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Description
Dressée sur les Mémoires du Sieur
George Psalmanaazaar,
Contenant une ample Relation de l’Île Formosa en Asie, du Gouvernement, des Loix, des Mœurs, de la religion de ses habitants et de ses Voyages dans plusieurs Endroits de l’Europe.
Enrichie de Cartes et de Figures.
A PARIS
AUX DEPENS DE LA COMPAGNIE
MDCCXXXIX

PREFACE

Il y a longtemps qu’on soupçonne les Jésuites, de n’aller dans les Indes, à la Chine, au Japon etc. que dans des vues purement humaines. L’Or, les Perles, les Diamants sont, dit-on, bien plus vraisemblablement l’objet de leurs longs et périlleux voyages, que le zèle de la gloire de Dieu et le désir de la conversion des Idolâtres au Christianisme. Comme ils sont déjà les maîtres dans les principales Cours de l’Europe, ne pourrait-on pas raisonnablement penser, en les voyant s’insinuer si avant auprès de ces grands Potentats de l’Asie, (qui sont assurément les plus riches Monarques du Monde) qu’ils ont dessein de se rendre un jour les Arbitres de l’Univers ? Le projet est grand, il est vrai, mais enfin, serait-ce une entreprise si vaine et si absurde qu’on ne pût, sans passer pour visionnaire, s’imaginer que les jésuites osassent former de semblables projets ? Ne les voyons-nous pas déjà établis dans presque tous les lieux du monde connu ? Ne sont-ils pas à la tête de toutes les affaires de la Chrétienté ? Que les Rois, les Princes et autres Puissances se querellent et se fassent la guerre tant qu’ils voudront, ne sont-ils pas toujours unis comme membres d’un même corps, gouvernés par un même Esprit et liés par les mêmes intérêts ? Qui sait si, par leurs intrigues, ils ne contribuent pas à entretenir le feu de la guerre, afin qu’en affaiblissant les Princes Chrétiens, et en les épuisant d’hommes et d’argent, ils puissent s’en rendre un jour plus facilement les maîtres ? N’est-ce pas par là, que les Papes sont parvenus à ce haut degré de gloire et de puissance, où nous les voyons aujourd’hui ? Et si les Jésuites s’étaient une fois emparés de l’esprit et du cœur d’environ 30 ou 40 Têtes couronnées, quelle puissance sous le ciel serait semblable à la leur ? Je me trompe, peut-être, mais il me semble entrevoir quelque chose de cela dans ce que disait un jour à Rome le Général des Jésuites, à un Cardinal, qui l’étant allé voir, paraissait surpris du peu d’étendue de son appartement, et en particulier, de la petitesse de sa Chambre : Quelque petite que vous paraisse ma Chambre, lui disait-il, sans en sortir, je gouverne tout le monde.

Quand toutes les Relations des Voyageurs ne nous instruiraient pas de leurs démarches et de leurs intrigues dans ces puissantes Cours de l’Orient, la manière don ils y prêchent l’Évangile, est si éloignée de l’Esprit de son divin Auteur, qu’ils n’y a plus à douter qu’ils ne se jouent de la Religion, et ne s’en servent pour couvrir leur ambition et leur cupidité. Les Richesses qu’ils rapportent de ce pays-là, les progrès qu’ils font sur l’esprit de ceux qui y gouvernent, tout cela est enseveli dans le secret de la Société. Ils n’ont garde de publier le profit le plus réel de tant de missions, le Public n’en serait pas satisfait. C’est pour cette raison, qu’ils s’attachent à repaître le Peuple de quelque chose d’éblouissant, qui l’empêche d’approfondir les mystères qu’ils ont intérêt de cacher. C’est dans cette vue, qu’ils ont compilé tant de volumes de la vie de leurs Saints, de leurs prétendus miracles, et des différents genres de mort qu’ils ont souffert, en les mettant au rang des Martyrs de Jésus-Christ, Martyrs à la vérité, mais de l’ambition et de l’avarice, et dont on ne peut trop déplorer l’aveuglement. Car enfin le masque est levé : les accusations que d’autres Missionnaires de la même Communion réitèrent actuellement à Rome contre eux, ne laissent plus aucun lieu de douter de leur Hypocrisie : les honnêtes gens en sont convaincus, il n’y a plus que le Peuple ignorant et grossier, qui en puisse être désormais la dupe.

C’est en vain que les jésuites attribuent la persécution du Japon, à la haine et à l’envie des Bonzes, ou des Prêtres Païens, et à la jalousie des Hollandais ; cela seul n’eût jamais été capable de porter ces Peuples à traiter les Chrétiens aussi cruellement qu’ils ont fait ; mais s’il restait encore quelque doute dans l’âme de certaines gens, sur des faits que tout le monde ne peut pas approfondir, en voici un d’une nature à ne pouvoir être contredit, et dont chacun peut juger par soi-même.

L’aventure du Sr. George Psalmanaazaar Japonais, et Païen de naissance, l’éducation qu’il a reçue dans son pays, d’un Jésuite passant pour Japonais et Païen comme lui, l’artifice dont ce Jésuite s’est servi pour le tirer de la maison de son Père et le faire passer en France, la fermeté avec laquelle il a résisté à toutes les sollicitations d’une Société puissante et redoutable, qui a mis tout en usage pour lui faire embrasser une Religion qui lui paraissait absurde dans la pratique, quoi que raisonnable dans sa source : enfin sa conversion à la Religion Protestante, sans y avoir été engagé que par la seule force de la vérité, tout cela est accompagné de circonstances si extraordinaires que la curiosité de quantité de personnes judicieuses, tant en Hollande qu’en Angleterre, et dans tous les autres endroits, où il a passé, en a été excitée. On s’est empressé de le voir, de l’entretenir, et d’apprendre par sa bouche des choses si singulières. Ceux qui, en matière de religion, sont plus frappés par l’exemple que par la force d’un raisonnement suivi, trouveront dans ce récit un grand préjugé en faveur de la Réformation. C’est un Païen persuadé, convaincu, tant de la fausseté du culte dans lequel il est né, que de la sainteté de celui qu’enseigne la Religion Chrétienne, qu’il est résolu d’embrasser. Il voit cette même Religion divisée en plusieurs Sectes, parmi lesquelles il se croit obligé de choisir : cela l’arrête, il n’a aucun intérêt d’embrasser un parti plutôt qu’un autre : il est doué d’ailleurs de toutes les qualités nécessaires pour ne se pas laisser surprendre. Tout le monde a admiré sa vivacité, sa pénétration, son discernement, la netteté avec laquelle il conçoit les choses et les exprime, et surtout sa facilité à parler 9 ou 10 sortes de langues, qu’il a apprises en très-peu de temps. Il a assez de savoir pour juger sainement des points controversés, il s’y arrête autant qu’il est nécessaire pour se déterminer avec connaissance de cause. Ce Païen tel que je le représente, après avoir ouï tout ce que les plus habiles Docteurs de l’Église Romaine sont capables d’imaginer, pour faire valoir le sens qu’ils donnent à certains passages de l’Écriture, après avoir examiné la doctrine et les pratiques religieuses que les mêmes Docteurs adoptent comme des conséquences qu’ils prétendent s’inférer naturellement de leurs principes ; après avoir comparé toutes ces choses avec ce que les Théologiens Protestants, tant de la Communion d’Ausbourg, que de celle d’Angleterre et de Hollande, lui ont allégué en faveur de leurs opinions, ce Païen, dis-je, favorisé de la grâce, éclairé par l’Écriture, aidé de sa raison, conduit par les avis charitables d’un homme savant, pieux et désintéressé, fait choix de la religion Protestante et se range à la Communion de l’Église Anglicane. Si une telle conversion ne prouve rien en faveur de la cause des Protestants contre l’Église Romaine ; elle peut au moins servir d’exemple à ceux qui depuis que les matières de controverse sont épuisées, demandent un Juge desintéressé pour prononcer en faveur de l’un ou de l’autre parti. Je sais bien que l’opinion d’un particulier ne peut pas servir de règle pour se déterminer dans un choix de cette importance ; mais supposé que les raisons alléguées de part et d’autre fussent d’un égal poids, le choix de ce particulier ne serait-il pas seul capable de faire pencher la balance ? Si donc les protestants qui sont infiniment supérieurs en preuve et en autorités, ont encore le jugement de ce particulier par devers eux, ne demeurera-t-on pas d’accord que la conversion et le choix de cet Idolâtre leur doit-être un grand sujet de consolation ? principalement lors qu’ils considèrent que la seule persuasion qu’ils emploient l’emporte sur la force et la contrainte que leurs ennemis mettent en usage quand les preuves leur manquent, ou que leurs discours séduisants ne produisent point l’effet qu’ils en attendent. Mais avant que le Lecteur puisse juger des faits contenus dans cette Relation, il est bon de l'éclaircir sur certaines objections qui ont été faites au Sr Psalmanaazar, dans le temps qu’il travaillait aux Mémoires qui ont servi de matière à cet ouvrage. A peine était-il arrivé en Angleterre, que tant de gens le questionnèrent, sur la situation, l’étendue, les mœurs, les coutumes et la Religion de son pays, que pour satisfaire la curiosité du public, se délivrer de la fatiguante nécessité de répéter cent et cent fois les mêmes choses et de répondre à mille questions, souvent ridicules et extravagantes, il résolut de mettre au jour une description de son Île, la plus ample et la plus exacte qu’il lui serait possible, espérant satisfaire par là tout le monde. Il le fit d’autant plus volontiers, qu’il voyait que plusieurs Auteurs, qui prétendent avoir été longtemps dans ces pays-là, n’en ont rien dit qui approche tant soit peu de la vérité : et quoi qu’on lui représentât, qu’il allait écrire des choses qu’on ne manquerait pas de traiter de fables, parce qu’en matière de relation de lieux si éloignés, qu’on n’a pas grand intérêt d’approfondir, qu’il est même presque impossible de vérifier, on est toujours plus porté à croire ce que les premiers Écrivains en ont dit que les autres. Cette réflexion ne le rebuta point : Je ne me soucie pas tant, disait-il, qu’on me croie sincère, que j’ai dessein de l’être effectivement.

Lors qu’il me communiqua ses Mémoires, qu’il avait écrits en Latin, (car c’est de toutes les langues de l’Europe celle qu’il écrit avec le plus de facilité) après les avoir parcourus, je lui fis la même objection, et lui dis qu’assurément la lumière n’était pas plus opposée aux ténèbres que ce que certains Voyageurs nous disent de Formosa avec ce que je venais de voir dans la description qu’il en avait faite. Il me répondit d’abord en général, qu’il s’était uniquement attaché à dire la vérité, que si ce qu’il avait dit ne s’accordait pas avec ce que d’autres avaient écrit avant lui, ce n’était pas sa faute, qu’il n’avait pas dessein néanmoins d’accuser ces Auteurs d’en avoir voulu imposer à tout l ‘Univers ; mais qu’il lui était aisé de faire voir qu’ils s’étaient grossièrement trompés en bien des choses, et visiblement contredits en d’autres, qu’il ne prétendait pas non plus donner une histoire complète de son pays, ni une description contre laquelle il n’y eût rien à dire, parce qu’il était sorti fort jeune de Formoza, et que depuis plus de six ans qu’il était en Europe, il se pouvait faire qu’il eût oublié bien des choses même essentielles, que par cette même raison, il pouvait y avoir du plus ou moins dans quelques-unes de celles qu’il avait avancées, dont il n’était peut-être pas parfaitement instruit ; mais entrons, me dit-il, un peu dans le détail de ce que les principaux d’entre vos Voyageurs ont dit de Formoza. Candidius Ministre des Hollandais au Fort de Tyowan, dans la description qu’il fait de cette Île dit, qu’il n’y a aucune sorte de Gouvernement, ni Monarchique, ni Démocratique, ni autre ; ni Lois, ni Police, ni Juges, ni Magistrats, que les Peuples y sont tous égaux, et ne reconnaissent aucune sorte de subordination, n’y ayant même parmi eux, ni Maîtres, ni Domestiques ; que le vol, le meurtre, l’adultère et tous les plus grands crimes y sont impunis, que chacun peut venger lui-même l’injure qui lui a été faite ; que si, par exemple, un homme m’a volé cent écus, j’ai la liberté de lui en prendre autant si je puis, par représailles ; que si un particulier en assassine un autre, ceux qui s’intéressent à la mort du défunt peuvent poursuivre eux-mêmes l’assassin, et lui ôter la vie ; qu’il en est de même de l’adultère et des autres crimes.Enfin il soutient qu’il n’y a point de mines d’or ni d’argent, et qu’on n’y recueille point d’Épiceries. A quoi je réponds premièrement, que les Marchands conviennent tous qu’il y a un Gouverneur à Formoza auquel on paie de gros droits pour toutes les marchandises qu’on tire de cette Île : que s’il y a un Gouverneur, il faut qu’il y ait quelque sorte de Gouvernement, il faut qu’il y ait des Lois, et s’il y a des Lois, il doit y avoir des personnes préposées pour les faire exécuter. Les habitants ne sont donc pas tous égaux. On prouve qu’il y a des mines d’or et d’argent par la grande quantité de ces précieux métaux, que les Négociants en tirent de temps en temps, aussi bien que des épiceries par celles qu’ils en rapportent.

La raison seule ne nous permet pas de concevoir un Etat dans une Anarchie telle que Candidius nous dit être à Formoza. Quel est le Royaume sur la terre qui puisse subsister sans lois et sans autorité ? Quelle Société peut se conserver, si les crimes ne sont pas punis ? Un tel Etat ne serait-il pas un théâtre continuel de meurtre et de rapine, principalement si les Peuples, ainsi qu’on l’assure des Formosans, regardaient les crimes les plus noirs comme des actions innocentes ou permises ? Que dirons-nous donc ? Candidius se serait-il imaginé voir des choses qui ne furent jamais ? Quel plaisir aurait-il trouvé à faire une longue description des mœurs et des coutumes d’un Peuple, qui n’auraient eu de réalité que dans son imagination ? non, mais voici ce qui est arrivé.

Depuis les Côtes de la Chine jusqu’au Japon, il y a une chaine d’Îles qui remplit une étendue de mer de plus de 200. lieues en longueur. Ces Îles sont au nombre de 1000. Ou 1200, petites ou grandes, la plupart désertes et inhabitées. Proche de cette partie de Formosa appelée le grand Peorko, à la distance d’une lieue ou environ, en tirant vers la Chine, il y a une petite Île à l’extrémité de laquelle les Hollandais ont bâti un Fort, sur une petite dune, qu’ils ont nommé Tiowan ou Thyowan ayant répandu leur colonie tout autour. Cette petite Île était déjà habitée par quelques Montagnards fort sauvages, et c’est apparemment de ces gens-là dont Candidius veut parler. Il appelle cette petite Île Formosa, parce qu’elle en est toute proche, et que le nom de celle-ci étant plus connu, les Hollandais s’en sont toujours servis pour désigner le lieu de leur colonie ; car la véritable Île de Formosa, ou plutôt les cinq Îles connues en Europe, sous le nom de Formosa, à la Chine, sous celui de Pak-Ando, et que les Naturels nomment Gad-Avia, n’ont jamais été, ni en tout, ni en partie, en la possessions des Hollandais. Peut-être aussi que Candidius a cru que ces Îles étant si voisines les unes des autres, il ne devait pas y avoir beaucoup de différence dans les coutumes de tous ces Insulaires, et que n’ayant jamais été à Formosa, non plus que les Hollandais qui, quoi qu’ils y commercent depuis plusieurs années, n’ont pas la liberté de s’avancer dans les terres de cette Île, comme on le verra par la suite de cet ouvrage, il a jugé des mœurs et des coutumes des Formosans, par ce qu’il a vu pratiquer aux environs du Fort de Tyowan. Je m’explique davantage : si quelques Japonais venaient en Europe, et obtenaient la permission du Roi ou de la Reine d’Angleterre de s’établir dans quelques-unes des Îles Hebrydes ou Westernes, u des Oreades ou de Schetland, qu’ils y eussent un Fort avec une colonie, sans néanmoins qu’il leur fût permis d’approcher les côtes d’Ecosse ou d’Angleterre, que pour leur Commerce : si quelqu’un d’entre eux s’avisait de publier au Japon une description de ces deux Royaumes, ne jugeant des Lois, des Mœurs, des Coutumes, des Richesses, du Gouvernement et de la Religion de ce beau pays, que par ce qu’il aurait ouï dire, ou qu’il aurait pu remarquer parmi les habitants naturels du lieu, où ils se seraient établis, et qu’il soutint que c’est dans un tel pays, et chez une nation qu’ils ont une colonie pour faciliter leur commerce avec ces Peuples barbares (car il n’y a point de doute qu’ils ne passassent pour tels dans leur esprit) à quel reproche ne s’exposerait pas un tel écrivain ? principalement si un Anglais ou un Ecossais allait au Japon, et se hasarderait de les vouloir détromper, en leur donnant lui-même une description exacte de son pays.

Il y a d’autres Auteurs qui disent que l’Île de Formosa est une dépendance de la Chine. Si cela est, d’où vient que les Chinois paient de si gros droits aux gouverneurs des Places, d’où ils tirent leurs marchandises ? D’où vient que les Hollandais, après avoir été chassés de Tyoxan (par les Formosans même, ou par le Pirate Chinois Coxinga, il n’importe) et leur commerce aiaynt été interrompu pendant plusieurs années, se sont adressés à l’Empereur du Japon, et ont obtenu de lui la permission de rentrer en possession de leur Fort, et de rétablir leur commerce à Formosa ?

L’Auteur du livre intitulé Ambassades de la Compagnie Hollandaise des Indes d’Orient, vers l’Empereur du Japon, dit que la flotte qui menait Mrs. Blockhovius et Frisius Ambassadeurs, ayant été surprise d’une grosse tempête relacha à Formosa, dont il fait la description ou plutôt l’Histoire. Est-il possible que des gens qu’un coup de vent a jetés sur une côte, où ils n’ont demeuré que peu de jours, et qui par conséquent ne peuvent avoir eu de commerce qu’avec quelques Païens, ou Pêcheurs, gens sauvages, ignorants et grossiers, entreprennent de juger des Mœurs, des Coutumes, des Richesses, des Lois, du Gouvernement et de la Religion de tout un pays, par ce qu’ils en ont ouï dire à de tels gens, dont ils n’ont pas souvent entendu la langue, ou par ce qu’ils auront pu remarquer dans quelque méchant village, où la curiosité les aura conduits ? On ne comprend pas d’où cet Auteur a pris tout ce qu’il dit, sinon que voulant orner sa Relation de la description Géographique ou Historique des lieux où il avait passé, il amieux aimé, ayant à parler de Formosa, copier, comme il a fait, Candidius mot pour mot, que de ne rien dire d’une Île dont le nom est si connu.

De toutes les coutumes reçues chez les Païens, celles qui intéressent la Religion sont ordinairement plus curieusement examinées que les autres ; plus elles sont éloignées de celles que nous pratiquons, et plus elles nous paraissent étranges. Les sacrifices que font les Formosans de leur spropres Enfants, tantôt à Dieu, quelquefois au Diable, paraissent si inhumains, si effroyables, que bien des gens sont tentés de n’en rien croire, et prétendent, sur cela seul, être en droit de taxer de mensonges tout ce que le Sr. Psalmaazaar a dit de plus vraisemblable. On se récrie sur le nombre prodigieux de ces innocentes victimes, dont on répand le sang si impitoyablement : 18000. Enfants mâles, qui périssent chaque année par les mains des Sacrificateurs, outre ceux que les accidents, les maladies enlèvent, et cela dans l’étendue de 130. Lieues de pays, cela est impossible dit-on, et on y doit d’autant moins ajouter foi, qu’aucn Auteur n’en a jamais fait mention, et que quelque peuplé que puisse être un Royaume, il n’en faudrait pas davantage pour y éteindre en peu de temps la race des hommes, et le rendre semblable au pays des Amazones.

Pour répondre avec ordre à cette objection, qui est sans contredit la plus forte qu’on ait faite contre nôtre Japonais, je dirai premièrement que cette coutume, toute inhumaine, toute impitoyable, et toute dénaturée qu’elle est, a néanmoins reçue de tout temps, non seulement parmi des Peuples grossiers et barbares, mais même chez des Nations, qui se sont piquées de politesse, je veux dire les Grecs et les Romains, en sorte que plusieurs Historiens nous assurent, que jusqu’au temps de l’Empereur Adrien, les sacrifices d’hommes étaient ordinaires par toute la terre. Je ne pourrais sans passer les bornes d’une Préface, rapporter tous les exemples que les célèbres Écrivains nous en donnent : je me contenterai de citer leurs noms en marge, afin que le Lecteur les puisse consulter, s’il en a la curiosité. Les Israélites mêmes avaient adopté cet abominable culte. L’Écriture nous apprend qu’il lui avaient établi un lieu exprès dans une vallée proche de Jerusalem, où ils faisaient passer leurs Enfants par le feu, et les sacrifiaient en l’honneur du Soleil et de la Lune, dont ils s’étaient fait une Idole, laquelle fut détruite par le bon Roi Josias, qui abolit entièrement ce culte impie et détestable. Ce n’est donc pas une chose nouvelle, ni qui soit particulière aux Formosans. A l’égard du nombre, le Sr. Psalmanaazar a déclaré plusieurs fois, que leur loi est positive sur celui de 18000 ; mais qu’il ne sait pas si elle s’exécute à la lettre. Cependant il est certain que cette Île est fort peuplée, et que la polygamie y étant permise, les familles y sont fort nombreuses, ainsi ce nombre n’est peut-être pas si incroyable qu’on se l’imagine, ce qui suffit pour détruire toute la force de cette objection. Mais si ce qu’assure nôtre Japonais paraît si extravagant, que penser de ce que dit Candidus, et après lui l’Auteur des Ambassades des Hollandais au Japon ? que, lors que les femmes de Formosa se trouvent enceintes avant l’âge de 37 ans, les prêtresses les couchent sur un lit (qui est fort dur n’étant fait que de quelques peaux de Cerf étendues sur le pavé) et leur sautent sur le ventre , en leur faisant souffrir des douleurs effroyables, jusqu’à ce qu’elles les aient fait avorter, et qu’en 1628, il avait vu une femme, qu’on avait fait accoucher 16 fois de cette cruelle et barbare manière, qui était alors enceinte du 17° Enfant, qu’elle espérait porter jusqu’à son terme, parce qu’elle avait enfin l’âge requis pour le pouvoir mettre au jour sans honte, et plusieurs autres absurdités pareilles. Or je demande, s’il y eût jamais rien de moins vraisemblable, ou qui soit plus propre à rendre un pays désert et à le dépeupler absolument ? et s’il est naturel qu’une femme, qu’on aurait fait avorter si souvent, et par des efforts capables, de faire mourir les plus robustes, pût se trouver en état de concevoir de nouveau. Qu’on me dise lequel est le plus croyable, ou de George Candidius, Ministre Hollandais, qui rapporte des usages qu’il peut avoir observés chez quelques Sauvages de Tyowan, et qu’il a appliqués trop légèrement aux Formosans, sans les avoir approfondis, ou de George Psalmanaazaar Formosan, qui nous donne un détail des mœurs et des coutumes d’un pays, où il est né, dans lesquelles il a été élevé, et dont il a lui-même pensé être la victime ? mais voici la source des contradictions que ce pauvre Néophyte a trouvé en son chemin.

Il est venu en Angleterre par le conseil du zelé Ministre qui l’a instruit. Il a été adressé à Mylors Evêque de Londres, qui l’a reçu avec sa bonté et sa charité ordinaire, l’Histoire de sa conversion, dont nous venons de parler, a fait du bruit. Les Cathol. Romains de Londres l’ont vu, l’ont ouï raisonner comme les autres, persuadés que des faits de la nature de ceux qu’il a avancés, ne pouvaient manquer de donner prise sur eux, et particulièrement sur les Jésuites, ils se sont ligués pour le décrier, et le rendre suspect : ils lui ont tendu des pièges, dont il n’a pu se défendre : ils ont fait courir le bruit que c’était un Imposteur et qu’il n’était rien moins que ce qu’il se disait être. A la vérité c’est à quoi on s’est bien attendu : les Jésuites ont intérêt à se disculper tout autant qu’ils pourront des justes reproches que le public leur pourra faire à l’occasion de ce Prosélyte : ainsi il n’est pas surprenant qu’ils cherchent à le diffamer et s’efforcent de le rendre odieux dans un pays, où, quoi que cachés, ils ne laissent pas d'être malheureusement très puissants. Ce qu'il’ y a d'étrange c’est, que des protestants, qui ont éprouvé un million de fois ce dont ces bons Pères sont capables, n’aient pas encore appris à s’en défier, ni à démêler le vrai d’avec le faux, dans des cas, où ils savent bien qu’ils peuvent être intéressés. Mais il semble que ces Messieurs-là tiennent tous les Peuples du monde dans une espèce d’enchantement à leur égard, qui fait qu’on les respecte, lors qu’on devrait le moins les ménager. On les connaît parfaitement, on est instruit de leurs détestables maximes et de leur pernicieuse politique : on sait jusqu’où peut aller leur ambition, on est convaincu par une malheureuse expérience des maux qu’ils sont capables de faire . On n’ignore pas que cette Société s’est rendue suspecte, et qu’elle a été notée dès le commencement de son établissement : on convient que leur doctrine expose les Souverains à de continuelles révolutions, les Protestants au carnage, et la Morale Chrétienne au plus déplorable relâchement que l’on puisse appréhender : en un mot que c’est une Peste qui ne peut qu’infecter toutes les Sociétés, où qu’elle se trouve. Des Royaumes, des Républiques, ont été souvent contraints de les chasser, de les proscrire honteusement, cependant ils ont trouvé le moyen de se rétablir plus honorablement que jamais. Dans quelques endroits on les souffre, on les tolère en d’autres, que dis-je ? on les recherche, on leles applaudit, d’où cela vient-il ? constamment il n’y a pas de pays au monde, où les jésuites aient fait plus de ravage et causé de plus grands désordres qu’en Angleterre. Ces Îles fortunées n’ont elles pas été à deux doigts de leur perte, et si Dieu ne les avait préservées comme par miracle, ne gémiraient-elles pas aujourd’hui sous un dur et impitoyable esclavage ? Quels autres que les Jésuites ont tramé toutes les conjurations qui ont été découvertes en ces trois Royaumes ? Cependant un Jésuite arrive tout récemment de la Chine, après y avoir passé plusieurs années en mission : la Compagnie des Indes, qui se loue de quelque service qu’il leur a rendu en ce pays-là, lui donne passage sur un de leurs vaisseaux. A peine a-t-il mis pied à terre, que chacun s’empresse à lui faire civilité : les plus grands Seigneurs du Royaume le régalent et le comblent d’honeurs : il en est lui même confus. Quelle autre Nation serait capable d’une telle générosité ? En bonne foi, si un Ministre de l’Évangile avait passé en France sur quelque vaisseau du Roi ou de la Compagnie, pourrait-il se flatter d’y recevoir un pareil traitement ?

Ce Jésuite demeure quelques mois à Londres : il apprend qu’un nommé Psalmanaazaar natif de l’Île de Formosa, après avoir embrassé la Religion Anglicane, est sur le point de publier un livre dans lequel il se plaint extrêmement de quelques membres de la Société, et déclame de toute la force contre l’Église Romaine. Ce Jésuite travaille sourdement à diminuer son crédit, et sans paraître s’intéresser en aucune façon aux choses qu’il débite, il met tout en usage pour le faire passer pour un fourbe : encore une fois rien n’est plus naturel que cette conduite dans un disciple de Loyola. Voyons cependant quel avantage ce Jésuite a remporté sur lui.

Messieurs de la Société Royale d’Angleterre, trouvèrent à propos de faire venir un jour le Sr. Psalmanaazaar à une de leurs assemblés dans le temps que le Père Fonteney y était. La première question qu’on fit à ce Jésuite fut, à qui appartenait l’Île Formosa. Il répondit qu’elle était tributaire de la Chine : on le pria ensuite de dire comment il le savait : c’est dit-il, qu’un vaisseau Anglais, nommé le Harwich ayant été jeté par la tempête sur la côte de Formosa, dans lequel il y avait cinq passagers Jésuites, l’un d’eux s’étant noyés, et les quatre autres qui avaient pris terre dans l’Île, y étant étroitement ferrés, ils lui écrivirent dans une ville de la Chine, où ils savaient qu’il était alors, et qu’aussitôt qu’il eût présenté sa requête au Cham ou à l’Empereur, il fit redemander aux Formosans le vaisseau et tous ceux qui s’en étaient sauvés, à quoi les Formosans ont obéi. Le Japonais prenant la parole dit, qu’il ne doutait pas du fait : mais que cela ne prouvait pas que l’Île Formosa fût tributaire de la Chine, et que c’était la coutume en temps de paix de se rendre réciproquement et les hommes et les vaisseaux que l’orage jetait sur les côtes, dès qu’on les réclamait. Il a pris depuis, par quantité de marchands qui l’en ont assuré, que ce vaisseau avait échoué non à Formosa, mais sur une Île dépendante de la Chine. Le Japonais s’apercevant que le jésuite pour l’embarrasser feignait de se méprendre, lui demanda quel nom les Chinois donnaient à l’Île Formosa, je n’en sache point d’autre, répondit le Jésuite, si ce n’est Tyowan. Il savait bien le contraire, et n’ignorait pas que les Hollandais, en désignant comme ils ont presque toujours fait, leur petite Île de Tyowan par le nom de Formosa, ont donné occasion aux Voyageurs et aux Écrivains de confondre ces deux Îles. Mais le Japonais lui ayant dit que les Chinois l’appelaient Pak-Ando qui signifie belle Île ; Pak, Pak, reprit le Jésuite, il n’y a pas un seul mot dans toute la langue Chinoise qui se termine ainsi par une consonne. Il me sera facile de vous faire voir le contraire, répliqua le Japonais, car presque tous les noms de grandes villes se terminent de cette manière, comme Nanking, Kanton, Peking etc. et afin qu’on ne croie pas que ce soient des exceptions qu’il faille faire, ayez la bonté, s’il vous plaît, de dire ne présence de ces Messieurs, quelques phrases en Chinois : le jésuite ayant récité l’Oraison Dominicale, il lui fit observer cinq ou six mots dans cette courte prière, qui avaient la même terminaison. Cette contradiction sauta aux yeux de toute l’assemblée, la conversation s’échauffant, et le Père Fonteney ayant avancé que la langue Chinoise était égale par tout l’Empire de la Chine, et qu’il n’y avait aucune diversité de Dialecte, on lui fit voir que cela ne pouvait pas être, et qu’effectivement cela n’était pas : mais quoi qu’il ne pût rien répondre de raisonnable aux objections que ces Mrs. Lui firent, il ne laissa pas de persister toujours dans ce qu’il avait avancé. Le Japonais en fut si indigné, que pour lui faire la confusion toute entière, il lui dit que de deux choses l’une, ou que les jésuites et autres qui avaient écrit de la langue Chinoise ne disaient pas la vérité, ou que ce qu’il disait lui-même n’était pas vrai : car ils assurent qu’il y a dans chaque Province de la Chine un Dialecte particulier, et que tous les Chinois de chaque Province, ont entre eux des manières de s’exprimer différentes, selon les différents degrés de leurs qualités et conditions, que les Nobles parlent en Mandarins, les Prêtres, ou les Bonzes différemment de ceux-ci, et que le peuple a encore sa manière de parler particulière. Le Jésuite ne répondit à tout cela, qu’en cherchant de mauvaises défaites, et n’alléguant jamais rien de positif : il nia même que les Chinois fissent aucunes inflexions de voix en parlant, pour marquer la différente signification de certains mots, qui s’écrivent les uns comme les autres ; ce que nôtre Japonais soutint au contraire être très-véritable, assurant qu’il a conversé plusieurs fois à Formosa avec des Chinois, qui lui semblaient bien plutôt chanter que parler. Si les Jésuites étaient faits comme les autres hommes, je demanderais volontiers, pour quelle raison le Père Fonteney, qui très constamment arrive de la Chine, et qui y a passé un bon nombre d’années, parle de ce pays-là comme s’il n’y avait jamais été, en s’inscrivant en faux sur des faits connus de tout le monde, et qu’on ne s’était encore jamais avisé de contredire. Mais qui dit un Jésuite, dit un homme incompréhensible. Il agit, il demeure dans l’inaction : il parle, il garde le silence : il dit vrai, il dit faux : il accorde, il nie : tout cela dans quelle vue ? Dieu le sait. Enfin pour cette fois, le Japonais et ce jésuite n’eurent pas une plus longue conférence.

Depuis ce temps-là, quelques personnes ayant cherché à les faire rencontrer encore l’un avec l’autre, leur ont donné deux rendez-vous, l’un chez Madame la Comtesse de Powis et l’autre à Sion-College ; mais le Père Fonteney ne s’y est pas voulu trouver.

Huit jours après leur entrevue à la Société Royale, nôtre Japonais ayant été invité à dîner chez le Docteur Sloane, Secrétaire de la Société Royale, où étaient Mylord Comte de Pembroke, Monsieur Spanheim, Ambassadeur de sa Majesté Prussienne, quelques autres Personnes de qualité, et le Père Fonteney, son Excellence demanda à ce dernier, à qui appartenait l’Île Formosa. Voici un jeune homme, répliqua-t-il, en indiquant nôtre Japonais, natif de cette Île, qui peut vous en rendre un meilleur compte que moi, qui n’ai point été ailleurs qu’à la Chine, à quoi le Sr. Psalmanaazaar répondit, que depuis environ 53 ou 54 ans elle était dépendante de l’Empereur du Japon, ayant eu auparavant ses Rois particuliers, qui ne relevaient d’aucune puissance. Le Jésuite n’eut pas l’assurance de rien dire davantage, il contrefaisait seulement l’étonné de voir nôtre Japonais manger de la viande crue, assurant que les Chinois apprêtaient les leurs comme les Européens, avouant néanmoins que les Tartares ne faisaient que montrer leur viande au feu. Mais soit que la Compagnie s’aperçût bien que le Père Fonteney évitait d’entrer en aucun éclaircissement avec le Japonais, et qu’elle voulût bien avoir cette complaisance là pour lui, soit qu’on négligeât de parler davantage de cette matière, on ne dit plus rien de remarquable sur ce sujet. Mais un jour s’étant trouvé par hasard dans un Coffée-house, en Devereux court, proche Temple-bar, où étaient alros plusieurs personnes de distinction, le Père Fonteney fut là un peu plus hardi qu’ailleurs. Il demanda au Sr. Psalmanaazaar le temps, la manière et les raisons, qui lui avaient fait quitter son pays, en quoi il le satisfit pleinement, lui faisant en abrégé le détail de l’Histoire qu’on trouvera fort au long à la fin de cet ouvrage, à quoi il ne répondit rien autre chose, sinon qu’il ne connaissait point le Père de Rode dont il parlait, et qu’ils n’avaient point de Missions à Formosa. Il voulait peut-être dire qu’ils n’avaient point là de Missions publiques, comme à la Chine, ce qu’on ne conteste pas. Ceux qui entendent la doctrine des Restrictions mentales, ne seront pas surpris de voir un Jésuite parler de cette manière.

Quoi qu’il en soit, le Père Fonteney n’a rien oublié pour calomnier le Japonais dans tous les lieux, où il s’est trouvé, ne lui ayant pourtant jamais rien osé dire en face : mais pplus lui et les autres Catholiques Romains de Londres, se sont attachés à ruiner sa réputation, et plus il a trouvé de protection et d’appui. On espère que les personnes équitables sauront lui rendre la justice qu’il mérite, et conviendront, qu’ayant un aussi puissant et aussi redoutable ennemi à combattre que les Jésuites en corps, il a besoin d’un secours plus qu’humain : aussi espère-t-il que la Providence, qui l’a sauvé n’étant encore qu’enfant, des mains des Sacrificateurs idolâtres, qui l’a assisté si visiblement dans tous les lieux, où il a passé, et qui n’a permis toutes les persécutions qu’il a souffertes que pour l’éclairer et l’affermir dans la connaissance de son Évangile, le protégera encore contre tous les efforts de ses ennemis.