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Du même auteur :
Portraits Anarpatagraphiques - Souvenirs, gestes et opinions de quelques iconoclastes - De la Fourchette au Pied
Ubu et la manivelle à rien - Edmond Réaliste un savant dans son siècle.

 
Faust KORRIGAN (1850-1914)
ou
Le Voyageur Ingénu
 
 
 
Faire-Part1
 
Le Docteur Faust KORRIGAN vous prie de bien vouloir assister à son organisme sépulcral et à son inhumation qui auront lieu le 12 octobre de cette année 1914 en la basilique orthodoxe de la Terrestre Anatomie Comparée des Anges sise à Komrat, en terre Moldave.
L’office, déclamé en cinq langues, sera présidé par l’archevêque Nikolaïev Frhniep et les chants du Credo Quia Eternam seront interprétés en bas-moldave par le Choeur des Cornes du Faîte Analogue.
La cérémonie sera prolongée de la lecture de mon testament qui aura lieu dans la salle des Éléments Inguérissables sise en mon château de Vacantébadiné.
Bien vôtre,
Feu le Docteur Faust Korrigan,
érudit.
 
Ainsi se présentait le faire-part de décès du Docteur Faust Korrigan tel que le reçurent ceux qui furent invités à l’enterrement. Le défunt (qui, les trois derniers mois de sa vie, ne s’exprimait plus qu’en latin ou en grec ancien) l’avait rédigé lui-même quelques semaines avant sa mort. Dans une lettre* à son secrétaire, il demanda expressément que le dit faire-part fut imprimé sur "de larges cartons jaunes pliés en trois, glissés dans une ondulation molletonnée emplie de falun grenat du Sahara" . Tel fut donc l’aspect du courrier que reçurent les 111 invités à la cérémonie des obsèques: une grande enveloppe écarlate, pleine de sable importé spécialement du désert d’Arabie, dans laquelle se trouvait également logé un exemplaire de L’Oraison Funèbre du Docteur Korrigan écrite pour l’occasion par Edmond Réaliste. On peut sans se tromper affirmer que ce dernier envoi à ses proches montre Faust Korrigan tel qu’il fut, c’est à dire un très grand voyageur. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle celui dont Raymond Roussel disait "il ne fait que passer" n’a pas réussi à rester dans la mémoire de nos contemporains. Docteur en médecine générale et détaillée, spécialiste des trépanations et autres opérations combien délicates de la boîte crânienne, auteur d’une thèse de fin d’études intitulée Du trépan et de ses Différentes Utilisations en Matière du Traitement de la Fasce 2 , cet homme connu pour ses goûts vestimentaires particulièrement remarquables s’est en effet attaché à vivre comme il le désirait sans se poser aucune autre question, tachant simplement de tenir son rôle d’aristocrate seulement à l’heure du thé.
Le Docteur Korrigan était issu d’une famille dont la noblesse remonte aux temps héroïques des guerres du Premier Empire. En 1805, après la bataille d’Ulm, le capitaine Louys-Sébastien Korrigan du 3ème bataillon du Génie reçut de l’Empereur Napoléon le titre de Baron de Vacantébadiné et une rente à vie pour ses exploits lors du combat3. Ainsi, grâce à la somme rondelette qui lui fut allouées, la famille Korrigan s’installa sur ses nouvelles terres dans le château non loin de Paris que nous connaissons (et qui aujourd’hui est le siège de la Fondation Vacantébadiné). Cette fortune familiale permit sans conteste à Faust Korrigan de développer cette aisance à vivre dont jamais il ne se départit bien que la mort de ses parents le laissa inconsolable. La mort du Baron René survint de manière aussi subite qu’inattendue: homme sévère, à la moustache touffue et hautaine, mais d’une santé fragile, le Baron René ne vivait que pour la chasse et la pêche et c’est cette dernière passion qui lui fut fatale. Lors d’une partie de pêche en Espagne, un de ses amis, le comte Luc IV de Vladimir et de Moscou, d’un moulinet imprudent, lui ficha son hameçon dans la narine droite et la lui arracha. Le Baron René ne put résister à la fulgurante infection; il décéda cinq jours plus tard à Saragosse à l’âge de 64 ans. A peine avait-il finit de pleurer son père que le jeune Faust voyait sa mère s’éteindre le 7 novembre 1880. La Baronne Kcunegondja Korrigan (née Vojvoïna) était une femme de caractère. Elle était la descendante d’une vieille famille serbe (dont l’histoire retient aujourd’hui les noms de ces lignées de guerriers qui, durant des siècles passèrent leur temps à s’entre-tuer lorsqu’ils ne s’alliaient pas pour combattre les Ottomans) et, de fait, avait conservé dans les veines le tempérament de ses ancêtres.Faust Korrigan confia à son ami le Capitaine Cyril O’Connolly4 que sa mère, mélancolique depuis la mort de son époux, se laissa mourir peu à peu dans sa luxueuse villa près de Modène.
Voyageur éclairé, Faust Korrigan est un promeneur perpétuel. Lorsqu’il s’arrête, il s’arrange pour faire voyager les autres en leur écrivant de longues lettres qui proviennent de Bangui, Dakar, Kananga ou de Lusaka... Il part un jour pour Saint Petersbourg. Il ne connaîtra jamais cette ville car il est incapable de se tenir à un itinéraire. Au lieu de recevoir des lettres de Russie, ses amis obtiennent des nouvelles en provenance de Raguse, en Dalmatie, où il chasse en compagnie du Prince jérôme. Il écrit ensuite de Temesvar, ville dans laquelle lance une souscription pour construire une machine à tremper les poissons puis monte une fanfare de cornemuses. C’est ensuite au tour du Voïvode Petru de l’acueillir à Iasi, en Moldavie où il agrandit sa fortune en pariant sur des courses de diables de Tasmanie. Il visitera enfin longuement l’Asie et l’Indonésie, allant jusqu’à résider un an et demi à Pékin avant de venir s’éteindre en France.
Korrigan était également un grand collectionneur de curiosités5 qui aimait se dire l’héritier des savants du XIIème siècle. Il commanda à l’ingénieur en aérostation Pétin* une aile supplémentaire à son château destinée à contenir les objets qu’il envoie de toute part par caisses entières (et parfois même par troupeaux entiers). On y trouve encore aujourd’hui exposés deux véritables squelettes tritons, un de sirène, les restes à peine momifiés d’un rein ayant appartenu à un géant patagon, un nid d’aigle pétrifié par un basilic, un tetrodon flascoparo (dont on dit que la carcasse indique toujours le nord magnétique), des petits paradisiers mais surtout les fameux 44 gobelets d’érable accompagnés d’une timbale qui lui furent offerts par le sultan Abdül Azîz lors de sa victoire au grand tournois de polo de Constantinople6 et les 350 bernacles cravants (dont à l’époque seulement une centaine était empaillée).
Au delà de ces souvenirs, Korrigan ramena également du pays Dogon une étrange infection dont les effets les plus spectaculaires étaient de lui verdir l’extrémité des moustaches et des cheveux. En 1913, lors d’une autre traversée, il expédia à l’un de ses amis un souvenir qu’il était fier de présenter comme "le dernier diplôme qu’il obtiendrait probablement dans ce qui lui restait à vivre":
 
 
PAQUEBOT "OCEAN KING"
 
Diplôme d’Honneur
 
Le Grand Cordon de l’Ordre des Noctambules
 
est conféré à Faust KORRIGAN
 
héros légendaire des nuits sans sommeil du "Cabaret des Mers", du "Stonce-Fence" et du "Waldorf Café"
 
qui s’est couvert de gloire par sa résistance (physique et financière) et à soulevé l’admiration de tous.
 
Ce document, conservé à la Fondation Vacantébadiné, porte la signature du commandant du navire, du commissaire principal, du médecin et du directeur de la croisière.
Ce qu’avait prédit Korrigan se réalisa onze mois plus tard. La mort le cueillit par surprise un jour qu’il avait peut-être oublié sa devise : "Je n’ai pas l’intention de mourir de mon vivant".

 

Copyright Vincent Puente.