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Le Roi des Ecréhou
 
Extrait de la préface de Bruno Fuligni.
 
Les Écréhou n’ont ni coquille, ni carapace, et ne figureront jamais sur aucun plateau de fruits de mer. Les Écréhou sont tout bonnement des îles, ou pour mieux dire, un chapelet de brisants, une marée de granit. Comme l’a écrit le père Hugo de leurs voisines les Minquiers, " c’est des cailloux très mauvais ", qui encombrent, dans la Manche, le passage de la Déroute.
Ces menhirs hauturiers, responsables de nombreux sinistres, ont reçu des pêcheurs des noms farfelus, évoquant la présence d’esprits malins, d’esprits marins, de farfadets pirates, de korrigans naufrageurs et de sirènes quelque peu putassières, comme si, sur cet archipel aussi désolant que désolé, s’était rassemblée toute la pègre du monde elfique : le Grand Crévichon et le Petit Crévichon, le Gros Galeux, la Bigorne, Grand Bec, Grosse Tête, les Deux-Mamelons, la Pierre-aux-Femmes, la Plate, la Noire, la Grande Rousse et la Petite Rousse… Plus loin, les Dirouilles. Au milieu, quelques îlots convenables : Maîtresse-Ile, longue de trois cents mètres, la Marmottière, moitié moins et reliée à Blanque-Ile par une chaussée de galets. Répandues sur un espace de trois kilomètres sur sept, toutes ces terres ensemble ne totalisent que trois hectares à marée haute et, au plein de mars, n’émergent plus que l’amer de la Bigorne et le cœur des trois roches les plus considérables, où se serrent peureusement quelques maisons de pierre, généralement inoccupées.

 

(...)C’est ainsi que, jusqu’à l’arbitrage de la Cour de La Haye de 1953, qui en attribue la possession au bailliage de Jersey, les Écréhou ont connu le grand bonheur de n’appartenir formellement à aucune puissance. Français et Jersiais n’ont cessé de s’y croiser, pourtant, de se disputer les homards et les ormeaux de ces récifs litigieux, de s’entendre aussi, pour trafiquer, sur l’une et l’autre côte, des produits de contrebande. Surtout, quelques individualités tentèrent de prendre pied pour s’affranchir de toute tutelle politique et administrative.
(...)
 
Mais M. de La Roche arrive trop tard avec son projet de principauté : depuis 1845 en effet, les Écréhou ont un roi, Maître Philippe Pinel, pêcheur jersiais, ivrogne et contrebandier. Le maître des lieux s’est établi d’abord à Maîtresse-Ile, âgé de tout juste vingt ans ; puis il s’installe définitivement sur Blanque-Ile en 1848. Sans doute l’élégant M. de La Roche aurait-il eu du mal à prendre au sérieux ce monarque-là, crasseux, simiesque, qu’en juillet 1868 un touriste anglais sacra par dérision, après l’avoir saoulé, le coiffant d’une ridicule couronne de fer. On raconte que le frère du roi, John, était connu à Saint-Hélier non sous le titre de " Monsieur ", que sa qualité lui aurait conféré ailleurs, mais sous le sobriquet de " Tête-de-Veau ", tant le pauvre homme apparaîssait disgracieux. Philippe n’était guère plus beau, dont le crâne difforme, la face ravinée, les longues mèches de cheveux collés font irrésistiblement penser à un rocher tapissé d’algues poisseuses : étonnant phénomène de mimétisme, que ce visage pour ainsi dire pétrifié, érodé, du roi des Écréhou.
 
 
Dans son royaume, Pinel vécut en franchise d’impôt jusqu’en 1881. Cette année-là, noire entre toutes aux annales écréhoutes, un activiste jersiais du nom de Henry Charles Bertram, qui exerçait la peu engageante profession de " sous-agent des impôts ", crut nécessaire de débarquer à Blanque-Ile pour réclamer une vague taxe d’habitation à Son Altesse Royale. Le souverain se fâcha de cette invasion, insulta le fonctionnaire, ce qui lui valut d’être condamné par les Etats de Jersey à une livre sterling d’amende. Désormais tributaire, le roi des Écréhou s’accommoda de son régime de protectorat en imbibant un peu plus son auguste personne, mais jamais il n’abdiqua.
 
 
L’impérialisme jersiais l’ayant privé de sa ressource principale, la contrebande de tabac et d’alcool, " Pinel dut se mettre à brûler du varech pour en vendre la cendre dans les îles normandes au prix de quatre shellings le sac, révèle le baron Marc de Villiers du Terrage dans ses Rois sans couronne. Ce commerce, même joint aux produits décroissants de sa pêche, ne pouvait enrichir le potentat déchu, ni même conjurer le vide endémique de sa cave. Le gin devint effroyablement rare aux Écréhou, et le roi tomba malade. " Transporté de force à l’Hôpital général de Saint-Hélier, il y trépassa le 17 décembre 1896. Une foule nombreuse escorta la dépouille royale.