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Le Soliloque de Pierre Loti

par

Ernest La Jeunesse

Pour avoir promené avec une grâce héroïque parmi l’horreur d’un bal masqué l’horreur d’un costume de Bédouin, M. Loti se jugea digne, ce soir-là, des récompenses les plus hautes.
Pour ne s’épargner aucune volupté, il se déclama, se chuchota, se sanglota les pages les plus ir-résistibles de sa Jérusalem, et il s’aperçut que sa volupté était modeste.
Plus mélancolique et plus résolu à se charmer, il se berça du rythme de quelques lignes de sa Galilée, exaspéra leur langueur impérieuse, leur tyrannique douceur et leur âpreté douceâtre, — et il reconnut que son ennui ne disparaissait pas. Il jeta un regard navré sur ses autres livres, qui s’érigeaient en stèle vers les cieux, — et il n’osa pas en son respect — effrayé — de l’illusion — leur demander une consolation et une vigueur nouvelle. " Ils sont trop! " soupira-t-il, et, désignant les mots qui sommeillaient sous les belles reliures, il ajouta : " Et c’est trop peu de choses ! " — " ou pas assez peu ! " continua-t-il indécis.
Et il s’éloigna de sa gloire.
Il usa de l’ultime remède, consulta les portraits de ses admiratrices ; il revit des Parisiennes qui s’étaient fait représenter en costume tahitien, des Tahitiennes et des Japonaises vêtues en Parisiennes — et ne se sentit pas moins triste.
Il interrogea alors, collection plus formidable, plus précieuse et plus chère, l’amas de ses photographies, tout disposé à admirer les plis de ses robes, de ses voiles et de ses moustaches, l’éclat de ses dents et de ses décorations ; mais son humilité était — pourquoi ? — si grande, que ce divin spectacle lui fut importun.
Il s’accorda alors la joie de contempler cette âme de son âme que sont ses travestis : il consentit à retrouver en leur richesse sinueuse les souvenances les plus somptueuses et les plus mélancoliques, des élégies et des hymnes — et même des prières — et il crut que c’étaient des oripeaux et de la poussière.
Il se sentit très malheureux, tomba sur un fauteuil, étendit les jambes, offrit en holocauste son navrement aux étoiles amies, et, d’une voix où passaient toutes les souffrances de l’océan et de la terre, où bruissait toute la beauté des cieux, il formula une constatation étrange :
" J’ai du vague à l’âme ", dit-il.
Un moment, il se laissa aller au ravissement que ces mots lui apportaient... " du vague !... " et il revécut les heures éternelles où la mer lui était maternelle et terrible, où elle l’enivrait de ses appels, de sa chanson, de sa caresse harmonieuse, de sa lueur plaintive, de son inquiétude et de sa majesté, où les cieux étaient indulgents à ses rêves et où, sous le sourire du soleil, des ressouvenirs de sa Bretagne, de sa Saintonge, de sa Gascogne, il paraît la sauvage nudité des pays qu’il allait aborder... " ...Du vague ", et c’étaient des formes imprécises de femmes — orientales ou sirènes — qui montaient, hautaines et souples, des flots bleus vers le ciel bleu et qui, à cet instant avec, sur leurs épaules blanches, un peu de l’écume blanche de l’océan, venaient peupler sa solitude. Et " âme " lui rappelait des églises diverses et — pourquoi pas ? — la monotonie désolée et féconde du Mont des Oliviers.
Mais la phrase s’éteignit pourtant, et les visions furent des visions brèves.
Et M. Loti se prit à douter du vague de son âme et de son âme.
Une autre idée l’enveloppa — par hasard — de son éloquence, et, d’une voix où sanglotaient toutes les douleurs du monde, où chantaient toute pitié et toute misère :
" Je suis triste ! " prétendit-il.
Ce furent de merveilleuses impressions de tristesse. Tristesse songeuse de l’eau sous la tristesse caressante de la lune, tristesse altière des grands arbres sous la tristesse alanguie des cieux, tristesse des bêtes qui vont mourir, tristesse des gens qui sont obligés de vivre, oiseaux aux ailes coupées, chats malades et fraternels, envols de corbeaux souffrants, théories de femmes en deuil, plainte des fiancées et des veuves, plainte de la mer que la destinée fait cruelle, plainte du sable du désert méchant, malgré lui, aux pieds des voyageurs, sourires navrés, émois de l’enfance, angoisses, regrets, remords, brumes mourantes de novembre, chères agonies, yeux qui remercient, qui embrassent et qui implorent, bouches qui, déjà glacées, s’offrent pour l’ultime communion du baiser, ce fut un cortège qui passa, doucement estompé, et la Tristesse même s’agita devant lui, amicale et musicale, en ses voiles d’or sombre, d’argent pâli et de crêpe subtil, en sa grâce amère, en son charme saignant.
Mais il pensa bientôt que ces sentiments, que ces images nonpareilles n’étaient plus que de lourds volumes d’une netteté déplorable, imprimés insoucieusement, hâtivement, avec des dates fâcheuses et des dessins trop habiles, — et il renonça au leurre de sa tristesse.
Alors, d’une voix qui traînait, mélodieuse et brisée, en un gémissement sans force, en un râle élégant :
" Je suis las ! " dit M. Pierre Loti.
Toutes ses lassitudes, toutes les lassitudes lui ap-portèrent leur morbidesse impérieuse. C’étaient des nuits sans sommeil, des jours dans espérances : c’était la morne immensité d’une mer sans tendresse, d’un désert sans horreur ; c’étaient les heures de doute où la bouche se plisse, sèche et mauvaise, où l’âme se fait oublier, paresseuse et perfidement timide ; c’étaient les regards morts, les bras morts des matelots qui rament sans amour, les yeux absents, les seins soudainement glacés des femmes qui ne consentent plus qu’à peine à être belles, à être aimées ; c’étaient les regards si poignants et si vides des chevaux qui ne peuvent plus courir, des chameaux qui s’affaissent, épuisés, et c’étaient les arbres qui se penchent, qui se ploient et qui frissonnent, accablés du poids de leurs siècles monotones.
Mais le souvenir de la rapidité avec laquelle il avait décrit ses lassitudes les plus enivrantes le priva du mensonge de sa lassitude.
Et, pour échapper à ses rêves, pour ne plus penser — il parla.
" A qui parlerai-je ? dit-il. Est-ce à la Dame de la Mer, est-ce à la Dame de la Mort, est-ce à Notre-Dame la Mort, est-ce à Notre-Dame la Mer ? Je n’aime plus la mer, je n’aime plus la mort : il est bien tard pour naviguer — il est bien tard pour mourir ! Et je crois que, si je manque ma vie, c’est pour avoir manqué ma mort. Ah! ma mort! Ç’aurait été un naufrage parmi la majesté douloureuse de l’Océan : le navire se serait enfoncé lentement, lentement en la mélancolie ouatée de l’eau, tandis que le ciel se serait teinté de la pourpre la plus émue, tandis que les flots auraient modulé l’épithalame le plus passionné, le thrène le plus chatoyant, le plus sonore, le plus discret. Et la Mer m’aurait possédé, en sa tendresse ondoyante et fuyante, en sa tendresse aiguë, maîtresse jalouse, déesse pitoyable et, souriant du sourire qui ne nous quitte plus, j’aurais connu les délices que connut mon Yânn, que connut, pour sa souplesse hésitante, le jeune Hydas à qui furent douces les Nymphes des Fontaines. Et mon nom aurait chanté éternellement sur les lèvres des Amantes et les jeunes hommes l’auraient entendu, de la grève, dans le murmure, dans l’élan des vagues humbles. Et il aurait tremblé dans les prières des mères, dans les larmes des jeunes filles, il aurait plané éternellement sur des tristesses et les résignations, avec une auréole de fatalité, de tendre horreur et de divinité, avec un rythme d’élégie : et j’aurais été la Poésie même de la Mer et de la Mort, l’Ame des poètes et des matelots qui vont chercher sur les flots la route obscure qui mène au ciel. Mon nom aurait frémi dans les souvenances et dans les rêves : ç’aurait été comme une fleur d’eau funèbre qui dort pour ne pas troubler les cadavres qu’elle recèle et qu’elle enserre amoureusement, ç’aurait été comme une fleur, comme une caresse d’au-delà, comme un baiser d’au-delà. Et j’aurais eu l’éternité candide et splendide des jeunes morts et j’aurais perçu, en ma claire nuit, comme André de Chénier, les mots d’admiration qu’on chuchote avec un respect fraternel, avec une adoration in-time et lointaine dans des chapelles soudaines, les prières qu’on psalmodie dans les âmes devenues sanctuaires. Et mon âme, toute blanche et toute bleue, aurait été charmer, posséder et guider des âmes incertaines d’enfants songeurs. "
M. Loti qui s’attendrissait de très bonne foi n’éternisa pas son attendrissement. Il sembla même ne plus vouloir s’avouer qu’il aurait pu mourir et revint à l’existence avec une hâte amère.
" Je vis, dit-il, et vis et je vieillis, je vais vieillir, sottement, parmi ces relations de voyage et des aiguillettes, parmi l’ennui des fêtes officielles et des fêtes mondaines. Et ce seront des cheveux gris, des cheveux blancs subis sans joie, ce seront des rides importunes, une paix plus importune encore. Et que suis-je ? que serai-je ! Un marin sédentaire, un homme de lettres coiffé d’une casquette navale, un lieutenant de vaisseau ( jusques à quand? ) qui, de temps en temps, voile l’indiscret éclat de son uniforme sous la richesse prestigieuse et terne d’un habit d’académicien. Et je n’aurai même pas la joie de me réfugier en mon passé, puisque ce passé ne m’appartient plus, puisqu’il est dans toutes les bibliothèques, dans toutes les librairies. Et je ne puis même pas me plaire à la douceur, à la puissance, à la grandeur berceuse du néant, puisque le néant, c’est moi. "
Cette constation lui était venue nonchalamment comme une conséquence naturelle de sa dolente méditation. Mais aussitôt qu’il l’eut proférée, elle se détacha avec un relief odieux du gris des phrases qui l’avaient précédée et amenée, elle éblouit M. Pierre Loti de son flamboiement agressif, l’enveloppa de son horreur et pénétra en son cœur, flèche aiguë et méchante. Et M. Loti tenta en vain d’échapper à sa hantise : elle retentit, gronda, siffla à son oreille, à la fois sonore, solennelle et per-sifleuse, apitoyée et ricanante, navrée et légère. Et M. Loti, pour souffrir moins, se la répéta d’un ton grave, tandis que, pour prouver qu’il était bien convaincu, il se promenait à grands pas, l’œil ardent et la bouche crispée :
" Oui, le néant, c’est moi. Et j’ai vécu, je vis pour donner un nom à un état d’âme.
Lorsqu’on se sent vie et veule, lorsqu’on ne peut ni penser, ni rêver, ni se souvenir, lorsque des mots qui ne sont pas des mots, des sensations qui ne sont pas de sensations montent autour de vous comme un encens maigre et trouble et vous enveloppent pauvrement, lorsqu’on se sent à la fois abandonné et retenu par la terre et par la vie, très près et très loin du ciel, sans avoir la moindre douceur d'ici-bas, la moindre beauté de l’au-delà, on ne doit pas se dire : " J’ai la fièvre ", ou : " J’ai ma migraine ", ou : " J’ai mon spleen " ; on doit se dire : " J’ai mon Loti. " Et, en vendant du vague et du mystère, j’ai détruit le vague et le mystère, j’ai apporté une précision déplorable à l’imprécis, j’ai teinté de réalité l’irréel, j’ai transposé des brumes d’océan sur les brumes sans nom des rêves, j’ai situé les femmes, les êtres qu’on voit passer le long des nuages sans en pouvoir rien distinguer que leur sourire et l’énigme nuancée de leurs yeux, et, de leurs voile d’éther, des voiles que l’azur pâle du ciel leur a prêtés en leur prêtant leur sinueuse immatérialité, j'ai fait des voiles achetés dans les bazars de Stamboul. J’ai habillé de soie ou de bure les rêves qui nous suivent, qui nous consolent et qui nous égarent, comme des sirènes molles et fatidiques. Ah ! pourquoi n’avoir pas su conserver à mes visions tout leur charme? pourquoi les avoir avilies en voulant les décrire? pourquoi n’avoir pas gardé sur mes épaules le hautain et magique manteau du silence? Je voudrais que de tous mes livres il ne restât dans l’âme de tous que l’écho du rythme des phrases, dépouillé, délivré de toute netteté ; qu’il ne restât de toutes leurs images qu’un halo sans couleur et que, de toutes les femmes qui y promènent leur grâce et leur infortune, il ne restât qu’une courbe souriante, qu’une courbe attristée."
M. Loti songea à ses succès, à ses triomphes, aux larmes qu’il avait fait verser, aux extases qu’il avait permises, et, avec un soupir, d’une voix moins amère et moins enthousiaste, il reprit sa phrase et murmura très bas : " Et c’est peut-être tout ce qui reste de mes livres ! "
M. Pierre Loti se rassit et s’abandonna doucement au souvenir des femmes qu’il avait chantées, des mers qu’il avait aimées ; leurs noms bruissaient autour de lui, très nets et très doux — et il ne voulut plus parler.
Puis il se sentit vraiment las et triste, il se sentit vraiment du vague à l’âme, mais il ne lui venait plus de visions de tristesse et de lassitude. Une mélancolie sereine était descendue, bienfaisante, sur l’âme de M. Loti et surs ses travestis, sur ses portraits et sur ses livres ; la crise était terminée : M. Loti allait, le lendemain, retrouver sa quiétude, aimer jusqu’à la pâmoison ses livres, ses portraits, son âme et ses travestis. Sans plus penser à ses paroles qui traînaient encore par la chambre et qui l’emplissaient de leur plainte, qui parfumaient de leur amertume, qui sanctifiaient de leur tristesse les travestis, les portraits et les livres, M. Loti s’enfonça en son fauteuil.
Et, pour faire ce qu’il fait toujours, — il dormit.

 

 

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Ernest La Jeunesse

Pour avoir promené avec une grâce héroïque parmi l’horreur d’un bal masqué l’horreur d’un costume de Bédouin, M. Loti se jugea digne, ce soir-là, des récompenses les plus hautes.
Pour ne s’épargner aucune volupté, il se déclama, se chuchota, se sanglota les pages les plus ir-résistibles de sa Jérusalem, et il s’aperçut que sa volupté était modeste.
Plus mélancolique et plus résolu à se charmer, il se berça du rythme de quelques lignes de sa Galilée, exaspéra leur langueur impérieuse, leur tyrannique douceur et leur âpreté douceâtre, — et il reconnut que son ennui ne disparaissait pas. Il jeta un regard navré sur ses autres livres, qui s’érigeaient en stèle vers les cieux, — et il n’osa pas en son respect — effrayé — de l’illusion — leur demander une consolation et une vigueur nouvelle. " Ils sont trop! " soupira-t-il, et, désignant les mots qui sommeillaient sous les belles reliures, il ajouta : " Et c’est trop peu de choses ! " — " ou pas assez peu ! " continua-t-il indécis.
Et il s’éloigna de sa gloire.
Il usa de l’ultime remède, consulta les portraits de ses admiratrices ; il revit des Parisiennes qui s’étaient fait représenter en costume tahitien, des Tahitiennes et des Japonaises vêtues en Parisiennes — et ne se sentit pas moins triste.
Il interrogea alors, collection plus formidable, plus précieuse et plus chère, l’amas de ses photographies, tout disposé à admirer les plis de ses robes, de ses voiles et de ses moustaches, l’éclat de ses dents et de ses décorations ; mais son humilité était — pourquoi ? — si grande, que ce divin spectacle lui fut importun.
Il s’accorda alors la joie de contempler cette âme de son âme que sont ses travestis : il consentit à retrouver en leur richesse sinueuse les souvenances les plus somptueuses et les plus mélancoliques, des élégies et des hymnes — et même des prières — et il crut que c’étaient des oripeaux et de la poussière.
Il se sentit très malheureux, tomba sur un fauteuil, étendit les jambes, offrit en holocauste son navrement aux étoiles amies, et, d’une voix où passaient toutes les souffrances de l’océan et de la terre, où bruissait toute la beauté des cieux, il formula une constatation étrange :
" J’ai du vague à l’âme ", dit-il.
Un moment, il se laissa aller au ravissement que ces mots lui apportaient... " du vague !... " et il revécut les heures éternelles où la mer lui était maternelle et terrible, où elle l’enivrait de ses appels, de sa chanson, de sa caresse harmonieuse, de sa lueur plaintive, de son inquiétude et de sa majesté, où les cieux étaient indulgents à ses rêves et où, sous le sourire du soleil, des ressouvenirs de sa Bretagne, de sa Saintonge, de sa Gascogne, il paraît la sauvage nudité des pays qu’il allait aborder... " ...Du vague ", et c’étaient des formes imprécises de femmes — orientales ou sirènes — qui montaient, hautaines et souples, des flots bleus vers le ciel bleu et qui, à cet instant avec, sur leurs épaules blanches, un peu de l’écume blanche de l’océan, venaient peupler sa solitude. Et " âme " lui rappelait des églises diverses et — pourquoi pas ? — la monotonie désolée et féconde du Mont des Oliviers.
Mais la phrase s’éteignit pourtant, et les visions furent des visions brèves.
Et M. Loti se prit à douter du vague de son âme et de son âme.
Une autre idée l’enveloppa — par hasard — de son éloquence, et, d’une voix où sanglotaient toutes les douleurs du monde, où chantaient toute pitié et toute misère :
" Je suis triste ! " prétendit-il.
Ce furent de merveilleuses impressions de tristesse. Tristesse songeuse de l’eau sous la tristesse caressante de la lune, tristesse altière des grands arbres sous la tristesse alanguie des cieux, tristesse des bêtes qui vont mourir, tristesse des gens qui sont obligés de vivre, oiseaux aux ailes coupées, chats malades et fraternels, envols de corbeaux souffrants, théories de femmes en deuil, plainte des fiancées et des veuves, plainte de la mer que la destinée fait cruelle, plainte du sable du désert méchant, malgré lui, aux pieds des voyageurs, sourires navrés, émois de l’enfance, angoisses, regrets, remords, brumes mourantes de novembre, chères agonies, yeux qui remercient, qui embrassent et qui implorent, bouches qui, déjà glacées, s’offrent pour l’ultime communion du baiser, ce fut un cortège qui passa, doucement estompé, et la Tristesse même s’agita devant lui, amicale et musicale, en ses voiles d’or sombre, d’argent pâli et de crêpe subtil, en sa grâce amère, en son charme saignant.
Mais il pensa bientôt que ces sentiments, que ces images nonpareilles n’étaient plus que de lourds volumes d’une netteté déplorable, imprimés insoucieusement, hâtivement, avec des dates fâcheuses et des dessins trop habiles, — et il renonça au leurre de sa tristesse.
Alors, d’une voix qui traînait, mélodieuse et brisée, en un gémissement sans force, en un râle élégant :
" Je suis las ! " dit M. Pierre Loti.
Toutes ses lassitudes, toutes les lassitudes lui ap-portèrent leur morbidesse impérieuse. C’étaient des nuits sans sommeil, des jours dans espérances : c’était la morne immensité d’une mer sans tendresse, d’un désert sans horreur ; c’étaient les heures de doute où la bouche se plisse, sèche et mauvaise, où l’âme se fait oublier, paresseuse et perfidement timide ; c’étaient les regards morts, les bras morts des matelots qui rament sans amour, les yeux absents, les seins soudainement glacés des femmes qui ne consentent plus qu’à peine à être belles, à être aimées ; c’étaient les regards si poignants et si vides des chevaux qui ne peuvent plus courir, des chameaux qui s’affaissent, épuisés, et c’étaient les arbres qui se penchent, qui se ploient et qui frissonnent, accablés du poids de leurs siècles monotones.
Mais le souvenir de la rapidité avec laquelle il avait décrit ses lassitudes les plus enivrantes le priva du mensonge de sa lassitude.
Et, pour échapper à ses rêves, pour ne plus penser — il parla.
" A qui parlerai-je ? dit-il. Est-ce à la Dame de la Mer, est-ce à la Dame de la Mort, est-ce à Notre-Dame la Mort, est-ce à Notre-Dame la Mer ? Je n’aime plus la mer, je n’aime plus la mort : il est bien tard pour naviguer — il est bien tard pour mourir ! Et je crois que, si je manque ma vie, c’est pour avoir manqué ma mort. Ah! ma mort! Ç’aurait été un naufrage parmi la majesté douloureuse de l’Océan : le navire se serait enfoncé lentement, lentement en la mélancolie ouatée de l’eau, tandis que le ciel se serait teinté de la pourpre la plus émue, tandis que les flots auraient modulé l’épithalame le plus passionné, le thrène le plus chatoyant, le plus sonore, le plus discret. Et la Mer m’aurait possédé, en sa tendresse ondoyante et fuyante, en sa tendresse aiguë, maîtresse jalouse, déesse pitoyable et, souriant du sourire qui ne nous quitte plus, j’aurais connu les délices que connut mon Yânn, que connut, pour sa souplesse hésitante, le jeune Hydas à qui furent douces les Nymphes des Fontaines. Et mon nom aurait chanté éternellement sur les lèvres des Amantes et les jeunes hommes l’auraient entendu, de la grève, dans le murmure, dans l’élan des vagues humbles. Et il aurait tremblé dans les prières des mères, dans les larmes des jeunes filles, il aurait plané éternellement sur des tristesses et les résignations, avec une auréole de fatalité, de tendre horreur et de divinité, avec un rythme d’élégie : et j’aurais été la Poésie même de la Mer et de la Mort, l’Ame des poètes et des matelots qui vont chercher sur les flots la route obscure qui mène au ciel. Mon nom aurait frémi dans les souvenances et dans les rêves : ç’aurait été comme une fleur d’eau funèbre qui dort pour ne pas troubler les cadavres qu’elle recèle et qu’elle enserre amoureusement, ç’aurait été comme une fleur, comme une caresse d’au-delà, comme un baiser d’au-delà. Et j’aurais eu l’éternité candide et splendide des jeunes morts et j’aurais perçu, en ma claire nuit, comme André de Chénier, les mots d’admiration qu’on chuchote avec un respect fraternel, avec une adoration in-time et lointaine dans des chapelles soudaines, les prières qu’on psalmodie dans les âmes devenues sanctuaires. Et mon âme, toute blanche et toute bleue, aurait été charmer, posséder et guider des âmes incertaines d’enfants songeurs. "
M. Loti qui s’attendrissait de très bonne foi n’éternisa pas son attendrissement. Il sembla même ne plus vouloir s’avouer qu’il aurait pu mourir et revint à l’existence avec une hâte amère.
" Je vis, dit-il, et vis et je vieillis, je vais vieillir, sottement, parmi ces relations de voyage et des aiguillettes, parmi l’ennui des fêtes officielles et des fêtes mondaines. Et ce seront des cheveux gris, des cheveux blancs subis sans joie, ce seront des rides importunes, une paix plus importune encore. Et que suis-je ? que serai-je ! Un marin sédentaire, un homme de lettres coiffé d’une casquette navale, un lieutenant de vaisseau ( jusques à quand? ) qui, de temps en temps, voile l’indiscret éclat de son uniforme sous la richesse prestigieuse et terne d’un habit d’académicien. Et je n’aurai même pas la joie de me réfugier en mon passé, puisque ce passé ne m’appartient plus, puisqu’il est dans toutes les bibliothèques, dans toutes les librairies. Et je ne puis même pas me plaire à la douceur, à la puissance, à la grandeur berceuse du néant, puisque le néant, c’est moi. "
Cette constation lui était venue nonchalamment comme une conséquence naturelle de sa dolente méditation. Mais aussitôt qu’il l’eut proférée, elle se détacha avec un relief odieux du gris des phrases qui l’avaient précédée et amenée, elle éblouit M. Pierre Loti de son flamboiement agressif, l’enveloppa de son horreur et pénétra en son cœur, flèche aiguë et méchante. Et M. Loti tenta en vain d’échapper à sa hantise : elle retentit, gronda, siffla à son oreille, à la fois sonore, solennelle et per-sifleuse, apitoyée et ricanante, navrée et légère. Et M. Loti, pour souffrir moins, se la répéta d’un ton grave, tandis que, pour prouver qu’il était bien convaincu, il se promenait à grands pas, l’œil ardent et la bouche crispée :
" Oui, le néant, c’est moi. Et j’ai vécu, je vis pour donner un nom à un état d’âme.
Lorsqu’on se sent vie et veule, lorsqu’on ne peut ni penser, ni rêver, ni se souvenir, lorsque des mots qui ne sont pas des mots, des sensations qui ne sont pas de sensations montent autour de vous comme un encens maigre et trouble et vous enveloppent pauvrement, lorsqu’on se sent à la fois abandonné et retenu par la terre et par la vie, très près et très loin du ciel, sans avoir la moindre douceur d'ici-bas, la moindre beauté de l’au-delà, on ne doit pas se dire : " J’ai la fièvre ", ou : " J’ai ma migraine ", ou : " J’ai mon spleen " ; on doit se dire : " J’ai mon Loti. " Et, en vendant du vague et du mystère, j’ai détruit le vague et le mystère, j’ai apporté une précision déplorable à l’imprécis, j’ai teinté de réalité l’irréel, j’ai transposé des brumes d’océan sur les brumes sans nom des rêves, j’ai situé les femmes, les êtres qu’on voit passer le long des nuages sans en pouvoir rien distinguer que leur sourire et l’énigme nuancée de leurs yeux, et, de leurs voile d’éther, des voiles que l’azur pâle du ciel leur a prêtés en leur prêtant leur sinueuse immatérialité, j'ai fait des voiles achetés dans les bazars de Stamboul. J’ai habillé de soie ou de bure les rêves qui nous suivent, qui nous consolent et qui nous égarent, comme des sirènes molles et fatidiques. Ah ! pourquoi n’avoir pas su conserver à mes visions tout leur charme? pourquoi les avoir avilies en voulant les décrire? pourquoi n’avoir pas gardé sur mes épaules le hautain et magique manteau du silence? Je voudrais que de tous mes livres il ne restât dans l’âme de tous que l’écho du rythme des phrases, dépouillé, délivré de toute netteté ; qu’il ne restât de toutes leurs images qu’un halo sans couleur et que, de toutes les femmes qui y promènent leur grâce et leur infortune, il ne restât qu’une courbe souriante, qu’une courbe attristée."
M. Loti songea à ses succès, à ses triomphes, aux larmes qu’il avait fait verser, aux extases qu’il avait permises, et, avec un soupir, d’une voix moins amère et moins enthousiaste, il reprit sa phrase et murmura très bas : " Et c’est peut-être tout ce qui reste de mes livres ! "
M. Pierre Loti se rassit et s’abandonna doucement au souvenir des femmes qu’il avait chantées, des mers qu’il avait aimées ; leurs noms bruissaient autour de lui, très nets et très doux — et il ne voulut plus parler.
Puis il se sentit vraiment las et triste, il se sentit vraiment du vague à l’âme, mais il ne lui venait plus de visions de tristesse et de lassitude. Une mélancolie sereine était descendue, bienfaisante, sur l’âme de M. Loti et surs ses travestis, sur ses portraits et sur ses livres ; la crise était terminée : M. Loti allait, le lendemain, retrouver sa quiétude, aimer jusqu’à la pâmoison ses livres, ses portraits, son âme et ses travestis. Sans plus penser à ses paroles qui traînaient encore par la chambre et qui l’emplissaient de leur plainte, qui parfumaient de leur amertume, qui sanctifiaient de leur tristesse les travestis, les portraits et les livres, M. Loti s’enfonça en son fauteuil.
Et, pour faire ce qu’il fait toujours, — il dormit.

 

 

paréiasaure éditions catalogue généralcatalogue alphabétiquecatalogue thématiqueliens, etc.

Le Soliloque de Pierre Loti robinet.gif (19707 octets)

par

Ernest La Jeunesse

Pour avoir promené avec une grâce héroïque parmi l’horreur d’un bal masqué l’horreur d’un costume de Bédouin, M. Loti se jugea digne, ce soir-là, des récompenses les plus hautes.
Pour ne s’épargner aucune volupté, il se déclama, se chuchota, se sanglota les pages les plus ir-résistibles de sa Jérusalem, et il s’aperçut que sa volupté était modeste.
Plus mélancolique et plus résolu à se charmer, il se berça du rythme de quelques lignes de sa Galilée, exaspéra leur langueur impérieuse, leur tyrannique douceur et leur âpreté douceâtre, — et il reconnut que son ennui ne disparaissait pas. Il jeta un regard navré sur ses autres livres, qui s’érigeaient en stèle vers les cieux, — et il n’osa pas en son respect — effrayé — de l’illusion — leur demander une consolation et une vigueur nouvelle. " Ils sont trop! " soupira-t-il, et, désignant les mots qui sommeillaient sous les belles reliures, il ajouta : " Et c’est trop peu de choses ! " — " ou pas assez peu ! " continua-t-il indécis.
Et il s’éloigna de sa gloire.
Il usa de l’ultime remède, consulta les portraits de ses admiratrices ; il revit des Parisiennes qui s’étaient fait représenter en costume tahitien, des Tahitiennes et des Japonaises vêtues en Parisiennes — et ne se sentit pas moins triste.
Il interrogea alors, collection plus formidable, plus précieuse et plus chère, l’amas de ses photographies, tout disposé à admirer les plis de ses robes, de ses voiles et de ses moustaches, l’éclat de ses dents et de ses décorations ; mais son humilité était — pourquoi ? — si grande, que ce divin spectacle lui fut importun.
Il s’accorda alors la joie de contempler cette âme de son âme que sont ses travestis : il consentit à retrouver en leur richesse sinueuse les souvenances les plus somptueuses et les plus mélancoliques, des élégies et des hymnes — et même des prières — et il crut que c’étaient des oripeaux et de la poussière.
Il se sentit très malheureux, tomba sur un fauteuil, étendit les jambes, offrit en holocauste son navrement aux étoiles amies, et, d’une voix où passaient toutes les souffrances de l’océan et de la terre, où bruissait toute la beauté des cieux, il formula une constatation étrange :
" J’ai du vague à l’âme ", dit-il.
Un moment, il se laissa aller au ravissement que ces mots lui apportaient... " du vague !... " et il revécut les heures éternelles où la mer lui était maternelle et terrible, où elle l’enivrait de ses appels, de sa chanson, de sa caresse harmonieuse, de sa lueur plaintive, de son inquiétude et de sa majesté, où les cieux étaient indulgents à ses rêves et où, sous le sourire du soleil, des ressouvenirs de sa Bretagne, de sa Saintonge, de sa Gascogne, il paraît la sauvage nudité des pays qu’il allait aborder... " ...Du vague ", et c’étaient des formes imprécises de femmes — orientales ou sirènes — qui montaient, hautaines et souples, des flots bleus vers le ciel bleu et qui, à cet instant avec, sur leurs épaules blanches, un peu de l’écume blanche de l’océan, venaient peupler sa solitude. Et " âme " lui rappelait des églises diverses et — pourquoi pas ? — la monotonie désolée et féconde du Mont des Oliviers.
Mais la phrase s’éteignit pourtant, et les visions furent des visions brèves.
Et M. Loti se prit à douter du vague de son âme et de son âme.
Une autre idée l’enveloppa — par hasard — de son éloquence, et, d’une voix où sanglotaient toutes les douleurs du monde, où chantaient toute pitié et toute misère :
" Je suis triste ! " prétendit-il.
Ce furent de merveilleuses impressions de tristesse. Tristesse songeuse de l’eau sous la tristesse caressante de la lune, tristesse altière des grands arbres sous la tristesse alanguie des cieux, tristesse des bêtes qui vont mourir, tristesse des gens qui sont obligés de vivre, oiseaux aux ailes coupées, chats malades et fraternels, envols de corbeaux souffrants, théories de femmes en deuil, plainte des fiancées et des veuves, plainte de la mer que la destinée fait cruelle, plainte du sable du désert méchant, malgré lui, aux pieds des voyageurs, sourires navrés, émois de l’enfance, angoisses, regrets, remords, brumes mourantes de novembre, chères agonies, yeux qui remercient, qui embrassent et qui implorent, bouches qui, déjà glacées, s’offrent pour l’ultime communion du baiser, ce fut un cortège qui passa, doucement estompé, et la Tristesse même s’agita devant lui, amicale et musicale, en ses voiles d’or sombre, d’argent pâli et de crêpe subtil, en sa grâce amère, en son charme saignant.
Mais il pensa bientôt que ces sentiments, que ces images nonpareilles n’étaient plus que de lourds volumes d’une netteté déplorable, imprimés insoucieusement, hâtivement, avec des dates fâcheuses et des dessins trop habiles, — et il renonça au leurre de sa tristesse.
Alors, d’une voix qui traînait, mélodieuse et brisée, en un gémissement sans force, en un râle élégant :
" Je suis las ! " dit M. Pierre Loti.
Toutes ses lassitudes, toutes les lassitudes lui ap-portèrent leur morbidesse impérieuse. C’étaient des nuits sans sommeil, des jours dans espérances : c’était la morne immensité d’une mer sans tendresse, d’un désert sans horreur ; c’étaient les heures de doute où la bouche se plisse, sèche et mauvaise, où l’âme se fait oublier, paresseuse et perfidement timide ; c’étaient les regards morts, les bras morts des matelots qui rament sans amour, les yeux absents, les seins soudainement glacés des femmes qui ne consentent plus qu’à peine à être belles, à être aimées ; c’étaient les regards si poignants et si vides des chevaux qui ne peuvent plus courir, des chameaux qui s’affaissent, épuisés, et c’étaient les arbres qui se penchent, qui se ploient et qui frissonnent, accablés du poids de leurs siècles monotones.
Mais le souvenir de la rapidité avec laquelle il avait décrit ses lassitudes les plus enivrantes le priva du mensonge de sa lassitude.
Et, pour échapper à ses rêves, pour ne plus penser — il parla.
" A qui parlerai-je ? dit-il. Est-ce à la Dame de la Mer, est-ce à la Dame de la Mort, est-ce à Notre-Dame la Mort, est-ce à Notre-Dame la Mer ? Je n’aime plus la mer, je n’aime plus la mort : il est bien tard pour naviguer — il est bien tard pour mourir ! Et je crois que, si je manque ma vie, c’est pour avoir manqué ma mort. Ah! ma mort! Ç’aurait été un naufrage parmi la majesté douloureuse de l’Océan : le navire se serait enfoncé lentement, lentement en la mélancolie ouatée de l’eau, tandis que le ciel se serait teinté de la pourpre la plus émue, tandis que les flots auraient modulé l’épithalame le plus passionné, le thrène le plus chatoyant, le plus sonore, le plus discret. Et la Mer m’aurait possédé, en sa tendresse ondoyante et fuyante, en sa tendresse aiguë, maîtresse jalouse, déesse pitoyable et, souriant du sourire qui ne nous quitte plus, j’aurais connu les délices que connut mon Yânn, que connut, pour sa souplesse hésitante, le jeune Hydas à qui furent douces les Nymphes des Fontaines. Et mon nom aurait chanté éternellement sur les lèvres des Amantes et les jeunes hommes l’auraient entendu, de la grève, dans le murmure, dans l’élan des vagues humbles. Et il aurait tremblé dans les prières des mères, dans les larmes des jeunes filles, il aurait plané éternellement sur des tristesses et les résignations, avec une auréole de fatalité, de tendre horreur et de divinité, avec un rythme d’élégie : et j’aurais été la Poésie même de la Mer et de la Mort, l’Ame des poètes et des matelots qui vont chercher sur les flots la route obscure qui mène au ciel. Mon nom aurait frémi dans les souvenances et dans les rêves : ç’aurait été comme une fleur d’eau funèbre qui dort pour ne pas troubler les cadavres qu’elle recèle et qu’elle enserre amoureusement, ç’aurait été comme une fleur, comme une caresse d’au-delà, comme un baiser d’au-delà. Et j’aurais eu l’éternité candide et splendide des jeunes morts et j’aurais perçu, en ma claire nuit, comme André de Chénier, les mots d’admiration qu’on chuchote avec un respect fraternel, avec une adoration in-time et lointaine dans des chapelles soudaines, les prières qu’on psalmodie dans les âmes devenues sanctuaires. Et mon âme, toute blanche et toute bleue, aurait été charmer, posséder et guider des âmes incertaines d’enfants songeurs. "
M. Loti qui s’attendrissait de très bonne foi n’éternisa pas son attendrissement. Il sembla même ne plus vouloir s’avouer qu’il aurait pu mourir et revint à l’existence avec une hâte amère.
" Je vis, dit-il, et vis et je vieillis, je vais vieillir, sottement, parmi ces relations de voyage et des aiguillettes, parmi l’ennui des fêtes officielles et des fêtes mondaines. Et ce seront des cheveux gris, des cheveux blancs subis sans joie, ce seront des rides importunes, une paix plus importune encore. Et que suis-je ? que serai-je ! Un marin sédentaire, un homme de lettres coiffé d’une casquette navale, un lieutenant de vaisseau ( jusques à quand? ) qui, de temps en temps, voile l’indiscret éclat de son uniforme sous la richesse prestigieuse et terne d’un habit d’académicien. Et je n’aurai même pas la joie de me réfugier en mon passé, puisque ce passé ne m’appartient plus, puisqu’il est dans toutes les bibliothèques, dans toutes les librairies. Et je ne puis même pas me plaire à la douceur, à la puissance, à la grandeur berceuse du néant, puisque le néant, c’est moi. "
Cette constation lui était venue nonchalamment comme une conséquence naturelle de sa dolente méditation. Mais aussitôt qu’il l’eut proférée, elle se détacha avec un relief odieux du gris des phrases qui l’avaient précédée et amenée, elle éblouit M. Pierre Loti de son flamboiement agressif, l’enveloppa de son horreur et pénétra en son cœur, flèche aiguë et méchante. Et M. Loti tenta en vain d’échapper à sa hantise : elle retentit, gronda, siffla à son oreille, à la fois sonore, solennelle et per-sifleuse, apitoyée et ricanante, navrée et légère. Et M. Loti, pour souffrir moins, se la répéta d’un ton grave, tandis que, pour prouver qu’il était bien convaincu, il se promenait à grands pas, l’œil ardent et la bouche crispée :
" Oui, le néant, c’est moi. Et j’ai vécu, je vis pour donner un nom à un état d’âme.
Lorsqu’on se sent vie et veule, lorsqu’on ne peut ni penser, ni rêver, ni se souvenir, lorsque des mots qui ne sont pas des mots, des sensations qui ne sont pas de sensations montent autour de vous comme un encens maigre et trouble et vous enveloppent pauvrement, lorsqu’on se sent à la fois abandonné et retenu par la terre et par la vie, très près et très loin du ciel, sans avoir la moindre douceur d'ici-bas, la moindre beauté de l’au-delà, on ne doit pas se dire : " J’ai la fièvre ", ou : " J’ai ma migraine ", ou : " J’ai mon spleen " ; on doit se dire : " J’ai mon Loti. " Et, en vendant du vague et du mystère, j’ai détruit le vague et le mystère, j’ai apporté une précision déplorable à l’imprécis, j’ai teinté de réalité l’irréel, j’ai transposé des brumes d’océan sur les brumes sans nom des rêves, j’ai situé les femmes, les êtres qu’on voit passer le long des nuages sans en pouvoir rien distinguer que leur sourire et l’énigme nuancée de leurs yeux, et, de leurs voile d’éther, des voiles que l’azur pâle du ciel leur a prêtés en leur prêtant leur sinueuse immatérialité, j'ai fait des voiles achetés dans les bazars de Stamboul. J’ai habillé de soie ou de bure les rêves qui nous suivent, qui nous consolent et qui nous égarent, comme des sirènes molles et fatidiques. Ah ! pourquoi n’avoir pas su conserver à mes visions tout leur charme? pourquoi les avoir avilies en voulant les décrire? pourquoi n’avoir pas gardé sur mes épaules le hautain et magique manteau du silence? Je voudrais que de tous mes livres il ne restât dans l’âme de tous que l’écho du rythme des phrases, dépouillé, délivré de toute netteté ; qu’il ne restât de toutes leurs images qu’un halo sans couleur et que, de toutes les femmes qui y promènent leur grâce et leur infortune, il ne restât qu’une courbe souriante, qu’une courbe attristée."
M. Loti songea à ses succès, à ses triomphes, aux larmes qu’il avait fait verser, aux extases qu’il avait permises, et, avec un soupir, d’une voix moins amère et moins enthousiaste, il reprit sa phrase et murmura très bas : " Et c’est peut-être tout ce qui reste de mes livres ! "
M. Pierre Loti se rassit et s’abandonna doucement au souvenir des femmes qu’il avait chantées, des mers qu’il avait aimées ; leurs noms bruissaient autour de lui, très nets et très doux — et il ne voulut plus parler.
Puis il se sentit vraiment las et triste, il se sentit vraiment du vague à l’âme, mais il ne lui venait plus de visions de tristesse et de lassitude. Une mélancolie sereine était descendue, bienfaisante, sur l’âme de M. Loti et surs ses travestis, sur ses portraits et sur ses livres ; la crise était terminée : M. Loti allait, le lendemain, retrouver sa quiétude, aimer jusqu’à la pâmoison ses livres, ses portraits, son âme et ses travestis. Sans plus penser à ses paroles qui traînaient encore par la chambre et qui l’emplissaient de leur plainte, qui parfumaient de leur amertume, qui sanctifiaient de leur tristesse les travestis, les portraits et les livres, M. Loti s’enfonça en son fauteuil.
Et, pour faire ce qu’il fait toujours, — il dormit.

 

 

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Le Soliloque de Pierre Loti robinet.gif (19707 octets)

par

Ernest La Jeunesse

Pour avoir promené avec une grâce héroïque parmi l’horreur d’un bal masqué l’horreur d’un costume de Bédouin, M. Loti se jugea digne, ce soir-là, des récompenses les plus hautes.
Pour ne s’épargner aucune volupté, il se déclama, se chuchota, se sanglota les pages les plus ir-résistibles de sa Jérusalem, et il s’aperçut que sa volupté était modeste.
Plus mélancolique et plus résolu à se charmer, il se berça du rythme de quelques lignes de sa Galilée, exaspéra leur langueur impérieuse, leur tyrannique douceur et leur âpreté douceâtre, — et il reconnut que son ennui ne disparaissait pas. Il jeta un regard navré sur ses autres livres, qui s’érigeaient en stèle vers les cieux, — et il n’osa pas en son respect — effrayé — de l’illusion — leur demander une consolation et une vigueur nouvelle. " Ils sont trop! " soupira-t-il, et, désignant les mots qui sommeillaient sous les belles reliures, il ajouta : " Et c’est trop peu de choses ! " — " ou pas assez peu ! " continua-t-il indécis.
Et il s’éloigna de sa gloire.
Il usa de l’ultime remède, consulta les portraits de ses admiratrices ; il revit des Parisiennes qui s’étaient fait représenter en costume tahitien, des Tahitiennes et des Japonaises vêtues en Parisiennes — et ne se sentit pas moins triste.
Il interrogea alors, collection plus formidable, plus précieuse et plus chère, l’amas de ses photographies, tout disposé à admirer les plis de ses robes, de ses voiles et de ses moustaches, l’éclat de ses dents et de ses décorations ; mais son humilité était — pourquoi ? — si grande, que ce divin spectacle lui fut importun.
Il s’accorda alors la joie de contempler cette âme de son âme que sont ses travestis : il consentit à retrouver en leur richesse sinueuse les souvenances les plus somptueuses et les plus mélancoliques, des élégies et des hymnes — et même des prières — et il crut que c’étaient des oripeaux et de la poussière.
Il se sentit très malheureux, tomba sur un fauteuil, étendit les jambes, offrit en holocauste son navrement aux étoiles amies, et, d’une voix où passaient toutes les souffrances de l’océan et de la terre, où bruissait toute la beauté des cieux, il formula une constatation étrange :
" J’ai du vague à l’âme ", dit-il.
Un moment, il se laissa aller au ravissement que ces mots lui apportaient... " du vague !... " et il revécut les heures éternelles où la mer lui était maternelle et terrible, où elle l’enivrait de ses appels, de sa chanson, de sa caresse harmonieuse, de sa lueur plaintive, de son inquiétude et de sa majesté, où les cieux étaient indulgents à ses rêves et où, sous le sourire du soleil, des ressouvenirs de sa Bretagne, de sa Saintonge, de sa Gascogne, il paraît la sauvage nudité des pays qu’il allait aborder... " ...Du vague ", et c’étaient des formes imprécises de femmes — orientales ou sirènes — qui montaient, hautaines et souples, des flots bleus vers le ciel bleu et qui, à cet instant avec, sur leurs épaules blanches, un peu de l’écume blanche de l’océan, venaient peupler sa solitude. Et " âme " lui rappelait des églises diverses et — pourquoi pas ? — la monotonie désolée et féconde du Mont des Oliviers.
Mais la phrase s’éteignit pourtant, et les visions furent des visions brèves.
Et M. Loti se prit à douter du vague de son âme et de son âme.
Une autre idée l’enveloppa — par hasard — de son éloquence, et, d’une voix où sanglotaient toutes les douleurs du monde, où chantaient toute pitié et toute misère :
" Je suis triste ! " prétendit-il.
Ce furent de merveilleuses impressions de tristesse. Tristesse songeuse de l’eau sous la tristesse caressante de la lune, tristesse altière des grands arbres sous la tristesse alanguie des cieux, tristesse des bêtes qui vont mourir, tristesse des gens qui sont obligés de vivre, oiseaux aux ailes coupées, chats malades et fraternels, envols de corbeaux souffrants, théories de femmes en deuil, plainte des fiancées et des veuves, plainte de la mer que la destinée fait cruelle, plainte du sable du désert méchant, malgré lui, aux pieds des voyageurs, sourires navrés, émois de l’enfance, angoisses, regrets, remords, brumes mourantes de novembre, chères agonies, yeux qui remercient, qui embrassent et qui implorent, bouches qui, déjà glacées, s’offrent pour l’ultime communion du baiser, ce fut un cortège qui passa, doucement estompé, et la Tristesse même s’agita devant lui, amicale et musicale, en ses voiles d’or sombre, d’argent pâli et de crêpe subtil, en sa grâce amère, en son charme saignant.
Mais il pensa bientôt que ces sentiments, que ces images nonpareilles n’étaient plus que de lourds volumes d’une netteté déplorable, imprimés insoucieusement, hâtivement, avec des dates fâcheuses et des dessins trop habiles, — et il renonça au leurre de sa tristesse.
Alors, d’une voix qui traînait, mélodieuse et brisée, en un gémissement sans force, en un râle élégant :
" Je suis las ! " dit M. Pierre Loti.
Toutes ses lassitudes, toutes les lassitudes lui ap-portèrent leur morbidesse impérieuse. C’étaient des nuits sans sommeil, des jours dans espérances : c’était la morne immensité d’une mer sans tendresse, d’un désert sans horreur ; c’étaient les heures de doute où la bouche se plisse, sèche et mauvaise, où l’âme se fait oublier, paresseuse et perfidement timide ; c’étaient les regards morts, les bras morts des matelots qui rament sans amour, les yeux absents, les seins soudainement glacés des femmes qui ne consentent plus qu’à peine à être belles, à être aimées ; c’étaient les regards si poignants et si vides des chevaux qui ne peuvent plus courir, des chameaux qui s’affaissent, épuisés, et c’étaient les arbres qui se penchent, qui se ploient et qui frissonnent, accablés du poids de leurs siècles monotones.
Mais le souvenir de la rapidité avec laquelle il avait décrit ses lassitudes les plus enivrantes le priva du mensonge de sa lassitude.
Et, pour échapper à ses rêves, pour ne plus penser — il parla.
" A qui parlerai-je ? dit-il. Est-ce à la Dame de la Mer, est-ce à la Dame de la Mort, est-ce à Notre-Dame la Mort, est-ce à Notre-Dame la Mer ? Je n’aime plus la mer, je n’aime plus la mort : il est bien tard pour naviguer — il est bien tard pour mourir ! Et je crois que, si je manque ma vie, c’est pour avoir manqué ma mort. Ah! ma mort! Ç’aurait été un naufrage parmi la majesté douloureuse de l’Océan : le navire se serait enfoncé lentement, lentement en la mélancolie ouatée de l’eau, tandis que le ciel se serait teinté de la pourpre la plus émue, tandis que les flots auraient modulé l’épithalame le plus passionné, le thrène le plus chatoyant, le plus sonore, le plus discret. Et la Mer m’aurait possédé, en sa tendresse ondoyante et fuyante, en sa tendresse aiguë, maîtresse jalouse, déesse pitoyable et, souriant du sourire qui ne nous quitte plus, j’aurais connu les délices que connut mon Yânn, que connut, pour sa souplesse hésitante, le jeune Hydas à qui furent douces les Nymphes des Fontaines. Et mon nom aurait chanté éternellement sur les lèvres des Amantes et les jeunes hommes l’auraient entendu, de la grève, dans le murmure, dans l’élan des vagues humbles. Et il aurait tremblé dans les prières des mères, dans les larmes des jeunes filles, il aurait plané éternellement sur des tristesses et les résignations, avec une auréole de fatalité, de tendre horreur et de divinité, avec un rythme d’élégie : et j’aurais été la Poésie même de la Mer et de la Mort, l’Ame des poètes et des matelots qui vont chercher sur les flots la route obscure qui mène au ciel. Mon nom aurait frémi dans les souvenances et dans les rêves : ç’aurait été comme une fleur d’eau funèbre qui dort pour ne pas troubler les cadavres qu’elle recèle et qu’elle enserre amoureusement, ç’aurait été comme une fleur, comme une caresse d’au-delà, comme un baiser d’au-delà. Et j’aurais eu l’éternité candide et splendide des jeunes morts et j’aurais perçu, en ma claire nuit, comme André de Chénier, les mots d’admiration qu’on chuchote avec un respect fraternel, avec une adoration in-time et lointaine dans des chapelles soudaines, les prières qu’on psalmodie dans les âmes devenues sanctuaires. Et mon âme, toute blanche et toute bleue, aurait été charmer, posséder et guider des âmes incertaines d’enfants songeurs. "
M. Loti qui s’attendrissait de très bonne foi n’éternisa pas son attendrissement. Il sembla même ne plus vouloir s’avouer qu’il aurait pu mourir et revint à l’existence avec une hâte amère.
" Je vis, dit-il, et vis et je vieillis, je vais vieillir, sottement, parmi ces relations de voyage et des aiguillettes, parmi l’ennui des fêtes officielles et des fêtes mondaines. Et ce seront des cheveux gris, des cheveux blancs subis sans joie, ce seront des rides importunes, une paix plus importune encore. Et que suis-je ? que serai-je ! Un marin sédentaire, un homme de lettres coiffé d’une casquette navale, un lieutenant de vaisseau ( jusques à quand? ) qui, de temps en temps, voile l’indiscret éclat de son uniforme sous la richesse prestigieuse et terne d’un habit d’académicien. Et je n’aurai même pas la joie de me réfugier en mon passé, puisque ce passé ne m’appartient plus, puisqu’il est dans toutes les bibliothèques, dans toutes les librairies. Et je ne puis même pas me plaire à la douceur, à la puissance, à la grandeur berceuse du néant, puisque le néant, c’est moi. "
Cette constation lui était venue nonchalamment comme une conséquence naturelle de sa dolente méditation. Mais aussitôt qu’il l’eut proférée, elle se détacha avec un relief odieux du gris des phrases qui l’avaient précédée et amenée, elle éblouit M. Pierre Loti de son flamboiement agressif, l’enveloppa de son horreur et pénétra en son cœur, flèche aiguë et méchante. Et M. Loti tenta en vain d’échapper à sa hantise : elle retentit, gronda, siffla à son oreille, à la fois sonore, solennelle et per-sifleuse, apitoyée et ricanante, navrée et légère. Et M. Loti, pour souffrir moins, se la répéta d’un ton grave, tandis que, pour prouver qu’il était bien convaincu, il se promenait à grands pas, l’œil ardent et la bouche crispée :
" Oui, le néant, c’est moi. Et j’ai vécu, je vis pour donner un nom à un état d’âme.
Lorsqu’on se sent vie et veule, lorsqu’on ne peut ni penser, ni rêver, ni se souvenir, lorsque des mots qui ne sont pas des mots, des sensations qui ne sont pas de sensations montent autour de vous comme un encens maigre et trouble et vous enveloppent pauvrement, lorsqu’on se sent à la fois abandonné et retenu par la terre et par la vie, très près et très loin du ciel, sans avoir la moindre douceur d'ici-bas, la moindre beauté de l’au-delà, on ne doit pas se dire : " J’ai la fièvre ", ou : " J’ai ma migraine ", ou : " J’ai mon spleen " ; on doit se dire : " J’ai mon Loti. " Et, en vendant du vague et du mystère, j’ai détruit le vague et le mystère, j’ai apporté une précision déplorable à l’imprécis, j’ai teinté de réalité l’irréel, j’ai transposé des brumes d’océan sur les brumes sans nom des rêves, j’ai situé les femmes, les êtres qu’on voit passer le long des nuages sans en pouvoir rien distinguer que leur sourire et l’énigme nuancée de leurs yeux, et, de leurs voile d’éther, des voiles que l’azur pâle du ciel leur a prêtés en leur prêtant leur sinueuse immatérialité, j'ai fait des voiles achetés dans les bazars de Stamboul. J’ai habillé de soie ou de bure les rêves qui nous suivent, qui nous consolent et qui nous égarent, comme des sirènes molles et fatidiques. Ah ! pourquoi n’avoir pas su conserver à mes visions tout leur charme? pourquoi les avoir avilies en voulant les décrire? pourquoi n’avoir pas gardé sur mes épaules le hautain et magique manteau du silence? Je voudrais que de tous mes livres il ne restât dans l’âme de tous que l’écho du rythme des phrases, dépouillé, délivré de toute netteté ; qu’il ne restât de toutes leurs images qu’un halo sans couleur et que, de toutes les femmes qui y promènent leur grâce et leur infortune, il ne restât qu’une courbe souriante, qu’une courbe attristée."
M. Loti songea à ses succès, à ses triomphes, aux larmes qu’il avait fait verser, aux extases qu’il avait permises, et, avec un soupir, d’une voix moins amère et moins enthousiaste, il reprit sa phrase et murmura très bas : " Et c’est peut-être tout ce qui reste de mes livres ! "
M. Pierre Loti se rassit et s’abandonna doucement au souvenir des femmes qu’il avait chantées, des mers qu’il avait aimées ; leurs noms bruissaient autour de lui, très nets et très doux — et il ne voulut plus parler.
Puis il se sentit vraiment las et triste, il se sentit vraiment du vague à l’âme, mais il ne lui venait plus de visions de tristesse et de lassitude. Une mélancolie sereine était descendue, bienfaisante, sur l’âme de M. Loti et surs ses travestis, sur ses portraits et sur ses livres ; la crise était terminée : M. Loti allait, le lendemain, retrouver sa quiétude, aimer jusqu’à la pâmoison ses livres, ses portraits, son âme et ses travestis. Sans plus penser à ses paroles qui traînaient encore par la chambre et qui l’emplissaient de leur plainte, qui parfumaient de leur amertume, qui sanctifiaient de leur tristesse les travestis, les portraits et les livres, M. Loti s’enfonça en son fauteuil.
Et, pour faire ce qu’il fait toujours, — il dormit.