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Napoléon-Adrien Marx,
George Sand intime.
 
  
 
 
Imaginez une femme de taille petite, grasse sans être grosse, large d’épaules, et dont la tête – proportionnellement trop forte – a la placide expression des gens qui songent toujours et possèdent le don de soustraire leurs pensées aux distractions extérieures.
Les yeux, grandement ouverts, sont noirs, – d’un noir brutal, profond, opaque, sans point lumineux. Les prunelles ont une fixité qui rend l’individu impénétrable. La bouche, vulgaire, ne prouve rien : ni passions ni appétits. Le visage a le ton du vieil ivoire...
A la vue de ce teint, que la bile extravasée colore en jaune, le médecin diagnostique une affection du foie. Quant aux mains, leur dimension exiguë remet en mémoire le mot d’une princesse complimentée par un courtisan sur la petitesse de ses extrémités.
– Lorsque ça en arrive là, disait–elle, ce ne sont plus des avantages, ce sont des infirmités.
du virginie, principalement
Olympe
Les mains de madame Sand, courtes et potelées, ressemblent à celles d’un enfant de huit ans. Les gantiers ignorent cette pointure anormale. Aussi l’auteur de Mauprat a toujours l’air de porter des gants trop longs. Ces mains, douces au contact, en dépit du hâle des champs, sont, en somme, la fraction le plus " en dehors " de ce tout – bourgeois, pour ne pas dire vulgaire. – Elles détestent l’inaction, tandis que le corps demeure immobile et comme obéissant à un parti pris de roideur ; elles vont, viennent, frémissent, s’agitent ; tantôt elles rangent trente–deux jeux de cartes et font des patiences ; tantôt, elles palpent ou retournent des plantes, des insectes et des minéraux.
Je ne sache pas qu’il y ait au monde une femme plus soignée que madame Sand : elle pousse la propreté jusqu’à la manie, et, chose plus rare, elle sait rester propre. Elle fera cent lieues en chemin de fer ou dans une carriole sans que l’harmonie de sa toilette soit troublée, sans qu’on puisse découvrir une tâche ou un grain de poussière dans les plis de son manteau.
Ses toilettes indiquent un mépris absolu de la mode, une préférence marquée pour les couleurs voyantes et une recherche incessante de la forme antique. A ce sujet, un familier de Nohant me disait :
– Elle trouerait une serviette pour s’en faire un péplum.
Le caractère distinctif de George Sand est une insurmontable timidité. On la croit froide, altière même ; elle n’est que peureuse. Lorsqu’elle se départ de sa réserve habituelle devant des visages nouveaux, elle perd la tête.
De passage à Toulon, elle résolut un jour de visiter un navire de l’Etat. L’équipage, prévenu par ses chefs, fit un bout de toilette ; le bâtiment fut pavoisé, les officiers endossèrent leur uniforme, et pendant que l’illustre visiteuse gravissait l’échelle d’abordage, le personnel du vaisseau se disposa, suivant l’usage, en fer à cheval, par ordre de grade, en sorte que le dernier mousse – un bambin de douze ans – se trouvait en face du commandant du bord.
La flatteuse solennité de cet accueil troubla madame Sand à un tel point que, en se retirant, elle caressa la joue du capitaine en lui souhaitant une brillante carrière, et salua cérémonieusement le mousse en le complimentant sur la bonne tenue de ses hommes et la beauté de son navire.
Cette difficile possession d’elle–même, en face du public, la pousse à vivre retirée, avec quelques amis – une poignée d’artistes auxquels leur admiration et leur fanatisme pour la châtelaine de Nohant ont valu la qualification de sandistes.
Puisque j’étudie et analyse par le menu les singularités de mon modèle, il me faut dire que, même dans l’intimité, madame Sand a toujours en elle deux êtres d’essence diverse : l’auteur – qui est pour tout le monde froid, peu expansif, avare de paroles, écoutant toujours et encore ; et la femme – enjouée, adorant rire, disant de grosses bêtises, mais réfractaire aux plaisanteries du domaine galant : l’équivoque érotique la scandalise, la blesse et la dégoûte, tandis qu’elle raffole de la grosse plaisanterie et de la farce triviale. Le derrière, les seringues, les vases de nuit et tout ce qu’ils peuvent contenir l’amusent franchement. Elle rougira si vous lui faîtes remarquer les seins d’une nourrice ; elle pouffera si vous lui signalez le développement des... bases de la même commère. Bref, elle est chaste sans faire oublier qu’elle est gauloise.
Pour ce qui est du brio et de la finesse dans la conservation, ne lui en demandez pas. La nouvelle à la main la touche peu, le sel d’une répartie lui échappe... Les calembours seuls la dérident, et encore faut–il les lui expliquer auparavant.
Charles Marchal – je parle de loin! – murmura un jour devant elle, en montrant un commensal de Nohant :
– Dieu, qu’il est sale... à manger.
– Sale à manger? répéta madame Sand en donnant les signes de la surprise.
Puis tout à coup éclatant de rire :
– Ah! j’y suis! Salle à manger! très drôle...
Ce qu’elle répéta de fois ce piètre jeu de mots, je ne saurais le dire. Marchal eût lancé ses plus spirituelles répliques, un de ces " mots de la fin " qui étaient le propre de son esprit éminemment parisien, elle fût restée froide et n’eût pas compris.
En résumé, madame Sand est une femme douce, simple, excellente et bon garçon en dehors de la littérature ; mais sur ce dernier point elle a des partis pris. En philosophie : spiritualiste pure, prête à accepter toutes les métempsycoses imaginables, furieusement attachée à l’immortalité de l’âme, se débattant comme un démon contre la possibilité d’une mort qui tuerait la pensée et empêcherait que son âme continuât de garder, dans leur intégralité, ses affections et ses souvenirs...
Son toit reçut un jour un athée, elle s’emporta et lança dans sa réfutation une de ces pensées nettes et grandioses dont ses livres regorgent :
– Votre athéisme, s’écria–t–elle, explique l’utilité de la nature, mais je le défie d’en expliquer la beauté.
Vous ai–je parlé de certains petits côtés dont la bizarrerie fait sourire? Elle se défiera pour des riens de ceux–là mêmes qui ont toute sa confiance pour des choses graves. Elle confiera sa fortune à gérer et la garde de ses plus chers intérêts à tel qu’elle soupçonnera très sérieusement de tricher, s’il lui a gagné trois parties de dominos consécutives. Notez quelle ne joue jamais d’argent.
Cette faiblesse provient, je suppose, de sa susceptibilité excessive... Elle ne veut pas être dupe ou prêter à rire. La malice des autres l’épouvante et, naturellement, elle adore se moquer d’autrui.
Elle tutoie vite et n’aime point qu’on la tutoie. D’ailleurs, sa personne impose et sa bonté la rend vénérable. Nadar, qui taperait sur le ventre de Dieu le père et tutoierait la Sainte–Vierge, lui dit : vous. Il professe un culte qu’il base sur son admirable talent autant que sur le dévouement dont elle lui a donné tant de preuves.
Elle monta, un matin, à l’atelier de ce séduisant égoïste, qu’elle trouva dans un de ses jours d’abattement et de désespérance. Les tracas " planétaires " attendent l’homme au retour de ses excursions dans les nuages. Si haut qu’il monte, l’aéronaute doit redescendre et retrouver, en atterrissant, des fardeaux " plus lourds que l’air ". " Il lui faut suivre de nouveau sa route terrestre – cette route dont les ornières sont plus à craindre que les ouragans des espaces!
Or, ce matin–là, Nadar faisait la moue à l’humanité et regrettait son flottant royaume d’osier, navigant dans l’éther à quatre mille pieds au–dessus du niveau des échéances.
– Qu’as–tu? lui dit–elle.
– Je vous dirais plutôt ce que je n’ai pas, madame Sand!
– Et ton livre, le droit au vol, il ne se vend donc pas?
– La troisième édition va paraître.
– Eh bien?
– Une goutte d’eau dans l’Océan!
– C’est juste! Mon Dieu! que pourrais–je faire pour te tirer de là? Est–ce qu’une préface de moi pour cette troisième édition?...
– Oh! madame Sand! fit Nadar, touché jusqu’aux larmes.
– Tu as raison, répliqua l’excellente créature, se méprenant sur l’exclamation de son interlocuteur, une préface de moi, à propos de ballon... cela ne signifierait rien ; d’ailleurs, je ne vois goutte en cette matière...
– Chère et digne femme, s’écria Nadar en lui prenant les mains, vous n’avez pas compris que j’accueillais votre offre comme on accueille un bonheur inespéré, un bonheur qui dépasse tout souhait, toute ambition...
Trois jours après, elle remettait au capitaine du Géant les admirables pages qui servent d’en–tête à la troisième édition du Droit au vol...
Je pourrais vous conter mille autres traits qui révèlent les belles qualités et les délicatesses de son cœur. Qu’il vous suffise de savoir que sur les sommes énormes qu’elle a gagnées, elle a prélevé à peine de quoi vivre et de quoi payer le petit domaine qu’elle habite. Avec le reste, elle a fait ou tâché de faire des heureux autour d’elle.
Elle n’entend rien à la comptabilité et serait volée par ses fournisseurs, si ces derniers ne répondaient à son inexpérience par une louable honnêteté. Elle régla un jour, en présence de l’un de mes amis, la note de son épicier que, d’habitude, elle paye tous les mois. Le hasard fit qu’elle ne put lui verser qu’une partie de son dû. Au lieu de retrancher cet à–compte du total, elle l’y ajouta ; si bien qu’elle se retrouva devoir, après la somme versée, une somme plus considérable que celle qu’on lui réclamait ; elle pataugea dix minutes dans ses chiffres, et l’épicier dut lui–même lui démontrer la différence qui existe entre une addition et une soustraction... Mais revenons à Nohant :
Madame Sand se lève à onze heures : elle déjeune seule d’un œuf et d’une tasse de café noir sans sucre. Puis elle allume une de ces cigarettes de maryland qu’elle achète toutes faites à Paris... car elle adore fumer et fume constamment.
Lorsque sa cigarette touche à sa fin, elle la jette dans un petit pot de vieux Gien rempli d’eau, qui est placé sur sa table ; le petit phcit que fait entendre, en tombant dans le liquide, le tabac incandescent, la réjouit au superlatif. Disons en passant qu’elle interdit à ses hôtes l’usage du cigare et de la pipe.
A ce frugal repas succède, si le temps le permet un tour de promenade dans son parc, ou une partie de cochonnet – jeu auquel elle excelle.
A midi et demie, elle regagne sa chambre et se met à l’ouvrage jusqu’à six heures et demie, heure du dîner.
Sur les menus de Nohant figure toujours le potage gras. Jamais de soupe maigre. Rarement des viandes noires. Du poisson quelquefois. Ceux qu’elle préfère sont des épinoches frits... Elle les prend elle–même à l’aide d’une trouble à papillons, dans le cours d’eau voisin... Elle affectionne particulièrement les légumes et les fruits, – les fruits surtout. Dans la saison, on sert, devant elle, jusqu’à cinq variétés de fraises.
Le dîner fini, madame Sand passe au salon, où elle joue au domino avec un ami, avec son fils ou avec sa belle–fille. Si elle a des visiteurs – j’entends par là des connaissances nouvelles – elle garde son attitude d’impératrice et manque d’abandon. Elle répond laconiquement aux questions qui lui sont adressées et montre clairement qu’elle aime mieux entendre causer les autres que prendre part à l’entretien. Malheureusement ceux qui débarquent à Nohant pour la première fois ignorent cette réserve basée sur une insurmontable timidité. Ils brûlent d’étudier cette nature extraordinaire et cherchent à la faire jaser. Ils perdent leur temps.
On parle : madame Sand écoute. On se tait, elle écoute encore, ou plutôt elle semble écouter, car, dès vos premières paroles, sa fougueuse imagination l’a emportée loin de vous et loin d’elle–même. Si, par exemple, voulant asseoir la conversation sur un de ses thèmes favoris, vous lui exposez un système de géologie, sa pensée s’emparera des prémisses que vous lui aurez posées, vous quittera brusquement en ayant l’air de vous suivre, et préférera les caprices de son génie inventif au développement rationnel des inductions les plus saines.
C’est – au moral – l’histoire de ce touriste anglais auquel on montrait les écuries d’un prince... Il enfourcha le premier cheval qui lui fût désigné et se sauva au travers des champs, tandis que son cicerone
continuait patiemment à crier le nom et à vanter les vertus des autres quadrupèdes.
Cette tendance à s’égarer dans le domaine de la fiction a légèrement faussé les notions scientifiques de madame Sand. Incapable, de par sa nature même, d’étudier une science à fond, elle a, en histoire, comme en géologie, comme en médecine, comme en botanique, des opinions à elle, – opinions qui résultent de ses déductions fantaisistes et des écarts que lui suggère sa merveilleuse aptitude à voir en toutes choses ce qui n’y est pas.
Elle casse, un soir, une géode qu’elle avait ramassée dans la journée. Après l’avoir considérée longuement à la loupe :
– Voilà qui est étrange! s’écria–t–elle à haute voix. Les parois qui tapissent la caverne de cette pierre retracent parfaitement une scène antédiluvienne. Voyez, voilà l’Eden. Ici des arbres dont l’espèce est perdue ; là, des animaux étranges ; et plus loin, dans cette petite excavation, un homme et une femme, vêtus de peaux de bêtes... Est–ce assez curieux!
Un naturaliste auquel elle confiait volontiers ses visions extravagantes, disait à un tiers :
– Elle ressemble à un savant qui aurait pris du hatchich!
Les soirées de Nohant ne sont pas toujours consacrées à ce genre de délassement. Si l’on est entre intimes, madame Sand aime à jouer aux jeux innocents, à des jeux qui font remuer les autres.
Si quelqu’un fait une maladresse ou tombe bêtement, elle est enchantée.
Parfois elle range ses herbiers tandis qu’on discute à ses côtés un événement littéraire ou un fait politique. Il lui arrive aussi de faire une lecture.
Elle tenait un soir la Revue des Deux–Monde et lisait à haute voix une nouvelle de je ne sais plus qui. L’action développée en un style élégant et clair était vive et intéressante. Un incident la força de sortir. Un assistant prit la brochure et continua... Quelle ne fut pas sa surprise, en s’apercevant que la lectrice parcourait de l’œil deux ou trois phrases à l’avance, en redressait les incorrections, leur donnait un tour magistral, et créait – à l’insu de l’auditoire – des incidents auxquels l’auteur n’avait pas songé. Cette rapidité de conception et d’élocution vient corroborer la faculté inventive que je mentionnais tout à l’heure.
A minuit –(eût–elle le pape chez elle, et madame Sand ne le recevrait pas, car elle prétrophobe) – à minuit, elle rentre chez elle. Son premier soin est de procéder à une toilette de nuit. Puis elle se met à écrire sans débrider jusqu’à six heures du matin. A–t–elle fini son roman à deux heures? elle en commence un autre plutôt que de se mettre au lit.
Elle travaille sans aucun plan. Il lui suffit d’un point de départ, d’une situation qu’elle développe au fur et à mesure, en vertu d’une sorte de déduction arbitraire, qui est souvent très artistique, mais où la logique n’entre pour rien. – Parfois, ce procédé la conduit à l’impossible : plus d’issue! ça n’aboutit nulle part!... Alors, sans regret, sans ennui, elle en reste là et recommence autre chose.
Elle est très méthodique pour la partie matérielle de son travail. Elle écrit sur du papier à lettres, cousu en cahiers de dix pages. Sous chaque page, elle place un transparent, et tous ses feuillets contiennent le même nombre de lignes, qui, chacune, contiennent le même nombre de lettres ; en sorte que chaque cahier plein renferme presque absolument la même quantité de matière imprimable. Pourquoi? Par habitude. Et puis, c’est plus facile pour compter : tant de cahiers de sa main font le minimun d’un volume. Tant qu’elle n’a pas quatre cent mille lettres, le roman continue. Ce chiffre atteint, elle songe au dénouement.
Ces cahiers, tous de même grandeur, vont aux compositeurs, qui les respectent, puis sont rendus à madame Sand. On les fait relier et son fils les serre précieusement.
Une remarque ou plutôt un contraste à propos de ses livres. Toutes ses héroïnes sont mâles, énergiques, de haute raison, – tandis qu’elle est d’une faiblesse telle qu’un enfant de quatre ans lui imposerait sa volonté. On sent qu’elle envie la supériorité dont elle dote ses types féminins et qu’elle les dépeint comme elle voudrait être. Cependant, sur certains points sociaux, si elle a fait ses romans, ses romans l’ont faite ; elle croit que ce qu’elle a écrit est arrivé. De là ses idées bizarres, jusqu’au comique, dans la pratique.
J’ai omis d’accuser son goût passionné pour la musique, la vieille musique surtout... Les partitions modernes la laissent froide. Elle raffole de Mozart et donnerait tout le répertoire de Verdi pour un menuet du temps jadis. Ajoutons qu’elle est marieuse et rumine toujours l’hymen de ses chers sandistes. Malheureusement, les mariages qu’elle rêve sont impossibles.
Les rapprochements qu’elle médite se distinguent par l’inégalité des conditions. Elle proposera volontiers à un menuisier d’épouser une princesse, et décidera l’union d’un roi avec une gardeuse de dindons. Aussi échoue–t–elle dans ses entreprises matrimoniales, et c’est la plume à la main seulement qu’elle mène à bien ses accouplements disparates.
On a beaucoup écrit sur le théâtre de Nohant, mais je ne sache pas qu’on ait parlé de l’étiquette qui préside à ces charmantes représentations. Bien que les sociétaires de la comédie de Nohant soient en bois et en carton, le règlement exige qu’on paraisse au spectacle toujours et quand même en grande toilette.
Madame Sand s’y rend, – fût–elle seule à composer le public, – avec ses plus beaux atours et ses plus belles parures.
Dans la journée – durant les heures qu’elle ne consacre pas au travail, – elle confectionne les costumes de ses pupazzi. L’habit noir et la cravate blanche du fantoche–régisseur, M. Ballandard, ont été cousus par ses propres mains.
La salle est souvent garnie du parterre au cintre. A l’occasion de ces soirées–gala on répand des invitations dans les environs. Des omnibus loués à la Châtre vont prendre les invités à domicile, les amènent à Nohant et les reconduisent, sans qu’il leur en coûte rien, à la fin de la soirée. On rehausse la solennité de ces fêtes en jouant des proverbes et des pièces inédites de madame Sand ou des auteurs dramatiques qui la fréquentent. Ces primeurs sont généralement interprétées par des acteurs pour de vrai. Les poupées cèdent la place aux hôtes de la maison qui, – rendons–leur cette justice, – apportent au service de leur mandat toute leur intelligence et toute leur bonne volonté.
Il y a quatre ans encore, madame Sand avait pour femme de chambre et intendante une jeune fille du crû qui, dès ses premières tentatives, manifesta pour la scène des dispositions étonnantes. Marie rendait les soubrettes d’une façon remarquable. Aussi, Marie était l’enfant gâtée du château. Elle paraissait au salon tous les soirs, quelque fussent la qualité et le nombre de ceux qui s’y trouvaient.
Mademoiselle Marie n’était pas seule à jouir de cette faveur. Un chien–bull, nommé Fadet, partageait avec elle la permission de paraître au même lieu, _ voire dans les grandes occasions.
Fadet est, d’ailleurs, un toutou d’une intelligence hors lignes. Dès qu’on arrive à Nohant, Fadet vous fait les honneurs du logis : il vous mène partout, dans le verger, dans le parc et dans les bâtiments, depuis les caves jusqu’aux mansardes. Quand il a fini de vous promener dans les moindres recoins de la propriété, il vous quitte brusquement, et vous resteriez dix ans au château qu’il ne ferait pas plus attention à votre personne que si vous n’existiez pas. Ce cicerone à quatre pattes existe encore à l’heure où je chante ses vertus, et continue à guider les nouveaux venus dans les méandres de la résidence. Quant à Marie, elle a quitté le château, voilà plusieurs années, pour des causes que j’ignore.
Madame Sand franchit rarement la limite de son domaine. Elle va à la Châtre deux ou trois fois par an. Elle a sa loge au théâtre de la ville , et, quand elle doit honorer la représentation de sa présence, le sous–préfet et le maire passent au second rang. On ne commence pas avant qu’elle ne soit arrivée, et le public ne songe pas à se plaindre, si d’aventure elle se fait attendre. Dès qu’elle paraît, un gamin, posé au point de la galerie le plus proche de la toile, se penche, en écarte le pan, et crie aux acteurs avec l’accent berrichon : " Alle y est! "
Aussitôt retentissent les trois coups et le chef d’orchestre donne le signal de l’ouverture : on n’en use pas autrement avec les souveraines.
Telle est, à quelques détails près, la vie privée de cette femme de génie. Si on la considère dans son ensemble, on en tire ce profitable enseignement que, si élevé qu’il soit, le talent n’exclut ni la modestie, ni la simplicité, et qu’on peut donner à la fois les marques des plus hautes aptitudes et des plus naïves manies, sans cesser pour cela d’affirmer un gand cœur et une grande âme.