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Robert de Montesquiou
 
Pour faire suite à
Une Petite Mademoiselle
 
La Trépidation
 
Scènes de mœurs mondaines
 
"Le monde est un trompe l'œil immense, épouvantable." Hello.
 
ouvrage orné d'un portrait de l'auteur par Boudini
I

Les Regrets facultatifs.

J'avais pour amie une vieille dame fort opulente, qui habitait un hôtel somptueux non loin des Tuileries. Il s'y accumulait nombre d'objets admirables, auxquels on la sentait attachée, moins à cause de leur beauté, que pour cette raison qu'elle les avait toujours vus. Il lui suffisait de les sentir à leur place, à leur poste, ces compagnons magnifiques, en même temps que ces discrets témoins de toute son existence. Elle n'y prêtait pas plus d'attention. Seulement, quand un nouveau venu, un peu naïf, arrêté, dès le seuil, par un spécimen sans pair, d'émail ou de céramique, la félicitait de posséder cette introuvable merveille, elle faisait modestement observer qu'il y avait la douzaine.

Mon amie ne fut donc pas peu surprise (et tout aussi mécontente) le jour que je me permis de lui faire observer, moi — sa bienveillance autorisait de ma part une telle familiarité — la grossière et récente réparation d'un vase précieux, dont la boiteuse et maladroite survie désolait le guéridon qu'il avait coutume de décorer.

Le lendemain, la dame m'écrivit. Renseignements pris — disait-elle — ce malheur mobilier, qu'elle me devait, hélas ! de connaître, ne faisait que marquer l'affreux début de ce qui allait suivre. Tous les bibelots rares mus lentement, mais trop sûrement, par les trépidations voisines des autos, souterraines, des métros, allaient, chacun à leur tour, se mettre en marche sur les tables, choir des tablettes et se briser, comme leur en avait donné le triste exemple, ce porte-bouquet de pâte tendre, qui m'avait apitoyé, l'autre matin.

Une deuxième dame quitte un palais de beaucoup de millions pour se faire construire, à La Muette, une résidence où le velouté de ses pastels ne risque plus d'être compromis par le même traitement qui avait attenté aux Sèvres. L'émigrante a raison, puisque ses moyens le lui permettent. Mais elle n'a qu'à moitié raison, elle devrait transporter plus loin ses pénates et ses pastels. La Muette ne tardera pas à bouger, comme le Midi, et à s'agiter non moins que le reste. Earth tremble, dit l'oratorio de Hændel. La terre tremble, non plus de secousses sismiques, infligées par la nature, mais d'une nouvelle forme de mobilité, voulue par les hommes.

Je me souviens d'un joujou de mon enfance : de menus personnages en carton pâte, montés sur quatre crins, qui les tenaient à distance du couvercle des pianos, dont la moindre vibration les faisait danser, eux et leurs petites jambes.

Je pense encore à ces meubles amoureux que Gautier fait s'animer, s'agiter et se diriger les uns vers les autres, dans sa "Larme du Diable".

Ceux-ci, non moins que ceux-là, m'apparaissent comme des symboles de ce qui nous menace, et déjà nous atteint. Une telle allure bougeante et remuante s'est communiquée aux personnes et aux faits. Chaque jour, nous voyons renoncer à leur majestueuse, ou du moins digne attitude, des manières d'être dont la stabilité constituait l'honneur. Chaque jour, nous voyons osciller sur leur base et finalement dégringoler de leur plateau des objets de notre admiration, voire de notre culte, des choses de notre choix.

 

Gustave Moreau, qui fut un artiste curieux, n'était pas philosophe moindre ; "j'ai — disait-il, vers la fin de sa carrière — plus d'ébauches à terminer, que je n'ai de temps à vivre. Pas de minutes à perdre, par conséquent. Il me faut donc m'assurer, chaque matin, que tout est dans l'ordre, et que par suite, rien ne menace mon labeur. Voici comment je m'y prends. J'envoie, dès mon lever, chercher un journal, dont je me promets de poursuivre la lecture, jusqu'à ce qu'elle me mette en présence d'une affirmation dénuée de toute justesse et de toute justice, de toute sagesse et de toute raison. N'est-ce pas, en effet, ce qu'on appelle l'ordre, dans notre bonne ville ? Quelques lignes me suffisent pour rencontrer cela. Rassuré, je jette la feuille et je me dis : "tout va de travers, donc le monde n'est pas près de finir, tu peux te mettre au travail."

Ce septuagénaire, qui se tutoyait pour se donner du cœur à l'ouvrage, m'a toujours paru de bel exemple. Certes, je n'irai pas jusqu'à lui donner raison dans cet irrévérencieux jugement sur la Presse. Je dirai seulement que là où sa farouche intransigeance dénonçait une insanité, je note, moi, un indice de cette trépidation, que j'ai signalé et que j'examine.

Et d'abord, puisque nous voilà sur le chapitre des journaux, le moment ne serait-il pas venu de nous insurger un peu contre certaine façon que leurs rubriques ont inventée de nous prendre pour bêtes ? Comment ne pas se sentir humilié par cette sorte de désignation enfantine, laquelle, en langage petit-nègre, surmonte ou souligne une gravure, un fait divers, du commentaire de quelques mots saugrenus, destinés à en éclairer le sujet, à en dégager la philosophie, à l'intention du spectateur ou du lecteur censé imbécile, puisque pour se ranger à cette façon nouvelle, plus un quotidien, plus un périodique ne croit pouvoir maintenant se dispenser de ce boniment, qui met les points sur les i les mieux ponctués, et vous montre, avec obstination, les nez au milieu des visages.

La commère de Gavarni, qui disait à son homme : "une opinion à toi, ce serait meilleur marché", s'élevait déjà contre l'article tendancieux. Mais qu'aurait-elle dit de voir traiter son conjoint comme une brute incapable de distinguer sa droite de sa gauche, le noir du blanc, et l'obscurité de la lumière ?

Ces façons d'expliquer les gravures des magazines, comme si le public était devenu idiot, au point de ne rien pouvoir interpréter de son chef, ont une tout autre raison, qui est de dicter l'opinion, de faire croire aux moutons fascinés, que les vessies sont des lanternes, et de la forcer à prendre tel ou tel cours. Le public n'est pas si bouché.

— "Je vous propose d'en faire l'expérience sur nous-mêmes — disait, l'autre soir, Timon, dans un groupe de dîneurs — nous sommes un public tout comme un autre, peut-être un peu meilleur, ce n'est pas certain. Eh bien ! dites-moi si le titre, justement envié, de pitre des élégances, ne trouverait pas preneur, en cherchant bien, "dans les prés fleuris qu'arrose la Seine" ? — On rit, mais pas comme les journaux l'écrivent à propos d'une pièce ennuyeuse, dont ils veulent raccommoder les morceaux et accommoder les restes, on rit de bon cœur.

"Et celui-là — continua l'interrogateur — auriez-vous besoin d'une explication de dix lignes, au-dessous de son portrait, pour comprendre qu'il s'agit de lui, et le titre que je vais lui décerner, ne suffit-il pas à le faire reconnaître, si je le nomme le saltimbanque de la dignité ?"

Personne n'hésita, il y eut accord parfait.

"Vous voyez bien — conclut Timon — que le public n'est pas aussi bête qu'on voudrait le faire croire."

Cette manière de s'exprimer, d'insister sur le secret de Polichinelle, par-dessus le marché cousu de fil blanc, peut avoir sa raison d'être dans d'autres langues, elle est contraire au génie Français.

Pourtant ceci n'est qu'une bien petite misère, quand on la compare aux déformations inouïes infligées aux personnalités et aux événements, par une présentation désormais assimilable à ces miroirs concaves ou convexes, dont les reflets transforment en étiques, les obèses, et les asperges, en potirons. Seules les illusions de l'Amour, décrites par Molière, dans un morceau célèbre :

"La pâle est, au jasmin, en blancheur comparable ;

La noire à faire peur, une brune adorable..."

peuvent se comparer aux façons dont les plus incontestables vessies, vingt fois par jour, nous sont décrites, sous forme de rayonnantes lanternes.

Quand Hello, à son heure, écrivait la phrase que j'ai prise pour épigraphe de ce volume : "Le Monde est un trompe-l'œil immense, épouvantable..." il faisait allusion à un état de choses qui, moins prononcé que de nos jours, offrait sans doute plus de prise à l'hésitation et à l'incertitude.

L'Histoire a toujours été injuste, mensongère, médisante ou calomniatrice. Il nous a fallu réhabiliter Lucrèce Borgia. Gilles de Retz suit la même route. Maître Henri Robert prend la défense de Lady Macbeth et, ce qui est plus important, de Madame Lafarge. Le temps s'acquitte de ces révisions. Mais dans la chronique journalière, comment s'y reconnaître ? De quelle manière se comporteront les avocats futurs, à l'égard des accusés d'aujourd'hui ? Je ne saurais le dire ; ce que je puis affirmer, c'est que les critiques appelés à mettre en balance bien des œuvres léguées par notre époque, et les jugements qu'elles en ont obtenus, se demanderont de quel métal étaient faits ces plateaux sans poids, ou s'ils avaient la danse de Saint-Guy.

J'ai dit que du fait même de leurs excès, l'interprétation de cette chorée des éloges était beaucoup plus facile à faire que du temps d'Hello. Je ne suis pas loin d'ajouter que prendre le contre-pied de la louange promulguée pourrait bien suffire, et tout simplement, à donner, de la chose jugée, l'idée la plus juste et le plus sûr palmarès. A se voir retourner comme un gant, le blâme ne perdrait pas davantage et, pareillement, en ferait que courir le risque de se retrouver à l'endroit. Mais le blâme connaît sa valeur, par le temps qui court ; le discrédit des aromates redonne du prix aux amers ; aussi, les mains qui dispensent l'absinthe se montrent-elles plus ménagères que celles qui détiennent l'encens ; elles savent que dénigrer, c'est désigner, et le plaisir qu'elles éprouveraient à se venger d'une grâce, disparaît devant la crainte de voir se lever, parmi les témoins accourus au bruit, celui qui dénonce le mérite et récompense la valeur. Ce que l'on a justement nommé "conspiration du silence" non seulement n'est pas hors d'usage, mais n'a jamais été plus en faveur. Seulement ce mutisme-là ne fait pas tout seul toute la besogne, sa sœur naturelle l'assiste, je veux dire la sincère aphasie de l'incompréhension et de l'inintelligence.

D'où il résulte que, si le public y mettait un peu plus de malice, et désirait vraiment être renseigné, il se méfierait de l'irrigateur de compliments, qu'on lui donne pour un narghilé d'honneur. Il se dirait : célébrer le bien n'est guère dans la nature humaine, encore moins dans la nature confraternelle ; si donc l'on se décide à louer, c'est, au détriment du trop rare éclat qui éclipserait, quelque petite étoile de moyenne grandeur, de laquelle on croit n'avoir rien à craindre et qui, devant la plus grande partie de son lustre à celui qui la met en lumière, se trouvera ainsi faire, pour celui-là, plus encore qu'il n'a fait pour elle.

Seulement — encore — il y a des déconvenues dans ce genre. Quelquefois la petite étoile, jugée clignotante et inoffensive, reçoit un tel surcroît de scintillement, de cette transfusion de flamme, qu'elle se prend à rayonner beaucoup plus que ne lui auraient permis, ceux à qui elle doit de prendre le rang d'un astre, et qu'elle laisse loin derrière soi, dans un coin obscurci du Ciel.

Un jeune écrivain sagace (1) (1) Monsieur Julien Benda a bien exprimé cela, quand il parle de "ceux qui se donnent des airs de grande puissance admirative et se mettent à créer de grands hommes, en ayant soin de ne pas les choisir trop humiliants".

S'il était capable de regarder de plus près, le public se dirait encore : quelle nécessité de formuler, à plus forte raison, de crier d'une œuvre, qu'elle est bonne, quand elle l'est véritablement ? Est-ce que cela ne se voit pas de reste ? Ce qu'il faut, c'est faire l'appoint de ce qui manque. Il en résulte que la superfétation du dithyrambe, en raison directe de sa fréquence et de son étendue, marquera surtout ce qui fait défaut.

Ajoutez à cela que la plupart des faveurs sont sollicitées. S'il s'agit d'un livre, c'est déjà en demander une que d'adresser le volume aux critiques de profession. Les âmes fières n'y sont pas disposées, moins encore à déchaîner, sur leurs productions appliquées, les grossiers avantages de ce qu'on nomme la publicité.

Donc le témoin, attentif lui-même, raisonnera, une troisième fois, avec justesse, en concluant : puisqu'on se donne tant de peine pour nous faire croire à la qualité de ce qui n'en a pas, la contre-partie de cet effort coupable doit exister quelque part, où notre investigation pieuse et sûre devrait aller chercher ce qui s'estime trop pour demander ce qui lui est dû. Ai lieu de cela, plus hagard qu'une taupe frappée de la foudre, au lieu de cela, le lecteur en puissance de thune, guette la bande annonçant un lauréat. Jamais il ne soupçonne les aréopages, et marche fier de se ranger à leurs verdicts. Comment pourrait-il hésiter, d'ailleurs, quand il lit, au-dessous d'un vient de paraître alléchant, un compendium dans le goût de ceci : "c'est le roman d'un cruel amour, éprouvé par une femme de quarante ans, pour un jeune comédien trop joli, dans le décor du Tout-Paris artistique". On sent tout de suite — comme disait Veuillot — que l'on est dans la bonne compagnie.

Je me suis souvent demandé à quoi pouvaient bien servir les coûteuses enseignes qui se dressent près des voies ferrées, ou autres, et qui font se découper un bœuf géant, aux côtés du Baron de Liebig, s'effiler une plume de fer, en l'honneur de Humboldt, s'entre-bâiller une gousse de cacao, sous le portrait d'un stathouder, et se déboucher, sous les auspices d'un magnat échevelé, une bouteille d'eau purgative.

Ce qui dictait mon hésitation en présence de ces phénomènes, c'est qu'il ne me souvient pas d'avoir jamais donné un sol, en échange d'aucun produit vanté par un prospectus, ou illustré par une affiche. Mais il paraît que je suis le seul, et qu'une seule dérogation aux habitudes reçues n'est qu'une exception négligeable. Dans ce cas, je ne serais pas surpris que l'acheteur du bouillon concentré, ou de la rivale de l'Onoto, le buveur de l'infusion de fèves ou de liquide laxatif, ne soit le même qui donne carte blanche à son libraire, pour lui livrer, les yeux fermés, les bouquins laurés par des messieurs en élection ou des dames en séance.

On m'a rapporté, d'un auteur contemporain, que je pourrais nommer, un mot surprenant de cynisme en même temps que — cela est plus comique — de candeur. "Je pourrais — affirmait-il — envoyer à l'éditeur un cahier de papier blanc, on tirerait tout de suite à dix mille".

Ce qu'il y a de beau, c'est que cet écrivain croyait se louer en jugeant ainsi, loin de voir qu'il se condamnait, au contraire. C'était, en effet, prouver la vaine autorité permise à une mauvaise marque, sans souci de ce qu'elle recouvre.

Rivarol a parlé des têtes incorruptibles, qui refusent de s'incliner devant le faux mérite ; mais il y a aussi les mâchoires d'ânes, qui refusent de se desserrer devant le vrai.

Quoi qu'il en soit, je viens d'apprendre, d'une dame, un trait qui me rafraîchit, d'une dame à qui je voudrais voter une "hurle" d'honneur, comme disent les jeunes "loups" de notre littérature. Sur le point de louer, dans une ville d'eaux, un appartement qui lui convenait, et qu'elle avait habité plusieurs fois déjà, quelqu'un lui avait dit qu'il avait, l'an d'avant, servi de résidence à un pseudo-artiste, lequel se croyait sans doute au faîte des grandeurs, pour avoir obtenu quelques bravos falsifiés, et cette insignifiante consécration que l'on nomme succès ; je dis insignifiante, dans le sens de ne signifant rien, puisqu'elle atteint aussi bien le maître à danser que le Maître tout court. La dame fut embêtée, prise entre l'obligation de renoncer à un logis qui lui agréait ou d'occuper un lit, dans lequel respira, peut-être ronfla, enfin "toussa, renifla" — et probablement même se comporta, par ailleurs, comme fit l'âne de Cladel — un écrivain sans syntaxe, dont les inventions médiocres et le style flatulent choquaient son bon goût.

Eh bien ! savez-vous comment elle s'y prit la dame embêtée, mais aussi entêtée ? Elle fit venir, d'une ville lointaine, des spécialistes munis d'appareils puissants chargés de ventiler, d'aérer, en un mot, de désinfecter, à grand renfort de déplacements et de dépense, le lieu "honoré par les pas, éclairé par les yeux" de la vedette pitoyable.

Notez qu'il ne s'agissait là de rien de physique et de matériel. Le précédent locataire n'était pas mal tenu, que je sache. Seulement, son genre ne plaisait pas à la dame, sa façon de prendre la vie au collet, dans la double acception de ce mot, à savoir par l'encolure, et dans un piège. C'est contre cela qu'elle prétendait réagir, à soi seule, et pour son compte, avec des engins, par une mesure en apparence naïve, mais d'autant plus belle, car elle n'était naïve qu'en apparence, vu qu'il est fort possible que les manières d'être d'un moi communiquent à un corps, des effluves désagréables et des émanations délétères.

Ah ! Madame, j'ai un grand désir, permettez-le-moi, bien que je vous connaisse qu'un peu, de vous appeler ici, audacieuse amie. Vous le méritez pour le geste mieux que salutaire, salubre, par lequel vous avez réagi contre l'aveuglement et la veulerie. Grâce à vous le monde est habitable encore, et son air, encore respirable. Aux choses vous avez rendu leur nom, leur parfum, aux roses. Vous avez appelé non pas "un chat, un chat, et Rollet, un fripon" comme dans Boileau, mais un Obéron contrefait, par son nom de Bottom.

Bénies soient les pompes refoulantes, à l'aide desquelles vous avez mystérieusement, mais courageusement attenté à ces autres pompes assez mal inspirées pour avoir agité le laurier d'Apollon en faveur de celui qui ne méritait que le laurier-sauce !

 

 

Vous connaissez l'expression savoir ce que parler veut dire. C'est précisément ce que paraissent ignorer les organes chargés de renseigner, et qui, par suite, désormais, égarent.

Maintenant s'ils ignorent par incapacité ou s'ils ignorent par iniquité, lequel des deux est le plus triste ? Je le laisse à juger ; mon rôle est de fournir des exemples.

Un journal, dans le même numéro, parle de deux hommes, deux artistes (vous allez voir de quelles différentes proportions). Il traite l'un de "grand, d'incomparable". L'autre va faire représenter son nouvel ouvrage qui s'annonce comme "une originale manifestation d'art".

Or, le premier est Monsieur Max Dearly, un comédien de genre, que je n'ai jamais vu, mais qui a, paraît-il, la faveur du public. Le second est Monsieur Gabriele d'Annunzio.

Évidemment ceux qui commettent ces lapsus, n'y mettent ni malice, ni importance, ils supposent le lecteur en état de rétablir. C'est quelquefois vrai. Mais enfin imaginez un ingénu de bonne volonté, le voilà exposé à croire que, des deux noms cités, le grand et l'incomparable, ce n'est pas celui de l'auteur du Feu.

Une renommée, chez nous, est d'abord instituée, puis constituée, selon des lois de favoritisme, de nationalisme ou d'utilitarisme, hélas ! trop souvent dénuées de rapport avec la justice et avec l'art. Une fois fondées (du moins beaucoup en sont convaincus) de pareilles célébrités voient, chaque jour, une nouvelle circonstance servir de prétexte à une plus grandiloque louange, laquelle, empressons-nous de l'ajouter, n'a aucune action sur le destin final de la vraie gloire.

Il se trouve, on me l'affirme (je refuse d'y ajouter foi), des personnes pour trouver mauvais que l'Hôtel Biron serve de domicile à Monsieur Rodin. Ne voilàt-il pas d'étranges Français ? Ces réfractaires, à vrai dire, orthographient Hôtel Byron. On pourrait donc supposer que ce sont des Anglais, si les Anglais ne me paraissaient au contraire, parfaitement édifiés sur la valeur de Rodin. Quoi qu'il en soit, ces dissidents insinuent que le bel immeuble aurait été acheté, six millions, par la Ville de Paris, afin d'y loger l'auteur de l'Enfant du Siècle et du Centaure. Ce n'est malheureusement pas vrai. Il a été acquis pour les beaux yeux de ses portes et fenêtres. Cependant s'il s'y ajoutait, de la part de l'État, un souci de mettre à la disposition du plus glorieux des maîtres-sculpteurs de ce temps, et l'égal des plus grands, dans le passé, un palais digne de lui, on peut espérer qu'il se rencontrerait encore des esprits pour le juger juste. Mais où la chose devient bon aux protestataires pour mettre à la place du grand artiste, dans les murs de la Rue de Varenne. Ils admettent même d'y instituer le Culte Maronite (sic).

En quoi le culte Maronite eput-il sembler plus intéressant que le culte de l'Art ?

Pendant ce temps-là, l'Empereur de toutes les Russies a profité d'un répit laissé au monde, par le Dieu des Armées, pour envoyer un ukase à Monsieur francis de Croisset. Voilà un armistice bien employé. Le destinataire savait bien ce que c'était qu'une "occase". L'ukase lui était moins familier ; en tout cas, on ne lui en avait pas encore servi de ce calibre. Il fallait se montrer à la hauteur. Le porteur attendait la réponse qui, heureusement, fut courte et bonne. Aucune complication ne viendra donc troubler la paix des peuples, ni le bonheur de deux familles, sans oublier la famille humaine, tout entière honorée d'un choix, évidemment dû à la plus miraculeuse des icônes.

Un beau matin que je me promenais dans une ville d'eaux, je rencontrai un étudiant Suédois qui suivait le même chemin, et nous échangeâmes quelques mots. Il était en quête de recommandations pour un poste qu'il ambitionnait, et conclut l'entretien, sur cette parole : "en France, le mérite n'est rien, il n'y a que le piston." — Et le jeune homme s'éffaça, preque s'évanouit.

Je crois bien que, si l'ombre de Gobineau m'était apparue, revenant tout droit de Stockholmm, je n'aurais pas été plus émerveillé. J'en suis même à me demander s'il n'y eut pas quelque chose de cela dans cette manifestation étonnante, et si le spectre bienveillant de l'Auteur d'Akrivie Phrangopoulo n'avait pas revêtu l'aspect de ce jeune scandinave, pour venir donner à un confrère dédaigné, le mot de sa destinée.

 

 

La trompette de la Renommée est devenue un chalumeau dont la déesse aux cent bouches se sert non plus pour lancer des bulles sacrées, mais pour en souffler de plus ou moins irisées, de diversement mousseuses.

De ces dernières, la Duchesse de Verluise représente le plus gros cas. On sait ce qui caractérise ces boules momentanées. C'est précisément ce qu'implique ce qualificatif. L'instant d'avant, elles occupent l'air, de leur rondeur voltigeante et enflée. L'instant d'après, il n'en subsiste plus la moindre trace. C'est même le plus clair de leur agrément. Pas de débris, pas de bruit, pas de déchets, pas de détritus. Ce qu'elles contenaient, elles le restituent ; et comme c'était du vide, il n'en reste rien. uelquefois des fumeurs y insufflent une spirale bleuâtre ; elle se dissipe avec la goutte d'écume et la sphère du vent.

Si je pensais qu'une telle comparaison, si jolie, et qu'aurait admirée Drouais, qui peignit une si charmante représentation de ce phénomène, dans un portrait de ma famille, pût sembler malséante, à l'égard d'une dame, je commencerais par m'en abstenir. Puisque je passe outre, c'est que je pense autrement. je croirais donc volontiers que "les chercheurs de l'avenir", comme les appelle avec foi l'ingénue Blocqueville, s'ils recherchent, dans les godets du passé, de quels éléments a bien pu se composer la volumineuse bulle ducale, en viendront à se demander si les isoufflesi desquels disposent nos actuels Océans, ne tenaient pas un peu de ce "petit ventolin" dont parle le Journal de l'Estoile puisque du cosmos de savonette qui s'en réclame, il ne restera que le petit mot pour rire, et les beaux yeux pour pleurer.

Pleureront-ils assez en songeant à cette aventure, que je m'obstine à trouver regrettable, advenue, en coup de foudre, à une dame aimable qui méritait mieux, frappée, je ne dis pas du jour au lendemain, d'une minute à l'autre, de cet affreux mal, si justement appelé par l'auteur de Pléiades : "la fureur des Beaux-Arts ?"

Que cela est bien dit ! Et comme je préfère la dame qui détestait la musique, au point de faire tuer le rossignol de son jardin, à celle qui se pique d'acclimater des perroquets de carton, avec autant de cérémonies que s'il s'agissait de l'Oiseau Huddud, ou de l'Oiseau Simorg-Anka, de l'Oiseau Yafour, ou de l'Oiseau Asfir !

Des condescendances qui, de la part d'une vedette aristocratique, vont kjusqu'à laisser dénoncer des "places à trois francs, thé compris" — heureux quand ce n'est pas un thé-tango ! — se voient-elles du moins récompensées ? Je n'en suis pas sûr. Un procédé qui me choque, c'est, au lendemain d'une causerie dite "sensationnelle", de ne pas en ouïr souffler mot par le même organe qui, la veille, la donnait pour "l'événement littéraire et mondain de la saison". Est-ce donc que le succès à trompé l'espérance, ou que l'on ne juge pas devoir accorder, à ceux qui semblaient appréciables comme appa^ts, la satisfaction de se voir appréciés comme apports ?...

J'ai fait cette remarque à deux reprises ; la première, au sujet de la dame en question ; la seconde, à propos d'un jeune auteur-orateur que j'apprécie. je le répète, les deux fois, cela m'a déplu.

Pour en revenir à "la bonne duchesse", avant de passer à d'autres sujets, une réflexion encore. Je me suis aperçu que les personnes qu'on désignait par ce qualificatif, ne le méritaient pas toujours. On disait ainsi : la bonne princesse, de la princesse mathilde, qui n'était pas bonne du tout, et bien au contraire. Pour mon compte, je sais, de la bonne Duchesse, deux traits pleins de noirceur.

Celui qui me vise, sans m'atteindre (outreque son authenticité me paraît de moins en moins sûre), je ne puis que le pardonner ; mais pas l'autre, celui qui effleure une personne dont le nom m'est plus cher que le mien, et la cause plus précieuse que ma vie.

Je prémédite donc une petite vengeance, et je l'exécute ; la voici.

On n'a pas oublié l'excès d'hospitalité de l'auteuresse des Lucioles fleuries, étendant sa liste jusqu'aux ombres heureuses. Déjà, me faisant l'honneur de parler à ma personne, elle s'était vanté de recevoir feu Pierre Dupont. Ensuite, ce fut Verlaine.

Eh bien ! ce n'est pas tout ; il y eut plus étonnant encore. Comme il ne fallait pas faire de jaloux, sur le pré d'asphodèles, mais, au contraire, donner pour compagnon au pauvre Lélian évoqué, un fantôme digne de l'assister au seuil des buffets, l'amphitryonne nécromancienne avait encore engagé... André Chénier ! Ceci n'est point une farce. Je le tiens de l'homme entre tous intègre, aux "soins obligeants" duquel l'invitation fut adressée. Vous pensez s'il la garde ! Je n'en trouve pas de plus sûre preuve que son refus de me l'abandonner. Je ne vois guère d'autres de ses trésors que me dénierait sa bonne grâce ; pour ce qui est de cela, il se le réserve. Je fais semblant de le maudire ; mais au fond, comme je le comprends !

L'histoire est, dès longtemps, expliquée, mise sur le compte d'un bibliothécaire maladroit. C'est égal, elle reste, elle aussi, bien bonne ; et d'y voir mêler, authentiquement, l'auteur de "la Jeune Captive", n'est pas pour en amoindrir l'éclat.

Je sais bien aussi que tout cela ne va pas tout de go, ni sans distinguo. Quoi qu'on en ait, il y a des arguments auxquels on ne résiste pas, même lorsqu'ils ressemblent à des arguties.

Comment, par exemple, discuter la sincérité d'Henry Lapauze, quand Ingres entre en jeu ? Or, il s'agit de présenter dignement les innombrables dessins du Maître, enfouis dans les cartons de Montauban. le Conservateur du Petit-Palais trouve un auxiliaire zélé dans la Duchesse de Verluise, pour cette louable entreprise. Jusque là, rien que de mutuellement gracieux, de glorieux pour l'un comme pour l'autre. Où les choses se gâteront, c'est quand, il y a tout lieu de le craindre, lors des fêtes qui seront évidemment données pour l'inauguration du nouveau local, dans la cité Montalbanaise, l'organisateur désireux de remercier sa collaboratrice, n'en trouvera pas d'autre moyen que de lui laisser dégoiser un de ses petits morceaux, qui ne deviendront jamais grands, si Dieu ne leur "prête vie", ce dont, par chance, il se gardera bien.

Si cet accident de récitation vient attrister les fêtes Dominicales, faudra-t-il jeter la pierre à Lapauze, qui ne peut, en aucun cas, se faire illusion sur la valeur littéraire de la dame ? Parfaitement ; mais il se rend très bien compte de sa valeur sociale ; et s'il la met à profit, l'une portant l'autre, pour un noble, un utile emploi, qui oserait l'en blâmer ? Surtout pas moi, qui m'en garderai bien, devant ces circonstances atténuantes.

Certes, pour peu que le buste du Maître reçoive, en plein nez, les versiculets ducaux, Ingres ne sera pas loué, je n'en disconviens point. Mais je conviens qu'il sera logé, ce qui a bien son importance.

Et puisque cette noble Armoricaine continue de revendiquer une place dans un pavillon-annexe de notre littérature, je veux conter, à son propos, une anecdote qui me paraît significative.

Un jour qu'elle était à la promenade, avec des amis, dans les prairies émaillées des Alpes, l'agrément de l'atmosphère, l'aspect riant du vallon, le plaisir de la compagnie, ces circonstances la mirent dans la disposition de cueillir des fleurs, et d'en assembler une gerbe. Alors, du mouvement assez mythologique, un peu convenu, d'une Flore de Bœcklin, elle se prit à s'avancer, presque à s'élancer, parmi les foins, en faisant le geste de récolter des plantes. Seulement, je m'aperçus, non sans surprise, que l'attitude lui suffisait, qu'elle ne regardait pas plus ce qui lui servait de prétexte, qu'elle n'en examinait l'aboutissant, dénué de conformité avec la visée. Il en résulta que le soi-disant bouquet se trouvait être un petit paquet de gramen sans valeur, de lichen sec, d'herbes fanées ou folles.

M'est avis qu'un beau ou un vilain matin, la promeneuse de Suvretta se sera mis en tête, aussi à l'impromptu, de composer des vers, sans plus s'occuper de leur choix, qu'elle n'avait fait du menu fagot alpestre. Il en est résulté des volumes assez pareils, dans l'ordre des productions d'art, à la botte cueillie d'un geste bien intentionné, mais insuffisamment appliqué, sur la pente Engadinaise.

Un courriériste limite à cinq cent dix-huit heures, le temps consacré, par un mondain, à entendre, sinon à écouter les vers de la Duchesse de Verluise, durant toute une vie. Mais alors, notre confrère nous permettra de le lui faire observer, il ne peut s'agir, sans ces conditions, que d'un mondain décédé en bas âge.

J'ai souvent pensé que ces compositions bizarres devaient être soufflées aux bretonnes par les korrigans, lesquels, on le sait, sont les farfadets de l'Armorique. La mère de Chateaubriand avait composé une complainte en je ne sais combien de couplets sur la métarmorphose d'une jeune fille en oiseau de basse-cour. L'illustre écrivain nous en cite cette strophe :

"Cane la Belle est devenue,

Cane la Belle est devenue

Et s'envola par une grille

Sur un bassin plein de lentilles."

Et il ajoute : "je vous ai dit que ma mère était une personne charmante." J'en suis persuadé si j'en juge par celle que je lui compare. Il n'en reste pas moins extraordinaire que René soit sorti de dessous ces lentilles-là.

 

 

 

S'il fallait, à Orphée, un pendant masculin, pour faire la paire, sur son piano Olympien, dans le goût des Tyroliens tremblotants dont je parlais plus haut, je n'hésiterais pas à proposer notre national Becquières, lui aussi dévoré de cette "fureur des beaux-arts", que se partage, cette fois, la frénésie de la cabriole. Un écrivain, chargé de s'exprimer sur le compte de cet auteur voltigeant, avait formulé quelque chose qui équivalait à parler de phrases ébauchées avec un "pied que tout le monde s'arrache". — ce n'était pas aimable, mais c'était joyeux.

Évidemment ce danseur-calculateur, qui aurait coupé son effet à beaumarchais, doit se guinder vers un modèle, nous ne savons lequel, mais dont il cherche à se rapprocher, comme pouvait le faire, le batracien, du ruminant, dans la fable de La Fontaine.

Je n'ai point le goût de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et qui ne me préoccupe guère. Tout de même, l'annonce de certaines conférences Américaines, apprises par hasard, m'avait surpris, et je me demandais comment cet escarpin prestigieux s'y prendrait pour escalader le flat-iron, avec un bagage, à vrai dire, assez léger pour ne pas gêner les mouvements. Le hasard m'ayant fait entrer en correspondance avec une personne au courant de ces menus faits, je lui décochai, en post-scriptum, un cinglon sur cette balade. Voici ce qu'elle me répondit sérieusement, du moins j'aime à le croire :

"Je vois que vous n'êtes pas au courant. (Attrape !) Il s'agit d'une représentation aux États-Unis, de la Maison Gervais-Courtellemont, si remarquable en ce qui concerne la photographie en couleurs. Voilà le point de départ des pseudo-conférences de Monsieur de Becquières. Il est un peu associé avec cette maison, et va donner toutes les explications nécessaires au sujet de ces clichés."

Sic transit gloria. Tout ça n'est pas bien méchant.

Et pourtant si, malgré tout, un peu, pour le remarquable photographe que font passer au second plan, par suite de la trépidation incorrigible, des comptes rendus, qui nous montrent, à l'instar de Labiche, un petit Gervais, un menu Courtellemont, et un incommensurable Becquières.

Les Américaines, enivrées comme des Bacchantes, pour avoir goûté à l'hydromel de l'Hymette, agitent des torches électriques et brandissent des thyrses de Tiffany. Toutes, par une allusive délicatesse, ont mis leur montre en boucle de soulier, selon l'usage de là-bas ; mais elles se gardent bien d'y regarder l'heure, de crainte de s'apercevoir qu'elle s'écoule trop vite, à écouter cette parole qui réconcilie la noix de galle, le vernis et le collodion.

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