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Gaston de Pawlowski
Voyage au pays de la quatrième dimension
Édition présentée par Éric Walbecq
suivie de
la correspondance inédite de l'éditeur et des lecteurs
adressée à l'auteur
 
 

 

 

 

XXXI. LA CHASSE AUX FANTOMES
 
L’échec des plantes industrielles ne découragea pas les savants du Grand Laboratoire Central, dont l’ambition était insatiable. Ils s’efforcèrent seulement de diriger leurs recherches d’une façon plus habile et de s’adresser, non plus aux êtres inférieurs, mais aux animaux supérieurs pour réaliser la capture tant souhaitée de l’inimitable Vie.
Déjà les recherches concernant la quatrième dimension semblait prouver que les différents corps des êtres vivants se composaient de trois dimensions extérieures et d’une sorte de quatrième dimension complétant leur structure intime. C’était, en somme, la seule justification possible que l’on pouvait donner de l’irréductible différence que l’on observait depuis les premiers âges du monde entre les objets inanimés et les êtres vivants.
Cette quatrième dimension s’était révélée à l’humanité, depuis ses premiers balbutiements, par le fonctionnement de l’intelligence. Elle s’était révélée aussi lors des premières recherches hypnotiques effectuées aux temps barbares. A cette époque lointaine, on avait déjà constaté le dédoublement de la personnalité ; on avait enregistré de curieux phénomènes dus à la création du double fantomatique qui émanait du sujet hypnotisé, se tenant à ses côtés, relié à lui par un simple cordon de matière impondérable.
On avait même remarqué, dès le début, que, lors de ces dédoublements, le sujet hypnotisé, ne raisonnant plus qu’à trois dimensions, devenait absolument inintelligent, tandis que tous les phénomènes de conscience se localisaient dans le double, représentant la quatrième dimension.
Sans doute, avec les progrès de la science, avait-on remis les fantômes à leur véritable place. Ce n’était plus, comme on le croyait jadis, des êtres malfaisants, extra-terrestres et mystérieux, mais de simples émanations de personnes vivantes, faisant partie de leur personnalité et par conséquent soumises à leur initiative ou à leur subconscient.
Quelques observations habilement faites, dès le début, avaient prouvé qu’en ces matières les animaux, doués avant tout d’instinct, se montraient plus clairvoyants que les hommes intelligents, et que ces manifestations très simples de dédoublement leur étaient plus facilement sensibles qu’à leurs maîtres.
On citait même l’anecdote de cette dame clairvoyante qui, se promenant dans la campagne avec une amie qui n’était point douée de seconde vue, avait déclaré qu’elle voyait un fantôme de chien marcher devant elles. On avait mis sa parole en doute, jusqu’au moment où, passant devant une ferme, on avait vu un chat sortir de la grange, se disposer à franchir la route libre et s’arrêter brusquement au moment où il avait rencontré le fantôme du chien qui venait en travers de son chemin. Brusquement, il s’était hérissé, avait sorti ses griffes, soufflé bruyamment, et, affolé, était rentré à toute vitesse dans la grange d’où il sortait.
Ainsi donc, les animaux, mieux que les hommes, discernaient parfaitement les émanations fantomnales éparses dans l’univers.
Du jour où l’on comprit toute l’utilité qu’il y avait pour les usines nouvelles à s’approprier ce fluide vital perdu ici et là sous la forme de fantômes inutiles, on s’avisa de recourir aux animaux pour traquer et pour capter ces forces errantes.
Au lieu de laisser les fantômes effrayer inutilement des esprits timorés, au lieu de leur permettre de renverser les meubles, de hanter des maisons ou des châteaux abandonnés, en se livrant à toutes sortes de travaux absurdes, on s’efforça de les capter pour mettre leurs forces vitales au service de la science. On dressa, un peu partout, des pièges spéciaux à trois dimensions, contenant, pour amorce, un germe vital à quatre dimensions et l’on se servit de nombreux chiens clairvoyants, analogues aux chiens de chasse d’autrefois, pour rabattre les fantômes vers ces pièges.
Ce fut alors une battue émouvante, parfois même terrifiante, et qui dura pendant plusieurs mois. Petit à petit, tous les fantômes, hurlant, désespérés, furent captés dans les ateliers publics, enfermés dans des machines imitant, grossièrement mais suYsamment, les différents organes du corps humain. Tout d’abord, on s’imagina que la vie était définitivement soumise aux ordres de la science et que les fantômes emprisonnés seraient contraints d’animer les machines à trois dimensions où on les enfermait comme dans des cages de chair, mais peu à peu, il fallut bien constater l’échec définitif de cette nouvelle tentative. Les fantômes emprisonnés n’agissaient plus ; ils ne produisaient aucun travail utile ; ils ne pouvaient vivre qu’en toute indépendance. Il leur fallait, pour agir, la fantaisie et la liberté des âges disparus. Emanant d’individualités exceptionnelles ils ne pouvaient se plier à une discipline sociale. Fils de l’imagination et non de la science, ils échappaient à l’ordre et au raisonnement ; artistes du rêve durant des siècles, indiquant aux humains le possible en dehors du temps et de l’espace, les fantômes ne pouvaient être des artisans du réel. On se borna donc à les emprisonner à tout jamais dans des corps simples, et la vie industrielle, débarrassée de ces éléments de trouble, poursuivit avec calme ses recherches nouvelles vers l’inconnu rationnel.