réalisé dans cette branche. J'admirai, sans me rallier.

"Depuis, j'ai fait la connaissance d'un autre jeune homme, dont l'art singulier et le talent curieux ont barre sur mon appréciation et ma louange. Il me fallait de nouveau réfléchir au sujet des reproductions plastiques, sonores, verbales, approuvées par Cicéron, blâmées par Hello. Il porte, dans la poche de son veston gris, un appel des condamnés à voir reproduire leurs trilles et leurs couacs, avec une fidélité qui cesse de ressembler à une offense.

"Même sous cette forme, le jeu présente encore, à côté de certains avantages, de plus graves inconvénients ; voici les uns et les autres.

"Le montreur fait se dresser devant nous, avec la réplique des sons imperturbablement exacts, la présence réelle de notre ami Alexandre de Gabriac, malheureusement en voyage. L'idée qu'il existe, de par le monde, deux spécimens, au lieu d'un, de ce mondain accompli, nous cause de la joie. Voilà pour le plaisir." Voici maintenant pour la peine. A ce sympathique simulacre d'un compagnon de valeur morale, nous entendons, nous voyons succéder la physionomie nébuleuse d'un être à l'œil ensemble agrandi et diminué par la curiosité potinière, un œil de fond de vase, de dessous lequel s'échappent des bruits douceâtres sans grâce et malveillants sans grandeur. L'idée qu'un tel individu, dont un seul exemplaire faisait plus que de suffire, pourrait bien avoir un duplicata, nous paraît nauséeuse, et nous maudissons l'imitateur, de nous en donner, un moment, l'illusion falote, mais par bonheur, mensongère."

— "Vous retardez, mon cher, et vous allez voir dans quelles proportions — riposta Madame Elphaige. — Le journal de ce matin annonce un spectacle, au cours duquel on fera vivre sur les planches, les personnages d'un livre, qui met en scène "les grandes vedettes de la littérature et du théâtre." L'auteur les "pastichera", des acteurs les 'imiteront". Ce seront des "commentaires vivants". Pour peu que les modèles consentent à occuper leur fauteuil, il ne manquera vraiment rien à ce "régal artistique", dont le goût "délicat" des auditeurs — vous entendez bien : délicat, — appréciera "la saveur et l'originalité". Les places s'enlèvent, on refuse du monde."

On refusa d'y ajouter foi.

De jeunes demoiselles, qui dégoisèrent des strophes, l'une avait son histoire. Tout le monde sait, ou ) peu près, que Madame Drouet, qui joua un long rôle dans l'existence de l'auteur d'Hernani, n'en jouait qu'un fort court, dans ce drame lui-même ; c'était le rôle de cette invitée, qui patiente, dans sa loge, toute la durée de la pièce, pour dire seulement, masquée, au dernier acte, à un cavalier, qui lui propose une danse :

mon cher Comte,

Vous savez, avec vous, que mon mari les compte !...

et rentre dans la coulisse, ainsi que dans le mutisme. La jeune récitante de notre soirée avait été désignée, elle, par Monsieur d'Annunzio, pour tenir, dans la Pisanella, le rôle de cette religieuse qui, au second acte, dit, en présentant un faisceau de branchages : "et mon spikanard !..."

Tout le monde ignorait que le spikanard, qui signifie, en réalité, épi de nard (spika nardi, ne pas confondre avec épinards) est une sorte de baume végétal, le même qui fut répandu, par Madeleine, sur les pieds de Jésus.

Des camarades de la demoiselle la plaisantèrent. Comme elle était un peu bébête, pour ne pas dire légèrement grue, on se mit à la lutiner d'un calembour idiot, qui consistait à lui demander, chaque fois qu'on la rencontrait, des nouvelles de son petit canard. Elle se mit, elle, à pleurer et rendit le rôle, pour lequel on trouva, heureusement, une autre artiste, plus en possession de ses moyens, et mieux armée contre la blague. La première, qui, pour cacher son dépit d'avoir été brimée, croyait bien pouvoir se donner les gants de faire la dédaigneuse, et se vantait d'avoir "refusé un rôle de d'Annunzio", se dédommagea en débitant des vers de la Duchesse de Verluise.

Une invitée, que l'on ne reconnut pas tout d'abord, se montra indignée d'apprendre que des vers de cette dame avaient été récités chez Monsieur Paul Souday, le distingué critique littéraire du Temps. Elle affirma qu'une telle charge, exercé avec autorité, comme c'était le cas, donnait au choix des œuvres, présentées en liberté chez ce titulaire même, l'importance d'un mandement et l'autorité d'une bulle. C'était dire aux débutants naïfs, et aux étudiants fascinés, dont les yeux se tournent vers les cathèdres : "vous attendez d'orienter vos travaux sur ce que j'indique ; eh bien ! voici ma réponse : faites de mauvais vers". Il n'y avait pas à sortir de là. L'invitée inconnue mettait l'accusé au défi de se tirer du dilemme, qu'elle qualifia pédantesquement de "cornu", suivant l'expression consacrée. Quel étrange entêtement, quelle maldonne incroyable pouvait pousser celle qui en était le théâtre et l'objet, à s'obstiner la première, dans cette gageure d'imposer au monde un "bateau" de ce tonnage, et à d'autres, de le lancer ? Aberration naturelle et, d'ailleurs, sans conséquence, de la part de prétentieux illettrés mondains ; mais du fait d'aristarques !

Ce qui rendait ces circonstances encore plus inouïes, c'est ce raisonnement : certes, la vedette n'est pas nécessaire, dans le parcours de l'existence ; tels et telles, qui volontairement la renient, sont parfoi les vraies têtes de ligne et les véritables chefs de file. Mais enfin, si la châtelaine y tenait, d'accord avec ses amis, rien ne l'empêchait de la revendiquer sur d'autres points, et cette fois sans conteste, quand ces points se limitaient au terrain d'un accueil vif et d'une affabilité devenus légendaires. Le patriotisme et la philanthropie peuvent s'y ajouter et, alors, l'emportent sur tout le reste.

Entré en scène sur ce dernier mot, un pianiste joua certain "poisson" de Monsieur Debussy, qui parut moins agréable que la "Truite" de Schubert. Ce vertébré n'était certainement pas une carpe ; il faisait beaucoup de bruit, et les carpes sont, chacun le sait, le symbole du mutisme. Timon affirma qu'il devait s'agir plutôt d'un poisson d'avril. Ce qu'il y avait de drôle, c'est que l'accès de la pièce étant interdit, au cours de l'exécution des œuvres, les retardataires, qui se groupaient derrière une porte vitrée, ressemblaient eux-mêmes à des poissons, déçus de ne pas s'être mis en route assez tôt, et de se voir ainsi privés d'arriver à temps pour débiner un confrère.

Les danses commencèrent. C'étaient de ces pas exotiques, récemment importés d'Amérique, par des trappeurs de sauts et des chasseurs de chorégraphies. Un voyageur grincheux affirma que ces cadences avaient été inventées, là-bas, pour, et par des milieux, qui seraient les premiers surpris, et même déçus de se voir distancés par les salons chics. Cela portait des noms d'animaux, pas choisis parmi les plus spirituels des cages et des fosses. Vint le tango fameux qui, lui, faisait fureur, avec plus de droits. Une mélopée, plutôt orientale, non sans charme, sorte de bourdonnement sourd et voluptueux, le rythmait et faisait mouvoir. Timon, à qui la chose avait été signalée comme indécente, la jugea plutôt religieuse, avec ses élévations de mains en offrandes, lesquelles aidaient à se représenter les couples sérieux et serrés, en marche avers une image sacrée, dont rien, sans doute, n'exigeait qu'elle fût celle des Saints Innocents.

C'est même, sans doute, pour cela, qu'un prélat venait de sévir, quitte à se voir traîner en justice par un maître à danser, au secours duquel daignait venir le Chef de l'Église, en personne, ce qui ramenait la danse, sinon à son point de départ (qui pourrait bien être le saut de la puce, jamais égalé) du moins sur son double terrain biblique de l'Arche de Noé, puis de l'Arche d'Alliance. Enfin, beaucoup de ces sauteries ayant lieu chez des restaurateurs, il s'y ajoute la Danse du Panier, qui reste la principale.

Telle fut, à peu près, la moralité de ces propos sur les saltarelles. Ce qui n'empêcha pas le "souper-tango de charité", inventé par la Duchesse d'Uzès douairière, de rallier tous les suffrages, avec sa façon de concilier l'aumône, le rigodon et la boustifaille.

Ce fut le tour du phonographe. Un appareil de Pathé fit s'épanouir sur la scène, le liseron géant décrit par Chantecler, et de ce calice, nous eûmes la surprise d'entendre sortir l'apologue suivant :

Hortus Conclusus.

PARABOLE

Il y avait une fois un petit jardin, qui était médiocre, et un grand jardin, qui était magnifique. Celui-ci communiquait avec celui-là, comme dans le livre de la Princesse Bibesco.

Dans le premier jardin, l'on ne voyait pas de fleurs, mais l'on reconnaissait beaucoup d'invités ; dans le deuxième, on voyait les plus belles fleurs du monde, mais l'on ne distinguait personne.

Ceux qui se trouvaient dans le petit jardin auraient bien voulu pénétrer dans le grand ; mais cela n'était pas permis, parce qu'il appartenait à un Génie, qui aimant beaucoup les fleurs, n'aimait pas beaucoup les hommes, lesquels n'aiment jamais beaucoup les fleurs, même quand ils font semblant. Ils les aiment pour eux, et non pas pour elles : ils les cueillent, ce n'est pas une façon de les aimer. Cependant, la grille qui séparait les deux jardins restait entr'ouverte, peut-être par négligence, peut-être par indulgence, on ne saurait préciser.

Alors quelques audacieux s'introduisirent d'un enclos dans l'autre, et cela réveilla le Génie, qui apparut furieux.

Il portait un énorme trousseau de clefs dont il se servit pour barricader, avec un terrible cric-crac, la grille redevenue inflexible ; et ce faisant, il criait : "je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche !..."

Comme on le constate, c'est à trois reprises qu'il renouvela cette exclamation, incompréhensible. Que voulait-elle dire, mon Dieu, que voulait-elle dire ?...

Parmi le groupe qui l'entendit, quelques-uns risquèrent des interprétations, qui n'étaient pas toutes obligeantes. Et puis "chacun s'en fut coucher", comme dans la chanson de Malbrouck.

Plusieurs rêvèrent qu'ayant enfreint la triple interdiction du Génie, celui qu'elle visait, sans d'ailleurs l'atteindre, s'était empalé sur un des piquants de la grille. certains en frémirent, d'autres en sourirent, ce qui prouve, une fois de plus, qu'il est difficile de se mettre d'accord, et que tout le monde n'est pas doux."

Qui donc avait bien pu dicter à l'appareil le poème en prose plutôt saugrenue ? La voix était, comme d'ordinaire, nasillarde ; parfois nette, quelquefois confuse. Plusieurs prétendirent reconnaître le timbre de tel ou tel ; mais les avis restèrent partagés.

Des dames s'étaient assises à contre-jour dans l'espoir de cacher qu'elles avaient cent ans ; l'on s'en apercevait tout de même. Le spectacle paraissait les fasciner ; et cependant, depuis des années déjà, le Seigneur Jésus lui-même, qui a guéri l'Aveugle de Jéricho, ne pouvait plus rien pour leur rayon visuel. peut-être, à vrai dire, après tout, aurait-il jugé le miracle inutilement dépensé à remettre, selon l'expression biblique, ce vin nouveau dans ces vieilles outres. Quoi qu'il en soit, les centenaires humiliées de ne rien voir, tinrent à prouver qu'elles pouvaient du moins encore marcher. Elles se dressèrent, et comme tout le monde, se mirent à tanguer.

Une madame, jugée très jolie par les amateurs de cartes postales, ouvrait tout grands les yeux trop grands, qui font le soi-disant attrait des visages de femmes, généralement mis en scène par ces rectangles voyageurs, pour souhaiter une fête, présenter un bouquet, sous un chapeau vaste et des boucles folles. Même, sur le conseil d'amis mal inspirés, persuadés, à tort, qu'un œil ne saurait être assez vaste, la jolie dame aux yeux géants les avait encore agrandis de plusieurs traits de crayon et de touches de kohl. Il en résultait le faible espoir de les voir diminuer un peu, sous l'assaut d'un menu chagrin, légèrement larmoyant, ou la simple caresse d'une petite éponge bien imbibée.

Les yeux bénéficient plus souvent qu'on ne croit de jouer à qui perd gagne. Ils rendent aux belles joues la surface qui leur est due, au noble front l'espace qui lui est assigné, à tout un visage l'équilibre rompu par ces calots indiscrets, qui mangent toute la place. Ceci dit, la jolie dame, elle, se montra discrète ; elle ne fit aucun embarras, ni aucune grimace, laissant cela pour d'autres, moins bien traitées par la nature injuste, qui ne les avait pas dotées, pour accaparer l'attention, de prunelles larges comme des hublots ; elle écarta simplement et pudiquement son voile, d'un doigt léger comme lui, pour se laisser admirer complaisamment par les admirateurs de cartes postales.

Parut encore une autre dame trop jolie ; c'était la "dame de Drian", le type de cette femme dont les journaux affirment que ce dessinateur de modes l'a créé avec les images qu'elle a inspirées et les coupes qu'elle a subies, au point de se changer en elles-mêmes comme une sorte de Galatée du chiffon.

Ça n'avait pas réussi à la dame qui, belle l'an d'avant, était devenue trop jolie. En dépit d'un air de parenté, c'est si peu la même chose, que c'est, au contraire, juste l'opposé. On ne pense pas assez à ce que les soi-disant grands faiseurs détruisent de beauté avec leurs manigances. Tout ce qui, chez cette nymphe, avait naturellement du style, tournait au fade, par l'apprêté, l'amoindri, l'ondulant et l'ondulé de la présentation Parisienne, dernier cri, dernier chic, select et nul.

Comme, bien que déjà vieille, la Marquise de l'Oie restée la fille, pour toujours mineure, d'une mère ayant brillé, longtemps avant, dans les Ambassades, elle avait hérité des leçons et des exemples maternels (avec les restes d'un accent Viennois difficultueusement contrefait, avant 70) tout un catéchisme de mondanité médiocrement transcendante, pour toutes les situations de salons et les vicissitudes du décorum. Aussi, quand un premier sujet, (les mondains n'écoutent jamais que les premiers sujets de troupe Italienne) se mettait à chambarder l'atmosphère et à déranger les conversations, avec l'air fameux, trop fameux, des Paillasses, et l'achevait sur ce ridicule, ce fâcheux sanglot mécanique, avec lequel il pensait bien mimer la douleur humaine, se faisant jour à travers les paillettes, Madame de l'Oie pensait aussi devoir mimer la douleur. Elle s'interrompait de conter un potin ; son visage, habituellement sans expression, se contractait gauchement, pour compatir, dirai-je pour collaborer, de son crû, à la souffrance de ceux qui doivent la dissimuler sous des paillettes ; mais, ce faisant, rien ne l'empêchait pendant ce temps-là de songer au bon établissement de sa demoiselle.

On annonça Monsieur et Madame Fritz de Multipliet. Elle portait une robe à queue, et couleur de papyrus. Quelqu'un dit gracieusement : "est-ce pour recopier, là-dessus, les œuvres complètes de son mari ?" Un autre répliqua, disgracieusement : "une fois l'opération terminée, la robe aura-t-elle, ou non, augmenté de valeur ?"

 

III

Le Salon de Conversation.

Une compagnie restreinte, désireuse de s'adonner aux joies, plus intellectuelles, de la causerie pure, se retira dans un salon de travail, où traînaient des imprimés nombreux, des publications à la mode. Et le bavardage alla son train.

Outre Timon, toujours verbeux, quelquefois brillant, il y avait là des conversationnistes d'ordres divers, de valeurs différentes, au-dessus desquels planait Marcel Aromesti, le grand peintre de l'Italie, qui témoigna de sa bienveillance, même de sa bonté, à l'égard de jeunes artistes qu'on lui présentait et que leur fortune fit ainsi bénéficier de leçons subtiles et fortes.

Le Maître insista sur celle qui mettait ces jeunes gens en garde contre plusieurs sortes de déformations et d'entraves pouvant être infligées à l'exercice de leurs dons naturels par les diverses manifestations de la critique : "le mieux, disait-il, c'est d'apprendre vous-mêmes à juger, pour votre propre compte, les œuvres des autres ; et quand vous saurez vraiment ce qu'il faut penser d'un ouvrage, tenez pour indigne d'apprécier ce que vous pouvez produire de bon, celui que vous entendrez louer ce qui ne le mérite point, parce que cela signifiera que sa louange est aveugle ou qu'elle est intéressée. En effet, la première de ces louanges est celle que Verlaine appelait "sans compétence" ; l'autre est celle qu'il nommait "sans bonne foi", autrement dit : exercée pour des raisons étrangères à la valeur des œuvres (tout est là) et telle que, par exemple, entre autres, la recommandation d'un personnage influent, dont le critique souhaite lui-même de s'attirer la faveur. Cette façon de procéder, dite de "complaisance", fort en usage dans les ateliers de renommée, a été inventée par le dieu des auteurs pour leur désigner les juges desquels l'approbation doit non seulement les laisser froids, mais les trouver méfiants.

"Ce qui suit est d'un bel exemple. Un écrivain, pénétré de ces maximes, se voit, un jour, offrir, par son éditeur, un nombre illimité d'exemplaires, pour le lancement d'un de ses volumes. Il fait apporter le registre, dont les nombreux feuillets vierges s'offraient à la longue liste de ceux desquels on lui proposait de solliciter le jugement pour ses pages sincères. Alors, d'un crayon rouge, qui traînait là, on le vit écrire, en grosses lettres, sur la première ligne du registre, le mot : Néant. Et il signa.

"L'éditeur, qui croyait savoir ce que c'était que de faire le magnanime, comprit ce que c'était de "faire un nez" ; mais, comme il répondait au titre de galant homme et d'homme avisé, il comprit, sourit, pardonna.

"En un mot, quand je demande pourquoi une personne écrit si souvent dans le même journal, je veux qu'on me réponde que c'est parce qu'elle a du talent, et non pas parce qu'elle a des actions.

"Quand je demande pourquoi les médiocres productions d'une autre font verser plus d'encre que les bons ouvrages de plusieurs, je ne veux pas qu'on me dise que c'est grâce à l'appui d'un auteur, qui eut à se louer de sa fidélité en amitié ou en "liens plus doux", parce qu'il ne faut pas confondre les prix d'assiduité avec les prix de littérature.

"Voltaire disait, de certains discours funéraires, qu'à les entendre, on ne pouvait s'empêcher de conclure que l'oraison funèbre n'était qu'une "vaine déclamation". Ne pourrait-on pas avancer de même que, de certaines appréciations littéraires, le public peut conclure que la critique représente souvent l'art d'accommoder les oies et d'escamoter les aigles ?

"Conclusion : pas de titre plus détestable, et cela sur tous les terrains, que le titre de persona grata, puisque, par extension, il signifie personne que désigne, pour des fonctions ou des attributions, non pas le mérite qu'elle a, mais l'intérêt qu'on lui porte. Songez à ce que représente d'injuste et d'affreux ce membre de phrase ; et puisqu'il est tout entier contenu dans le mot piston, vous comprendrez pourquoi ce mot est le plus laid de tous les mots du monde.

"Au contraire, ce qui serait beau, ce serait de voir les sages et les savants d'une ville, conduire aux dignités et aux honneurs, un de leurs ennemis, quitte à s'en détourner ensuite, mais avec la fierté d'avoir aidé à mettre en lumière, en dépit de leurs dissentiments et de leurs préférences, par unique souci de l'équité, une force de la patrie.

"Si je joins à cette réflexion, une recommandation pécuniaire — ajouta le Maître — ce n'est point pour vous enseigner la cupidité, mais pour vous garantir contre un péril : faites payer votre travail, payer aussi cher que vous le permettront votre talent et les circonstances ; et ce prix une fois fixé, soyez fermes à en exiger le montant ; même s'il vous est inutile, ne vous laissez jamais aller, envers de semblables débiteurs, à aucuns de ces mouvements de générosité, pas plus qu'à de ces quarts d'heure d'indifférence, qui vous induiraient à négliger votre dû ou à l'abandonner, par délicatesse ou par oubli. De tels procédés seraient fort naturels, s'ils rencontraient de la reconnaissance ; n'y comptez point : ils ne créeront que de la gêne, chez ceux qui en bénéficieront, mais, les tenant pour humiliants, non seulement ne vous commanderont plus rien, mais cesseront de vous saluer.

"Les gens qui nous font travailler, n'aiment dans nos œuvres, que l'argent qu'elles leur ont coûté" — disait un jour, un artiste. — Un humoriste lui répondit : "parfaitement, ils le suivent."

— "Maître, vous venez de parler des débiteurs — dit Myrtil Trust — si nous parlions un peu des débineurs. Quelle attitude conseillez-vous d'adopter à l'égard de ceux-là ? Faut-il prendre le parti de l'étrangère qui se vante d'aborder, avec son sourire le plus gracieux, l'éreinteur de la veille ? Cette femme souple a peut-être raison ; mais une telle façon de grandeur d'âme n'est pas à la portée de tout le monde ; et puis, ça ne réussit pas toujours.

"L'autre soir, cette forme de rose mondaine que TImon a surnommé Rosa Cystica, ayant aperçu, à l'extrémité d'un hall, un ennemi fameux, crut bien pouvoir l'aborder de front, pour entreprendre de se le concilier par une invitation de mangeaille, comme on solliciterait la faveur d'un boa en lui jetant un lapin vivant ou un rat mort. Le prétexte, mal venu, de cet engagement audacieux, paraissait se rattacher à certain projet de rencontre d'une ex-amie de l'adversaire, et qu'il n'admettait point de revoir. Gracieusement, il répondit : "ce serait, Madame, contrevenir à mes habitudes et compromettre ma digestion, que de prendre un repas, en la société de personnes avec lesquelles je suis brouillé, et surtout chez des personnes avec lesquelles je suis brouillé."

"Le propos fit soi-disant pleurer la dame ; l'affreux adversaire n'en fut point ému. Même, à qui le lui rapportait, il s'égara jusqu'à répondre : "vous connaissiez déjà les larmes du crocodile ; vous connaissez maintenant les pleurs du chameau."

"Ceux qui redoutent les chiquenaudes ne sauraient assez méditer sur ce qui échappe aux plus pacifique, dans le feu du "café-liqueur."

"La vieille Tyra, célèbre par ses osanores, entendant adresser à Timon, par des auditeurs exaltés, le titre d'"unique", pensa-t-elle ajouter à ce brevet, en attestant lourdement, qu'elle avait entendu dire cela d'un dentiste. — "Était-ce le vôtre, Madame ?" — riposta gentiment Timon. — Et comme ce vieux requin postiche paraissait nier, il conclut : "dans ce cas, Madame, ce n'était pas le bon."

"Un convive un peu insolent, mais assez spirituel, que l'on avait engagé à dîner aux côtés de cette reine des "bouffe-toujours" répondit à peu près : "pour ce qui est de Flora, je la connais, et l'espace compris entre le pot et le rôt n'a plus rien à me révéler sur le secret de sa mastication, le mystère de sa digestion et la profondeur de son âme.

"Tout de même, il vint au repas, et personne n'eut à s'en applaudir. Il fut inconvenant, il appela le joli livre de Madame Stern : un sternutatoire, et fit d'autres facéties d'aussi mauvais goût. Il y avait, en ce convive, du loustic et du braque. Une dame ayant exprimé, avec insistance le désir de le connaître, il lui proposa un jour. Elle répondit : "je suis très prise en ce moment" ; à son tour il rétorqua : "voilà donc enfin une circonstance qui me permet de l'emporter sur vous, Madame, puisque vous n'êtes que prise, et que moi je suis enlevé."

— Aromesti dit enfin : "Tout dépend de savoir si vous voulez faire votre carrière ou faire votre vie. S'il vous faut la gagner, résignez-vous à produire des œuvres dont vous ne serez pas content, puisqu'il vous faudra plaire pour vendre, ce qui n'est pas un bon moyen de se satisfaire, quand on est difficile. Néanmoins, et c'est de quoi consoler, les concessions des Maîtres n'en restent pas moins des objets de maîtrise. Rappelons-nous que Blake dédaignait son "Livre de Job", qu'il avait composé dans des conditions de cet ordre.

"Vous me demandez la différence que j'établis entre ce que j'appelle faire sa carrière et ce que je nomme faire sa vie : mais précisément toute la distance.

"Faire sa carrière, c'est craindre tout ce qui pourrait l'entraver, par conséquent accepter les concessions, renoncer à réaliser ce qu'on voudrait, à dire ce qu'on pense, en un mot, entrer dans la convention, et par suite, dans la danse.

"Un artiste, que ne séduisent ni les décorations, puisqu'il faut les demander, ni les places, parce qu'il faut les solliciter, conserve du moins le droit de dire son sentiment, mais aussi de jouer le cavalier seul.

"Un tel artiste est de ceux dont je dis qu'ils font leur vie ; ils ne sont pas entrés dans la convention, laquelle consiste, moins encore à sourire aux endroits voulus, à saluer aux points désignés, qu'à ne jamais contester une valeur cotée par un groupe de dictateurs arbitraires, et autoritaires pareillement ; parce que cela équivaudrait, dans le monde des lettres, à cette forme de forfaiture loyale, qui consiste, chez un médecin, à dénoncer un traitement, selon lui, funeste, infligé à un patient, par un confrère.

"Stendhal écrit que, dans un salon, quand un indépendant risque une saillie, d'autant plus imprudente qu'elle est brillante, "le maître de la maison se croit déshonoré". Voyez les proportions que le scandale peut prendre, quand le maître de la maison, devient ce que l'on est convenu d'appeler : l'ordre social.

"Qui ose réagir contre cette loi, se voit fatalement frappé d'ostracisme, mais préfère grandement son franc-parler à des amusettes de glorioles. "Vous allez encore vous faire des ennemis" — disait un innocent à l'un de ces réfractaires, qui lui rétorqua : "soyez sans inquiétude, jeune homme, voilà trente ans que je joue à cela, et vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal."

"Je m'empresse d'ajouter qu'il n'est pas impossible de faire, à la fois, sa carrière et sa vie, dans les deux acceptions que je viens d'indiquer ; mais cela reste rare ; d'ordinaire, il faut choisir. Pour ce qui est de votre patrie, ej vois Rodin, Degas, France, Loti, Barrès, devenus prophètes dans leur pays, tout en demeurant libres ; mais de tels hommes sont exceptionnels.

"Donc, ce que j'appelle faire sa vie, je pourrais, je devrais, avec plus d'exactitude, le dénommer faire sa mort, puisque l'existence de ceux qui refusent de la conformer aux tracés d'usages, est en passe de ressembler à une mort anticipée, précédant celle dont ils peuvent espérer qu'elle leur rendra plus de justice.

"Vigny l'a écrit :

Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur.

"Espérons que c'est vrai, puisque c'est beau.

"Entre les hôtes des fleuves et des rivières, il y a ceux qui remontent le courant, et ceux qui le suivent. les premiers étonnent les seconds, et ne leur plaisent guère ; mais le plaisir de s'adonner à leur instinct de contradiction et de différence suffit à leur joie, et ne leur laisse rien envier des bonheurs faciles de ceux qui se laissent aller au fil de l'eau, sans résistance et sans trouble."

 

Mais les langues étant déliées, les propos s'échangent avec vivacité.

On s'entretient des Bals Persans. L'entrée de la Marquise de Brantes se voit discutée sans aménité. Les bonnes camarades s'en donnent à cœur joie et à bouche-que-veux-tu. Une dame savante, qui possède la plus haute antiquité sur le bout de son doigt de pied bleu, s'élève contre la barbarie des ajustements, l'inexactitude des costumes. Elle s'écrie, comme si c'était à elle-même qu'on eût fait affront : "prend-elle Cléopâtre pour une princesse sauvage ?..."

Une seconde tout aussi savante, mais moins enragée, et plus spirituelle, ajoute gentiment : "Pascal a dit que, si le nez de Cléopâtre avait été plus court, la face du monde ne serait pas demeurée la même ; mais il n'a pas dit ce qui serait arrivé, si le nez de Cléopâtre avait été plus long. Que serait-il advenu, si le nez de Cléopâtre avait eu la même longueur que celui de la Marquise de Brantes ?"

— "Mais, ma chère — répliqua une troisième — c'est bien simple, il n'y aurait pas eu de fin du monde."

— Une quatrième intervient : "pourquoi tenait-elle son soi-disant lotus (qui d'ailleurs ressemblait à un pied -de-veau(1) (1) Nom populaire de l'arum. azuré), comme si ç'avait été un petit plumeau, dont elle se serait préparée à épousseter une étagère ? Ensuite, je vous le demande encore, pourquoi baissait-elle les yeux ? C'est contraire à la vérité historique. Cléopâtre ne doit pas baisser les yeux, c'est bon pour Sainte Pétronille."

— "Vous avez raison ; mais ce qu'il y a de plus grave, c'est de donner un démenti aux Trophées. On ne fait pas mentir un vers de Hérédia. Or, il a écrit : "dans ses larges yeux étoilés de points d'or..."

— Un financier interrompit : "je ne saurais me prononcer sur la dimension des prunelles de la Marquise, puisque vous convenez qu'on ne les voyait pas ; mais pur ce qui est des "points d'or", vous m'avouerez bien qu'elles pouvaient en contenir quelques-uns : n'oubliez pas que la dame a huit cent mille livres de rentes."

— "Et les galères, y étaient-elles ? Comment donc Antoine s'y serait-il pris pour les voir à travers les paupières ? Après tout, à deux heures du matin, ces embarcations étaient peut-être rentrées. C'est égal, nous avions déjà le doigt dans l'œil, la paille et la poutre de l'Évangile ; mais une galère, mes amis, plusieurs galères, dans les calots, ce que ça devait la gêner !"

— "Puisque nous en sommes sur les "points d'or", et même sur les "ponts d'or" — fit un cancanier, — je vais vous conter une anecdote, dont je ne saurais trop dire si elle regorge de pépites ou si elle manque de pépettes ; je vous en fais juge.

"Un jeune ménage archimillionnaire, suivant l'expression consacrée, ce jeune ménage emménage. Tout le "fourbi" est casé, tapisseries, tableaux, meubles, sièges et divers. les perroquets en porcelaine font mine de jacasser sur leurs supports, et les Clodions précaires déçoivent un peu, sous leurs vitrines, peut-être superflues...

"Les offices sont pourvus, les galetas sont garnis. De vagues armoires, des buffets quelconques restent sans emploi ; il faut aviser à les répartir. Timidement, le portier de l'immeuble pose sa candidature à l'acquisition d'un de ces laissés-pour-compte. L'hésitation de leur proprio redouble, devient redoutable. Un ami survient que, de plus en plus perplexe, le patron consulte, en ces termes à la fois familiers et angoissés : "mon vieux, c'est le Ciel qui t'envoie pour me tirer d'embarras, dans une circonstance délicate : voilà une étagère que mon concierge me sollicite de lui vendre ; dis-moi donc un peu ce que je dois lui en demander."

— Ça c'est tout simplement l'avarice, — dit Lévêque — un vice comme un autre, et pas toujours si bête que vous croyez. Les riches sont riches parce qu'ils ne dépensent rien. Ce sont les pauvres qui achètent (et qui payent) pour se consoler de ne pas avoir de fortune. J'ai été invité à déjeuner par un ménage stérile, et plus tout jeune, affligé de beaucoup de cent mille livres de rentes à lâcher par heure ; ils nous ont offert le "menu du jour" et le fond de bouteille de leur "vin compris" de la veille. Nous étions six."

— "On affirme qu'il n'y a pas de petites économies — lança Timon — autant proclamer qu'il n'y a pas de grandes dépenses. Je connais une famille aristocratique, laquelle se ruine à racheter aux pauvres les croûtes de pain qu'on leur donne dans les images bien pensantes. N'est-ce pas d'une révoltante immoralité ?

"Mallarmé fait crier, par un riche, à un indigent, qui vient de recevoir son aumône :

Et surtout, ne va pas, drôle, acheter du pain !

"La recommandation équivaut à formuler : contente ton désir plutôt que ton appétit. Cela se conçoit, et je l'approuve. Mais ce pauvre-là devient un client sérieux, ce n'est plus un obligé ingrat. Madame la Châtelaine ne parle pas de même, elle dit : "trompez, autant que vous pourrez, la charité publique et la bienfaisance particulière, arrachez autant de croûtes de pain qu'il vous sera possible à la rapacité de Crésus, au dénuement de Lazare et à la munificence de Job, je vous les paierai au taux et à la cote, pour nourrir mes lapins qui abusent de mon serpolet comme de ma rosée." C'est de la sorte que le Juif Errant perd ses bonnes habitudes, et apprend, de sa patronne, à convertir en dîners chez Ritz, les croûtes de pain obtenues de la condescendance étrangère. Et voilà ce qu'il faut entendre désormais dans le facite eleemosynam de Notre-Seigneur Jésus, non moins que dans le facitote caritatem de Clopin trouillefou.

"Pendant ce temps-là, Madame la Châtelaine, qui n'a parlé de lapins que pour la forme, s'est procuré la nourriture qui lui convenait pour elle et pour sa famille.

"Or, la croûte de pain n'est pas sans tenir de ce chocolat, dont la Marquise des Rochers prétend qu'il agit selon la direction de l'intention, comme la doctrine des Jésuites. C'est pour ne pas maigrir que Monsieur s'approprie le repas du besacier : le voilà dans les proportions d'un sac de pommes de terre. Son fils, qui veut rester gringalet, y réussit grâce à ce régime. Et voici blanchir à vue d'œil, Madame, qui souhaitait d'avoir les cheveux de neige, afin d'abtenir d'eux une dignité que la nature lui avait refusée.

"A propos, Pascal — continua Timon, s'adressant au banquier célèbre — jai fait la connaissance d'un de vos coréligionnaires, qui veut m'apprendre la banque. Mais à quoi ça me servirait-il puisque je n'aurais rien à mettre dedans ? Car je me refuse à croire qu'on ne mette dedans que les personnes. Il m'a dénombré le compte de vos millions, qui m'a fait l'effet d'un conte de fées ; je me suis dit qu'avec ça, il y aurait de quoi donner, en vrai, ce bal de pierreries, dont tout le monde parle, et oùù il n'y aura que des pierres dans les jardins, qui ne sont pas du tout rares."

— "Ce qu'il y a de certain — conclut une cinquième bavarde, qui n'entendait aucunement abandonner Cléopâtre pour Harpagon, — c'est que la buveuse de perles ne devait pas du tout ressembler à ça ; elle devait ressembler à Madame de Noailles."

Toutes les assistantes sursautèrent. — L'une d'elles, sentencieusement, formula : "un écho du dernier thé de Madame Alphonse Daudet. La Comtesse Anna cherche un titre pour son prochain volume de vers. Elle interroge Monsieur Jammes, qui lui conseille Sources Chaudes. Quel que puisse être, pour nos Pyrénées, le rehaut d'une décision en faveur de cet intitulé thermal, on peut espérer qu'il n'y sera pas donné suite. ce serait un précédent, qui pourrait induire l'auteur d'un recueil humoristique à le dénommer Source Salée. Un livre, plus ou moins méphitique, ou méphistophélique, revendiquerait l'appellation de Sources Sulfureuses. Toute la phraséologie des étiquettes pour bouteilles d'eau de table, se répandrait indécemment, car l'on sait qu'elle brave l'honnêteté, dans les mots, quoique non latine."

Cette insidieuse incidente se trouvait amener à la barre de notre petit conseil, un récent spectacle de l' "Œuvre". On ne s'en priva point.

"Que voulez-vous — dit Timon — que je préjuge d'un écrivain qui se plaît à faire bêler une brebis sur un proscenium , Je pense qu'en cela il n'est point digne du nom de poète, parce que Dieu n'a pas créé les brebis dans ce but, et parce que leurs demeures sont les pacages et les bergeries ?"

—"Puisque les bals Persans remontent sur l'eau de roses et reviennent sur les tapis de prières — interrompit un potinier — je vais vous en raconter une bien bonne. Quelqu'un, que j'ai le regret de ne pas vous nommer, parce que j'ai le regret de ne pas savoir qui c'est, je voudrais lui élever une statue, quelqu'un, dis-je a eu l'étonnante idée de faire offrir, par un groupe d'invités reconnaissants, aux deux maîtresses des maisons où se déroulèrent ces prestiges, deux éventails dans le goût oriental, pour les remercier d'avoir offert aux messieurs, le loisir de mettre des turbans, et aux dames, de renforcer leurs aigrettes. Deæ nobis hæc otia fecerunt. L'une des branches de l'instrument devait porter le texte Virgilien, modifié ainsi. Mais les Amphitryonnes, probablement réfractaires à la trépidation, et persuadées qu'une invitation ne requiert pas d'autre récompense que la présence, ont, paraît-il, refusé le cadeau ; et la vieille Comtesse Nigérie, qui avait acceptée de patronner la mission, en a été pour ses frais de patronage. Ce n'est pas une blague ; j'en sais quelque chose, j'avais consenti pour vingt francs qu'on m'a retournés. Tout de même, je voudrais bien savoir à qui revient l'initiative."

— "Mais — fit une voix — je veux le croire, à l'éventailliste."

La soirée en blanc et noir de la Comtesse de Chabrillan fut, à son tour, commentée. On ne s'étendit point assez sur ce que les privilégiés de ces séances devaient de gratitude à l'ingénieuse invention et à la bienveillante intervention d'une dame qui s'applique non seulement à varier l'art des festivbités, mais à le multiplier. Ceux qui prennent le plus de part à ces divertissements ne sont pas les plus empressés à en faire l'éloge, même, et peut-être, surtout quand ce dernier apparaît mérité. On se conetnta donc de répéter à satiété que le noir et blanc était de goût funèbre, et lorsque le second dominait, n'allait pas jusqu'à s'égayer au delà du décor de l'enterrement de jeune fille, ce qui évidemment semblait moins sombre, tout en étant plus triste.

Ce qui n'aurait pas dû sembler moins exact, c'est d'ajouter que la tristesse vaut mieux que l'incohérence. Or, celle-ci fut représentée par la concession, sans doute faite à des conseillers mal avisés, d'introduire la couleur, à la fois grossièrement et faiblement, dans cet ensemble d'ivoire et de jais. Arbustes de crèches de Nuremberg, portant des fleurs assez pareilles à des emblèmes de drapeaux Suisses ; massifs d'iris et de roses, aux couleurs habituelles de ces plantes, et surtout la cruche de la Marquise de Brantes, une cruche vraiment couleur de cruche ; ces détails évidemment détonnaient.

Mais le plus amusant de tout, et qui ne fut pas noté, c'est que, d'un festival entièrement inspiré d'Aubrey Beardsley, jusqu'à la copie insuffisante quoique servile, jusqu'au pastiche et au calque, de longs articles, qui le vantaient, ne mentionnèrent pas le nom de l'artiste Anglais ; tant il est vrai que les pâles farceurs qui rééditent ces jolies choses, oublient ou feignent d'oublier ce dont ils devraient le mieux se souvenir, afin de tirer à eux toute la couverture..... des deux beaux volumes de John Lane, piochés avec soin, débités avec fruit.

Si les causeurs de notre petit groupe ne firent pas cette réflexion, c'est que, à bien peu d'exceptions près, le nom du dessinateur du Rape leur était inconnu ; ignorance toujours profitable aux enfonceurs de portes ouvertes et aux inventeurs de vieux neuf.

Ce qui fut reconnu vrai, à l'unanimité, c'est que, si presque tous les hommes sont bien en Turcs, et en Arabes, le costume Grec ne réussit qu'à fort peu. Même on en donna les raisons, qui étaient anatomiques. Évidemment, il est plus facile d'évoquer l'image d'un marchand de pastilles ou d'un chef de tribu, que de ressusciter l'Apollon du Belvédère. Quelqu'un ajouta que la présence, dans un bal select, de jeunes messieurs, les jambes nues jusqu'à mi-cuisse, au lieu de passer inaperçue, ce qui n'était pas non plus flatteur, aurait, il n'y a pas encore longtemps, fait se lever au Ciel les yeux des douairières, qui, aujourd'hui (s'il en restait encore) se seraient contentées de les abaisser dans la direction de l'objet, pour juger de visu de la gravité du litige. Au reste, personne ne parla de la chose, en tant que scandale, mais seulement comme contravention au programme de la fête vouée au blanc et au noir. On affirma que le système pileux de ces danseurs était apparu suffisamment noir, mais que leur peau n'était pas assez blanche pour rentrer dans le plan.

On en revint à parler du snobisme, qui permit à Timon de chevaucher un de ses dadas favoris, à savoir que ce mot n'était en droit de se voir employé dédaigneusement, que par rapport aux conventions sociales. Car ceux qui s'énorgueillissent de fréquenter des savants ou des artistes justement fameux, ceux-là sont dans le vrai. Fréquenter des princes et des rois n'entraîne, au contraire, de mérite, que s'il s'agit d'un Marc-Aurèle ou d'un Pedro du Brésil. En dehors de tels exemples, un titre, si haut soit-il, n'entraîne aucune faveur, du fait de celui qui vous adresse la parole, sans cela, il serait honorifique d'obtenir une entrevue d'Otto de Bavière, qui vieillit dans la déraison et se traîne dans le délire. Nul n'y souscrira.

Et pourtant l'on vient d'inventer une montre à répétition, qui sonne en double les minutes d'audience accordées par les monarques. Elle tiendra désormais une grande place dans le gousset ou le réticule de ceux et de celles des fossiles qui sont encore justiciables de ce portrait frppant d'une personne du modèle :

"Le degré d'intérêt qu'elle portait aux mortels se mesurait sur leur situation à la Cour, et son histoire naturelle se classifiait ainsi : les empereurs et les rois représentaient les grands mammifères ; les gentilshommes s'associaient aux quadrupèdes de moindre taille ; ce qui était fonctionnaire, non noble dans l'État, s'assimilait naturellement aux oiseaux et aux poissons, et tout le reste était inerte (1) (1) Gobineau. ."

Il fut longtemps tenu pour un rehaut, de couronner la liste d'une réception par une personnalité monarchique. L'usage de ce privilège amena l'usure ; l'abus l'a tué.

L'aisance avec laquelle l'obtenait Madame Boose, fit d'abord ouvrir l'œil aux sociologues. Si cette cosmopolite d'envergure n'avait pas eu le bon esprit de ne point produire, elle aurait pu composer les princes chez soi, recette facile à suivre, même en voyage.

L'Infante a porté le dernier coup au genre. Femme d'esprit, même un peu révoltée, je ne doute pas qu'elle n'ait mis quelque malice à "débiner le truc". Elle ne pouvait pas ignorer que, pour elle, fréquenter chez la Marquise de Saint-Paul, c'était supprimer à jamais la vedette souveraine. Je suis persuadé qu'elle le savait très bien. Elle a voulu en finir avec ce "bateau", et s'est servie de ce moyen qui, pour être petit, n'en fut pas moins radical. Détruire, avec un petit engin, un bateau, qui semblait avoir encore "des jambes", comme dit la chanson, c'était prouver qu'il n'en avait plus. — Il n'en avait plus.

Parmi les têtes couronnées qui lui restent, l'ex-Reine de Naples ferait une belle figure de proue, battue par les vents, rongée par les flots, mais demeurée fière. Celle-là, non plus, ne conserve guère d'illusions sur la gloire des Thés rehaussés d'altesses ; non seulement elle ne va plus chez personne, mais elle reçoit des anarchistes ; même elle en recevait tant qu'il a fallu mettre le holà.

Mais si le bateau des hôtes n'a plus de jambes, celui des invités en a encore ; et plutôt que de renoncer à entretenir des monarques, ceux qui battent le record de ce genre de conversations, se sont mis en route. l'audience de déplacement est devenue l'accessoire nécessaire de l'exode. Autrefois, on déballait, en rentrant de voyage, un vase de lapis, de malachite ou de rhodanite, une caisse d'œufs filés, d'aguardiente ou de jambon au sucre, un panatone, un pot de halva, des fondants de Huyler's ; aujourd'hui on rapporte les propos d'un Chef d'État, ça tient moins de place, comme excédent, et ça fait plus d'effet, avec l'avantage d'être très facile à obtenir, et que l'insertion, qui l'apprend au monde, ne met pas plus de façons à l'enregistrer.

Là encore le public sera un peu illusionné, (ce qui ne gâtera rien) s'il néglige de réfléchir que les Chefs de Gouvernements ne s'amusent pas, tous les jours, et c'est, pour eux, une diversion bienvenue, de voir apparaître un passant de grâce ou de marque, lequel vient rompre la monotnie ou tromper l'ennui.

Le Comte Jean parle de l'Abbé Vaÿ au Roi Ferdinand ; et de contempler, au reflet de cette soutane prune, les tueries d'Orient, le Fléau des Turcs se sent aussi apaisé que Néron, lorsqu'il regardait les combats du cirque, à l'aide du cabochon rafraîchissant de son émeraude concave.

Madame Catulle Mendès n'a pas beoin de parler pour se faire admirer ; mais si elle ajoute la parole à la parure, c'est tout profit pour les diadémés madrilènes.

Enfin, si Arnaud de Becquières y va du Pas de l'Ours ou du Trot du Dindon, devant Monsieur Taft, je conviens que les Présidents ne doivent pas s'embêter dans les États-Unis d'Amérique.

 

 

Le dernier mot sur la question, non plus seulement des gros bonnets, mais des gros bandeaux en visite, me paraît avoir été formulé par une dame, qui, sur la fin d'une réception, soupira magnifiquement, en face d'un canapé vide : "quand je pense que, tout à l'heure, il y avait d'assis là trois Princes !..." Le rapport entre le contenant et le contenu m'a toujours paru logique. "Ça se remarque, dans un fauteuil..." — disait une vieille femme d'esprit, parlant d'une de ses nièces, dont la croupe lui paraissait avoir pris de l'importance. — Le séant des altesses est la base de leur majesté.

Un jugement définitif, sur cette manie, a encore été rendu par une audacieuse Américaine, par Madame Fich, dont, en la circonstance, le nom put paraître oraculaire, à ceux qui se contentent d'un calembour échangé d'un idiome à un autre. C'était au cours de la grande saison de Nexport. Un Grand Duc en faisait les frais pour le snobisme foisonnant et frissonnant, et la dame crut pouvoir promettre celui qui l'alimentait de sa décorative bonne grâce, à ses connaissances, pour un jour fixé. Mais elle avait compté sans une de ses amies, laquelle obtint du Seigneur qu'il n'irait pas chez la concurrente. L'autre, qui n'était pas femme à lâcher pied, ni à se donner pour battue, ne décommanda rien, ni personne. Et l'heure arrivée, les invités eurent la surprise de voir apparaître l'hôte respectueusement attendu, sous la plaisante forme de Monsieur Harry Lear, bien connu dans les salons New-Yorkais, pour son humour et sa fantaisie. Seulement, lui, ne s'était pas contenté de l'evening-dress, qui aurait suffi au prince ; l'appareil qu'il avait revêtu, rappelait, de plus ou moins loin, celui des souverains du Nord, globe crucifère en papier doré, sceptre de carton, couronne de mage, le tout conciliant la pompe des rois de jeu de cartes avec la majesté des icônes.

Un faux bonhomme, à qui le catholicisme avait assez rapporté pour qu'il se crût tenu à se faire au moins ondoyer, disait mi-comiquement, mi-sérieusement, un jour qu'on lui cherchait une marraine : "il me faudrait la Reine Isabelle". C'était gros. L'eau lustrale peut se satisfaire à moins. Cependant elle a ses exigences. Les princes s'y reflètent avec avantage, mais il peu en résulter des malentendus, j'en sais quelque chose.

J'ai reçu, un matin, d'une dame des gentils, une carte postale qui représentait une scène du Calvaire. Comme le rectangle était venu sans enveloppe, la poste avait imprimé, sur le visage même du Sauveur, son cachet cruel, qui m'apparut comme une couronne d'épines supplémentaire, un stigmate de plus. Je ne suis pas un dévot, mais je n'aime pas les familiarités cultuelles. Je renvoyai la carte à ma correspondante, après y avoir inscrit textuellement : "n'aura-t-il donc jamais fini de le gravir ?" Cela fait, je respirai, croyant avoir vengé mon Dieu, que je venais, au contraire, d'offenser, en méconnaissant l'intention charmante qu'avait eue l'épistolière, de me faire connaître, allusivement, qu'elle avait changé de religion et opté pour la mienne. Une autre dame, à qui je contais l'histoire, se contenta de répliquer : "elle ne s'en est pas vanté".

Sur ces entrefaites, on annonça un Prince de Bourbon-Parme. Timon déclara ne pas connaître cette branche, mais affirma que ce devait être la plus attachante, puisqu'elle paraissait avoir, pour tige, une de celle d'un bouquet de violettes.

 

Il y avait là un vieux monsieur, que nous avons surnommé Kèskidi, parce qu'il est sourd, veut entendre, n'y réussit pas, et hurle continuellement ce mot sauvage, lequel paraît signifier "qu'est-ce qu'il dit ?" dans la langue des Kakatoès.

Je ne sais quelle bonne âme se prit à vanter certaine de ses amies, créatrice d'une de ces fondations charitables, que distingue cette spécialité bien connue, de toujours décider qu'un titre manque au pensionnaire qu'on leur propose, pour obtenir le gîte souhaité ou le traitement sollicité. S'il s'agit d'un malade, on le trouve trop mal portant ; s'il est question d'un vieillard, on le juge pas assez jeune ; si le candidat est orphelin, on lui retrouve un père.

Cependant, la bonne âme ne tarissait pas sur le compte de son amie, qui se ruinait en potions non bues et en remèdes non absorbés.

Le sourd, lui, buvait les paroles qu'il n'entendait pas, et brûlait de savoir pourquoi plusieurs auditeurs souraient ; lui aussi voulait sourire, c'était son droit. Aussi n'y pouvant tenir davantage, il poussa son keskidi !

— "Il dit — lui lança un auditeur mauvais plaisant — il dit... qu'elle couche avec le docteur..."

sommaire