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Le Compère Mathieu ou les Bigarrures de l'esprit humain
de Du Laurens
Présenté et annoté par Didier Gambert
 
 
Que doit donc faire un homme qui a du bons sens?
O Temps ! ô Moeurs ! ... ô divine philosophie
dans quel coin de la terre êtes-vous retirée ?
Le Compère Mathieu. Tome I p.57.

 

 
 
 
 
INTRODUCTION
 
Dans les dernières pages de Jacques le Fataliste, Diderot écrivait que "les entretiens de Jacques [...] et de son maître [était] l’ouvrage le plus important qui [eût] paru depuis le Pantagruel de maître François Rabelais et la vie et les aventures du Compère Mathieu" Sans doute faut-il faire dans ces lignes la part de la plaisanterie, mais tout laisse à penser que Diderot, lors d’un séjour en Hollande, a pu lire le roman de Du Laurens et l’apprécier. Certains ont même avancé qu’il avait pu s’en inspirer pour la composition de Jacques le Fataliste et plusieurs études ont montré quels rapports unissaient les deux romans.
Le Compère Mathieu, ou Les Bigarrures de l’Esprit Humain , paru à Londres en 1766, alors que son auteur est emprisonné depuis la fin de l’année précédente, est en effet loin d’être un roman anodin, et ce malgré l’oubli dans lequel il est tombé.
L’objet de cette édition est donc de rendre au lecteur une œuvre qui a connu un vif succès lors de sa parution, même si ce fut un succès de scandale, une œuvre souvent rééditée au XVIIIe siècle, notamment en 1772, 1777 et 1793, et dont l’intérêt n’a pas faibli. Il s’agit aussi de réparer une injustice, car la postérité, en l’excluant de la plupart des histoires de la littérature, s’est montré excessivement cruelle envers un auteur qui a payé très cher le fait d’avoir, un jour, osé prendre la plume.
 
Ce que fut cet homme nous échappera sans doute longtemps, les documents le concernant se faisant rares. Nous ne possédons de lui aucune représentation, si ce n’est le portrait qu’en traçait Groubentall dans son introduction à La Chandelle d’Arras, en 1807 : c’est " un homme plus respectable par les qualités de son esprit que par le caractère dont il est revêtu... A sa figure rebondie, vous le jugeriez aisément du sacré bercail : il est gros, court et replet; n’est-ce pas là l’extérieur d’un moine? Il a l’air plus pesant que l’esprit; sa physionomie n’inspire rien ni pour ni contre. Il n’a rien de spirituel au dehors, tout est caché. Quant aux qualités du coeur, il a celle de son pays et de son état. Il est méfiant et caustique... Il est officieux et serviable sans être obligeant...sans être ennemi de la société, il n’a point les qualités sociales. C’est un homme qui s’ennuiera dans la plus belle compagnie; et le cercle le plus galant n’est pas capable de suspendre l’impétuosité de son génie... Il est vif, turbulent, inquiet et hypocondre, et parfois visionnaire...Il n’a ni le ton de la galanterie ni les grâces du bel air. Sa maxime est que tout est bien. Il a pour principe qu’un mauvais repas remplit aussi bien l’estomac que les mets les plus succulents, et qu’un habit de laine couvre aussi bien l’individu qu’une étoffe d’or ou de soie...Sa vivacité le rend souvent brouillon, et plus souvent impatient; mais ne vous attachez pas à l’extérieur; il est tout esprit." Sans doute ce portrait s’inspire-t-il autant de la connaissance du personnage que de la lecture de l’œuvre . A l’époque où écrit Groubentall, Du Laurens est mort depuis une dizaine d’années et plus de quarante ans se sont écoulés depuis leur dernière rencontre. Tel quel, en effet, Du Laurens s’apparente à un héros de roman picaresque, mi-Neveu de Rameau, mi-Révérendissime Père Jean. On devine toutefois un être complexe, voire tourmenté, vivant au jour la journée, et peut-être déjà secrètement prédisposé à la folie.
Henri-Joseph Du Laurens (ou Dulaurens, mais il lui arrive aussi de signer d’Henriville, Modeste Tranquille Xang Xung ou encore Brise Crosses ) est né à Douai le 27 mai 1719; son père exerçait la fonction de chirurgien-major au régiment de La Roche-Guyon. Témoignant d’un tel contexte familial, mais aussi sans doute d’intérêts personnels, Le Compère Mathieu fait souvent référence à des préoccupations médicales, notamment en ce qui concerne le traitement de la galanterie contractée par l’espagnol Diego au début du roman . Un de ses frères, André, suivra l’exemple paternel, sera médecin de la marine royale, maire et lieutenant de police de la ville de Rochefort et consacrera quelques ouvrages à l’administration des hôpitaux.
Il semble que sa mère l’ait, sinon contraint, du moins incité à embrasser une carrière ecclésiastique après des études au collège d’Anchin, tenu par les Jésuites. Ainsi, le 17 novembre 1737 ayant reçu les ordres mineurs et majeurs il fait profession de foi chez les Trinitaires de Douai et sera ordonné prêtre en 1744.
Il a vingt-cinq ans. Une carrière banale qui lui aurait apporté une relative aisance semble s’annoncer, or, en 1743, Du Laurens, qui s’était, au cours de ses études, montré esprit rebelle et caustique, tel en somme qu’il dépeint Mathieu au début du roman, a publié un premier ouvrage intitulé : La Vraie origine du Géant de Douai, en vers français, suivi d’un discours sur la beauté, où l’on fait mention des belles de cette ville. Première publication, premiers ennuis: le livre est rapidement interdit et le libraire ainsi que l’auteur condamnés à payer une amende.
L’évêque d’Arras impose en outre à Du Laurens une retraite de plusieurs semaines. A partir de là l’autorité ne va plus l’oublier, on lui reprochera par la suite jusqu’à la paternité d’ouvrages qu’il n’aura pas composés, notamment Les Sentiments de Jean Meslier . Tout cela lui vaudra d’être exilé, par lettre de cachet, au couvent de l’ordre des Trinitaires de Beauvoir-sur-mer, dans le diocèse de Poitiers. Cette sanction ne sera levée qu’au bout de six ans.
De retour à Douai, en avril 1752, il défraie de nouveau la chronique et prend la fuite en compagnie d’une religieuse du couvent de Saint Julien de Douai, qui, avant de partir, s’est emparée d’une cassette contenant environ vingt mille livres. L’épisode laissera des traces dans Le Compère Mathieu en particulier dans le récit de Père Jean, au début du roman.
Dorénavant, la vie de Du Laurens n’est plus qu’une succession de voyages et de publications, chaque nouveau texte le contraignant à la fuite pour éviter l’emprisonnement. Il semble que dans un premier temps il se soit joint, avec sa compagne, à une troupe de comédiens ambulants, un peu comme le fera Diego dans le résumé qu’il donne de son existence lors de sa rencontre avec Mathieu.
Quoi qu’il en soit, en 1761, il loge à Paris, Petite Rue Taranne devenant ainsi, sans doute sans le savoir, voisin de Diderot, qui habitait alors dans la même rue, et décide, semble-t-il, de quitter les ordres.
Le séjour parisien toutefois ne dure guère car à la suite de la publication des Jésuitiques , satire virulente inspirée par la campagne menée alors contre les Jésuites, il doit quitter la ville le 20 août tandis que son collaborateur, Groubentall, est arrêté le lendemain et incarcéré à La Bastille. Dans sa fuite, il gagne la Hollande en empruntant un itinéraire familier à tout lecteur du Compère Mathieu : Paris, Senlis, Mons, Bruxelles et Amsterdam où il se fixe pendant deux ans, travaillant pour le compte de l’éditeur et libraire Marc-Michel Rey, lequel publie, à la fin de 1761, son œuvre , Le Balai, poème-héroï comique en XVIII chants. C’est également à cetteépoque qu’il se livre à des travaux de journalisme, assumant la fonction de rédacteur de l’Observateur des Spectacles.
A la fin de 1763, il quitte Amsterdam et gagne Liège où il reste deux années chez le libraire de Beaubers. La Publication d ‘Imirce ou la fille de la nature, ainsi que celle de La chandelle d’Arras, le conduit de nouveau sur les routes. Quittant Liège il se réfugie à Francfort où, à la suite d’une imprudence du libraire Esslinger pour lequel il travaille, il est arrêté le 31 décembre 1765.
Ayant refusé de répondre à divers interrogatoires, il est traduit à sa demande devant une cour ecclésiastique et manifeste alors les premiers signes de la folie qui ne l’abandonnera plus. Le 31 août 1767, la chambre ecclésiastique de Mayence le condamne à l’internement à vie à la prison de la ville, qu’il ne quittera le 21 juillet 1788 que pour être transféré au couvent prison de Marienborn, où il meurt, fou, le 17 août 1793.
 
Le Compère Mathieu par bonheur ou par miracle, a échappé au désastre et paraît à Londres alors que le vie littéraire de Du Laurens s’achève. De cette vie, le roman se fait bien souvent l’écho, en en reproduisant les principaux événements.
L’œuvre , déroutante, diverse, contradictoire, fuyante et peu susceptible d’interprétations univoques, constitue de toute évidence un reflet fidèle de la pensée de Du Laurens, une pensée inquiète et en perpétuel mouvement, en fuite même -- et l’on verra que ce thème revêt une grande importance dans l’organisation générale de cette espèce de roman-- en même temps que s’y agitent comme sur un théâtre d’ombres la plupart des idées que la littérature et la philosophie du XVIIIe siècle se sont plû à développer. Ceci explique la plupart des réactions qu’un tel roman a pu susciter. De fait , en dépit de son succès, il a eu à souffrir de nombreuses accusations dont la plus répandue est d’ordre moral; non seulement Du Laurens narre les aventures, souvent immorales ou empreintes de cynisme, d’une bande de déclassés, mais il en vient même à laisser planer un doute sur l’existence du Christ, du Paradis du Diable et de l’Enfer, tandis que les vies des Saints sont présentées sur le mode burlesque : on rencontre Rabelais au Paradis s’en prenant à Sainte Claire : " --Taisez-vous, vieille sotte, dit Rabelais: il y a une heure que vous braillez sans savoir ce que vous dites")
La deuxième accusation, bien qu’elle ait été plus marquée au cours du XIXe siècle, est celle de plagiat, courante dans un siècle où les moeurs littéraires n’étaient guère tendres, et où les nécessités du combat --philosophique ou anti-philosophique-- primaient parfois sur l’honnêteté intellectuelle. Ainsi a-t-on reproché à Du Laurens d’avoir produit un récit qui ne serait qu’un pâle décalque de Candide de Voltaire. et qu’une lointaine copie des œuvre s de Rabelais. Il est indéniable que ces deux auteurs ont eu une grande influence sur Du Laurens-- et ce ne sont pas les seuls , tant la culture de l’abbé paraît encyclopédique, démesurée--mais cela n’autorise en rien l’accusation de plagiat, d’autant plus que dans la littérature du XVIIIe siècle les échos d’une œuvre à l’autre sont fréquents et proviennent pour l’essentiel de la nature même de ces textes qui entretiennent un perpétuel dialogue autour d’un certain nombre de thèmes.
Le but --et l’intérêt-- de cette édition est donc de rendre au public le livre ,désormais introuvable, si ce n’est en édition ancienne, de Du Laurens, et de permettre sa confrontation avec les autres ouvrages, plus connus, qui lui sont contemporains. Il ne devrait pas en souffrir , mais affirmer, au contraire, son originalité.
Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse ne craignait pas de lui consacrer un article louangeur, ainsi qu’à son auteur. Pour le rédacteur de l’article, " Le Compère Mathieu est (...) un ouvrage plein de feu, de pensées profondes, d’idées neuves et hardies, au milieu de tableaux que les esprits délicats désireraient un peu plus voilés, mais qui jamais ne sont empreints du cynisme éhonté que lui reprochait à tort un de ceux qu’il avait malmenés." et le même de conclure " Tout compte fait, Le Compère Mathieu est un livre de progrès. Quant au style, un mot suffira pour le louer: on l’a attribué à Voltaire."
En effet, ce dernier, rendant ainsi un assez mauvais service à Du Laurens, ne craignait pas, depuis Ferney, de lui attribuer la paternité de L’Ingénu qu’il venait de rédiger, notamment dans une lettre à Damilaville du 22 août 1767 :" Je sais, monsieur,que vous vous amusez quelquefois de littérature. J’ai fait chercher l’Ingénu pour vous l’envoyer, et j’espère que vous le recevrez incessamment; c’est une plaisanterie assez innocente d’un moine défroqué, nommé Dulaurens, auteur du Compère Mathieu." Du Laurens se trouve ainsi associé au jeu auquel se livre Voltaire pour abuser la censure et, semble-t-il, le simple titre d’auteur du Compère Mathieu suffit à attirer la sympathie, voire la considération du grand homme, même si celle-ci se teinte parfois d’une certaine condescendance. A propos de l’auteur, Voltaire écrivait également " C’est un drôle qui a quelque esprit, un peu d’érudition, et qui rencontre quelquefois", mais le jugement se fait parfois plus incisif : " Il est l’auteur du Compère Mathieu, ouvrage dans le goût de Rabelais, dont le commencement est assez plaisant et la fin détestable"
Pour Voltaire, un ouvrage dans le goût de Rabelais ne peut-être qu’un ouvrage barbare et difforme. En effet, dans une lettre consacrée à l’analyse de Gargantua , on peut lire " [Ce] livre, à la vérité, est un ramas des plus impertinentes et des plus grossières ordures qu’un moine ivre puisse vomir ; mais aussi il faut avouer que c’est une satire sanglante du pape, de l’église et de tous les événements de son temps."
Une telle prise de position à l’égard de Rabelais est révélatrice de l’esthétique d’une époque et montre en tout cas que porter un jugement sur l’ouvrage de Du Laurens n’a pas été une tâche aisée pour les contemporains, fussent-ils les plus éclairés, tellement ce roman , contradictoire et bigarré, s’éloigne des règles qui régissaient l’art d’écrire et de composer. Pour un critique comme Henri Coulet une telle œuvre " n’aborde pas les questions du XVIIIe siècle comme se les pose un esprit éclairé, un "honnête homme" du temps, elles n’y répondent pas exactement : elles sont en retard ou en avance, en marge surtout(...)"
 
Force est de reconnaître que Du Laurens n’a pas facilité la tâche de ses lecteurs potentiels en s’employant dès le départ à souligner le caractère irrégulier de son œuvre . Usant de l’artifice , courant à l’époque , du manuscrit trouvé qu’un éditeur bien intentionné se décide finalement à publier, en raison souvent de l’exemplarité d’un récit ou d’une aventure particuliers il fait précéder le texte d’un Avis de l’Editeur qui se présente ainsi: " Il importe fort peu au public d’apprendre par quel hasard cet ouvrage m’est tombé entre les mains. Il doit savoir que j’ai été plus de quatre ans dans l’irrésolution de le mettre au jour. Je puis compter sur une douzaine d’amis vertueux et éclairés. Quatre d’entre-eux voulaient que je fisse imprimer; quatre me poussaient à le le brûler et le reste me disait d’en faire ce que je jugerais à propos. Un coup détermina l’affaire : et ce coup fut pour l’impression."
Quel est donc cet éditeur anonyme? Est-ce Jérôme? On peut légitimement en douter. Qui sont ces douze amis vertueux et éclairés, à la manière des apôtres? C’est présenter bien cavalièrement un ouvrage d’environ quatre cents pages qui , par ailleurs, peut à certains égards faire figure de somme romanesque au côté de textes célèbres et reconnus du XVIIIe siècle. Ainsi le roman ne devrait d’avoir vu le jour qu’à un coup, aucune nécessité d’ordre littéraire ou philosophique ne sous-tendrait l’entreprise? Sans doute s’agit-il pour Du Laurens d’une certaine façon de s’en "laver les mains". et de parer par avance à toute critique. C’est donc , un livre orphelin qui est de la sorte livré à l’impression, et ce d’autant plus que Du Laurens a multiplié les voix narratives comme autant d’écrans : le narrateur ne sera donc pas le compère lui-même, mais celui qui se présente comme un sot et un benêt,--Jérôme. Quelle considération apporter en effet à celui qui écrit de lui-même : " J’ai toujours été un ignorant, et je le serai vraisemblablement toute ma vie". , d’autant plus que la plupart des épreuves que les héros devront surmonter le trouveront invariablement en larmes. Tout se passe comme si l’auteur jouait à renier son œuvre dans le moment même où il la compose.
S’adressant au lecteur, Jérôme, l’auteur prétendu, met ainsi en évidence les caractéristiques saillantes de l’ouvrage qu’il est censé rédiger : "Tu me reprocheras peut-être qu’il n’y a ni plan ni méthode dans cet ouvrage; que ce n’est qu’une rapsodie d’aventures sans rapports, sans liaisons, sans suites; que mon style est tantôt trop verbeux, tantôt trop laconique, tantôt noble et élevé, tantôt plat et trivial. Quant aux deux premiers articles, je te répondrai que je n’ai pu décrire les événements dont il est question que dans leur ordre naturel, ni avec d’autres circonstances que celles qui les ont accompagnés. Quant à mon style, je l’abandonne à tout ce que tu pourras en penser"
On ne peut se montrer plus désinvolte. Mais si désinvolture il y a, peut-être n’est-elle pas innocente, car une telle présentation rompt, tout au moins en apparence, avec les artifices du romanesque même si Le Compère Mathieu abonde en épisodes convenus, en rencontres aussi inattendues que spectaculaires. Du Laurens utilise donc les stéréotypes de la littérature de l’époque, mais en parfaite connaissance de cause, en auteur conscient des procédés propres à l’art qu’il pratique. Dans une certaine mesure, à l’image de Diderot dans Jacques le Fataliste, il affirme la totale liberté du romancier, même quand il prétend décrire les événements(...) dans leur ordre naturel. Un tel désir d’authenticité dissimule mal le projet mystificateur de l’écrivain..
Ainsi, à la fin du roman, Père Jean, l’un des personnages les plus saillants, emprisonné à Londres et condamné à mort, réussit à s’évader après avoir creusé un trou dans un mur. Du Laurens --dont on devine la présence, en dépit de tous les procédés qu’il a accumulés pour se masquer--, commente, dans une note : "Quelque lecteur un peu difficile me demandera avec quel instrument Père Jean a pu faire ce trou, etc... Je répondrai que je n’en sais rien; et que ce lecteur difficile devrait se contenter de savoir que Père Jean s’évada, et rien de plus. Un auteur n’aurait jamais fini, s’il devait contenter tout le monde". De même, lors de la mort du Compère, un chien et un chat, rameutés pour la circonstance, alors que nulle part il n’est question de leur existence dans le texte , font entendre leur lamentable concert : " ... le compère se démenait sur son lit, un chien que nous avions aboyait à tout rompre, et le chat épouvanté était grimpé aux vitres, où il poussait des miaulements effroyables" Du Laurens, avec une bouffonnerie qui lui est propre, joue avec le lecteur et se joue de lui, rejoignant ainsi les préoccupations de Diderot, alors que ce roman est loin d’être paru, au début de Jacques le Fataliste :" Comment s’étaient-ils rencontrés? -- Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils?-- Que vous importe?-- D’où venaient-ils?-- Du lieu le plus prochain. -- Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va?"
 
Plus proches de la réalité, celle vécue par Du Laurens lui-même, mais participant du même projet, sont les remarques disséminées dans ses diverses œuvre s lorsqu’elles touchent à l’évocation de la difficile et précaire condition d’auteur ; dans bien des cas le drame se devine.
L’Epitre dédicatoire à Monsieur de Voltaire, Comte de Ferney qui précède l’édition de La Chandelle d’Arras se conclut en ces termes : " Malgré le dégoût naturel que j’ai pour les vers, j’en fais quelquefois de détestables, et j’ai la cruauté de les montrer aux gens. Je pourrais peut-être en faire de meilleurs si j’avais du pain, mais mon libraire ne me paye que trois livres pour chaque feuille in 12, vous qui connaissez la marchandise, jugez si je puis en conscience lui fournir du bon à ce prix"
Une note précise, car Du Laurens a le goût de la note érudite, ou du commentaire bouffon : " Ce poème est le désordre de l’art et la preuve du mauvais goût qui commence à régner en France. J’ai commencé cet ouvrage le 2 décembre 1765. Le 17 du même mois il était sous presse"
Et le 31 décembre, pourrait-on ajouter, l’auteur était mis en prison , pour n’en plus jamais sortir.
Ainsi s’impose l’idée d’une littérature certes pleine d’esprit, mais composée dans l’urgence alors que l’auteur lui-même se trouve dans le plus complet dénuement, ce que confirmeront par ailleurs les déclarations de Du Laurens lors de son procès.
Au début d’Imirce , il y a , semble-t-il l’amorce d’une confession : " J’étais sans chausses, sans habits, sans chemises et sans pain, ma chère Zéphyre quand je composai cet ouvrage" Le comique de l’évocation dissimule mal la figure d’un auteur qui souffre, mais qui a su choisir l’humour dont on sait qu’il est la politesse du désespoir. En effet, bouffon, enjoué, satirique, le roman laisse percer parfois quelque sourde inquiétude, quelque sombre prévision d’un avenir trop prévisible :Ainsi, à propos des prêtres peut-on lire: " tous ceux-ci, au lieu de tirer les damnés de l’enfer, y envoient par charité tous ceux qui ne pensent pas comme eux, et m’y enverront sûrement, lorsqu’ils liront mon livre" A la lecture de ces lignes on est en droit de se demander pourquoi Du Laurens n’apparaît pas dans l’histoire de la littérature comme une victime du fanatisme et de l’arbitraire.
On comprend donc que Du Laurens, en partie pour conjurer le sort , se joue de procédés de distanciation propres au roman et au conte philosophiques au XVIIIe siècle, que ce soit pour détruire de l’intérieur une construction romanesque considérée avant tout comme une création de l’esprit, ou pour transmuer en fiction, en fiction dont on peut sourire, ce que l’on sait être bien réel. A l’origine du Compère Mathieu, comme à l’origine de toute l’œuvre de Du Laurens , il y aurait donc une sorte de jubilation liée à l’acte d’écrire, jubilation que l’on retrouve à la lecture de l’œuvre .
 
Mais quel est donc l’argument de ce roman singulier ? Jérôme et Mathieu sont nés le même jour " à Domfront, petite ville de Normandie, le premier dimanche d’août 1709", de surcroît , leurs pères respectifs exercent le métier de cordonnier et mourront tous deux le même jour, et de la même façon.Tout dès le départ rapproche les deux personnages, et l’on pourrait s’attendre au récit banal de leur enfance , de leur jeunesse et de leurs amours, tel étant par ailleurs le sujet sans cesse différé de Jacques le Fataliste, mais le lecteur, à travers toutes ces coïncidences est invité à deviner une mise en cause du romanesque.
A l’âge de dix ans, tous deux sont envoyés au collège de La Flèche, tenu par les Jésuites, où Mathieu va faire montre d’un talent exceptionnel pour l’étude, un peu comme Du Laurens lui-même, alors que Jérôme, qui en saura toujours assez pour être prêtre, progresse peu dans ses études. Rapidement Mathieu va passer auprès des Jésuites pour un esprit rebelle, vif et caustique, allant jusqu’à convaincre " le préfet d’avoir cité à faux dans un sermon" Finalement , après neuf ans passés au collège Jérôme et Mathieu, devenu désormais le Compère Mathieu, sont chassés de La Flèche : "Enfin trois choses achevèrent de le perdre dans l’esprit de ses maîtres. 1° Il se moqua ouvertement de certaines pratiques pieuses (...) 2° Il ne voulut plus répondre aux Litanies 3° Il fit un enfant, dont je fus le parrain. En conséquence de ces crimes on le chassa." Le récit de ces événements occupe deux pages de cette édition.
Les thèmes du roman sont déjà présents dans ces trois chefs d’accusation, et le titre de l’ouvrage y trouve son explication. Au XVIIIe siècle, en effet, on désignait du nom de compère toute personne qui avait été choisie pour être le parrain d’un enfant. Le terme s’appliquait de manière réciproque pour désigner ceux qui avaient procédé à ce choix . A cette désignation s’ajoutaient un certain nombre de contraintes dont l’une a été utilisée par Robert Challe dans une nouvelle des Illustres Françaises: il n’était pas permis d’épouser la personne avec laquelle on avait tenu un enfant sur les fonts. A l’époque de Du Laurens, le terme a donc un certain passé littéraire. Le Dictionnaire de L’Académie ajoute "On dit familièrement d’un homme que c’est un compère, pour dire, que c’est un homme adroit, qui va à ses intérêts, et dont on doit se défier". Sans doute Du Laurens joue-t-il de ces nombreuses acceptions.
Lorsqu’ils quittent le collège de La Flèche Jérôme et Mathieu sont âgés de dix-neuf ans; nous sommes en 1728 à une époque où d’étranges phénomènes se déroulent sur la tombe du Diacre Paris. La fantaisie va d’abord les conduire à Bordeaux où, faisant marche arrière après avoir dépensé tout leur argent ils vont gagner Domfront et partir pour Paris après la mort de leurs pères respectifs. En route pour la capitale ils ne vont pas tarder à rencontrer un curieux personnage, bigot à outrance et grand admirateur de l’œuvre des Jésuites, en la personne de l’espagnol Don Diego Arias Fernando de la Plata, y Rioles y Bajalos, atteint d’un condylome syphilitique que va guérir le Compère. A l’instigation de Mathieu, les trois personnages vont former une société de philosophes dont le compère est en quelque sorte le maître spirituel : " Suivez l’un et l’autre mon exemple, mes actions seront vos leçons... comme la philosophie est une science dont les principes ne sont point encore bien développés; qu’il n’y a que le temps et l’usage qui puissent en procurer une parfaite connaissance ne vous étonnez pas de me voir souvent parler et agir inconséquemment : c’est le propre des philosophes. Ce qui vous paraîtra une contradiction en moi, sera une marque infaillible d’un nouveau degré de connaissance que j’aurai acquis"
Le Compère Mathieu n’est pas loin de se poser en nouveau Socrate, ou en nouveau Christ. N’oublions pas à ce propos que, pour Voltaire, le Christ était une sorte de sage, un philosophe en somme. De plus Mathieu, Jean et Jérôme sont des noms qui appartiennent à la tradition évangélique. Ainsi le Révérendissime Père Jean doit-il beaucoup, en ce qui concerne son patronyme, à l’auteur de l’Apocalypse, ce qui est une façon de rendre hommage à son grand caractère..
Les idées qui transparaissent ici sont partagées par un certain nombre d’esprits durant le Siècle des Lumières. De même Voltaire, à Ferney, avait rêvé d’une association de philosophes, et pensait qu’une douzaine d’entre-eux, au même titre que les Apôtres, pourrait transformer le monde.
Le contrat, ou le pacte philosophique étant ainsi établi entre les trois personnages, deux nouveaux venus vont se joindre à la troupe philosophique. Il y aura d’abord le prodigieux Père Jean -- à qui on a souvent comparé Du Laurens lui-même, bien qu’il semble plutôt que celui-ci ait voulu mettre en scène, à l’aide des personnages enfantés par son esprit , les différentes facettes de sa personnalité généreuse et tourmentée -- lequel rappelle Frère Jean des Entommeures des romans de Rabelais ; ensuite , un nommé Vitulos que connaissait Père Jean, rencontré en Hollande, complètera le groupe. A partir de ce moment la troupe gagne la Russie, avant d’accomplir une espèce de tour du monde, pour, au bout du compte, retrouver Paris où le Compère Mathieu fera une fin -- détestable selon Voltaire-- aussi pieuse que ridicule selon Du Laurens.
 
On n’est pas surpris par l’ampleur des voyages accomplis par ces personnages. Le dix-huitième siècle est une période de voyages et de découvertes; d’autre part , puisant dans sa vaste culture , Du Laurens a pu s’inspirer de Candide ainsi que de l’Histoire de Cleveland et des Mémoires d’un homme de qualité de l’Abbé Prévost; plus proche encore, en 1761, La Nouvelle Héloïse de Rousseau nous montre discrètement il est vrai lors d’une ellipse narrative, Saint-Preux accomplissant un tour du monde. Les voyages de Pantagruel ont également pu alimenter l’imagination de Du Laurens.
Il semble en tout cas que la nécessité de fuir -- et l’on peut ainsi rapprocher la biographie de Du Laurens de l’œuvre elle-même-- soit à l’origine de ces pérégrinations, car ce roman est un roman du mouvement, de la fuite.
L’impulsion est donnée, on l’a vu, dès le début du roman : Jérôme et Mathieu, chassés du collège de La Flèche vont devoir sans cesse fuir les persécutions. Rien à voir cependant entre ce début et celui de Candide où le fait d’être chassé du château du baron de Thunder-Ten-Tronck équivaut à un désastre inaugural, Candide ayant tout perdu avec sa chère Cunégonde. Ici, au contraire, il s’agit d’une fuite particulière : Mathieu a entrepris de se conduire en philosophe, c’est-à-dire de mettre en accord ses pensées avec ses actes, pour celà il lui faut remettre en question ce que les usages ont consacré, et prendre par conséquent le risque d’être en permanence victime des pouvoirs dont il sera amené à contester l’autorité.
Après leur expulsion du collège les deux personnages, enfilent la route de Bordeaux, mais c’est pour mieux se raviser après avoir quitté cette ville. Le Compère prend alors la parole : " Au lieu de rougir de ce qui venait de se passer à La Flèche, je devais me glorifier de la persécution que j’y ai essuyée, pour avoir frondé ouvertement les usages que la superstition a introduits dans l’exercice de la religion, et pour avoir rentré dans le droit que nous donne la nature de perpétuer notre espèce, où, quand, comment et avec qui nous jugeons à propos, et toutes les fois que l’envie nous en prend".
Cette profession de foi manifeste un accord total avec la Nature, source de vie -- telle que pourra la dépeindre Diderot dans Le Rêve de d’Alembert. Il y a, dans cette fuite orgueil philosophique, désir de combattre tout ce qui s’oppose à l’avènement de la Vérité : " O! mon cher Jérôme! mon cher Jérôme! il y a bien du chemin à faire avant que les opinions et les abus que les moeurs, la religion, les lois entraînent après elles, soient bannis de la terre, et que la philosophie dissipe les épaisses ténèbres dont elle est couverte!"
Il y a beaucoup de chemin à faire en effet, et Du Laurens conduira ses personnages au bout du monde, pour aboutir à une conclusion sans doute décevante : le Compère meurt, revenu à la religion, et le groupe de philosophes se disperse.
Le roman met ainsi en évidence qu’il y a du danger en effet pour qui s’efforce de vivre en philosophe. Parmi les figures d’originaux qui abondent dans le roman, on rencontre celle de ce vieillard qui a consumé sa vie dans l’édification d’une œuvre monumentale, laquelle n’est pas sans rappeler l’entreprise Encyclopédique. Après un prélude cocasse, où il a d’abord été pris pour un envoyé du démon par le superstitieux Diego, Du Laurens lui laisse le temps d’exposer le plan de son ouvrage et de parler de ses projets. Après son départ le Compère s’exprime ainsi : " Un vieillard à demi-timbré s’est enfermé pendant cinquante deux ans dans un grenier, pour éviter les importunités des sots, la persécution des méchants, et pour écrire en liberté. Que doit donc faire un homme qui a du bon sens ?" Une telle question ne laisse pas de poser un problème essentiel : quelle est la place de l’homme qui a rejeté les préjugés, les opinions, et qui, par conséquent, est devenu la cible de tous ceux qui ont intérêt que le peuple demeure simple et sot" Il semble bien que Du Laurens se soit souvent posé cette question et qu’il se livre là, d’une façon voilée, à une sorte d’aveu douloureux.
Les personnages de cette épopée burlesque vont donc fuir en permanence, fuir le mal, le monde, les persécutions, la violence, une violence présente d’ailleurs dès le début du roman à travers la répression exercée par la justice. A peine nos deux apprentis philosophes,( la troupe philosophique n’étant pas encore constituée), parviennent-ils à Domfront qu’ils apprennent que leurs pères, désignés auparavant comme des " cordonniers aisés, qui, sans se reposer uniquement sur le revenu de leur métier, trouvent, par quelque industrie secrète et particulière, le moyen de fournir amplement à la dépense du ménage et de donner une éducation honnête à leurs enfants" ont été pendus. Et le Compère de conclure : " Ha, j’entends (...) : mortui sunt patres nostri morte philosophorum . Hé bien, continua-t-il, ne voilà t-il pas encore un effet de la tyrannie des lois"

Le Compère réalise ainsi qu’il n’existe aucun moyen licite de s’éléver pour qui le désire, si le destin ne l’a pas fait naître dans une situation initialement favorable.

Dans cette fuite, la troupe de philosophes va traverser un certain nombre de lieux , réels pour la plupart, mais que l’auteur a chargé d’une portée emblématique, constituant ainsi un espace romanesque riche de significations . En effet, contraints de fuir les diverses persécutions dont ils sont l’objet, les personnages vont être amenés à chercher un endroit où vivre, exempt du mal et de la superstition.

Dans un premier temps, on voit le Compère et ses compagnons évoluer dans un espace qui correspond à l’Europe des Lumières : Paris, la Belgique, à travers l’épisode de Mons, Amsterdam et la Hollande, Pétersbourg où règne Catherine II.

Traditionnellement, la France est le pays des petits-maîtres et des petits marquis, de l’extrême raffinement, d’une certaine superficialité, comme le montre abondamment la littérature du temps.Ainsi, à Paris le Compère Mathieu va-t-il prêter ses talents à un personnage aussi illustre qu’insignifiant , le marquis de Barjolac, lequel désire se venger du Duc de Bracastron qui a osé le contredire chez la marquise de Grand-Chien. Après avoir été appelé chez ledit marquis, Mathieu attend quelque moment dans une antichambre, écoute la conversation de "deux ou trois grands laquais qui s’occupaient à diputer sur le mérite de la Sémiramis de Voltaire et du Catilina de Crébillon" avant d’être introduit dans l’appartement du marquis. Du Laurens dresse alors un éloquent portrait du personnage, véritable modèle du genre : "Il trouva le marquis occupé à se noircir les sourcils, à mettre son rouge, et à se parfumer les aisselles et les génitoires : cette besogne étant finie, son valet de chambre lui chaussa une paire de souliers à talons rouges dont l’entrée était bordée de canepin blanc; il acheva de l’habiller, il lui ceignit une épée dont la lame était de buis pour que son poids fatigue moins; et puis s’en alla. Lorsque le Compère et le Marquis furent seuls, ce dernier se jeta dans un fauteuil, se mit à mâcher quelques pastilles,prit de trois sortes de tabac dans la même tabatière, toussa d’un petit ton enfantin, se moucha dans un mouchoir de soie blanche, s’essuya avec un autre couleur de rose, se leva, se mira, se rengorgea, fit une pirouette sur le talon.(...)"

Il est inutile de préciser combien Du Laurens jugeait indûs les privilèges attachés à un nom, et on ne peut mieux montrer le ridicule des petits-Marquis. L’onomastique aidant, la plupart des aristocrates qui traverseront le roman seront affectés de noms ridicules ,qu’il s’agisse de Lord Foolishson, de la marquise de Grand-Chien, du marquis d’Importante Bête ou encore de M. le Marquis qui va à la guerre que Père Jean envoie " rejoindre les Héros du neuvième siècle"

Toutefois l’extrême raffinement de la société parisienne dissimule mal l’oppression qui la caractérise : Mathieu est arrêté pour les textes qu’il a écrits.On s’aperçoit alors que Paris est une ville où l’on ne peut échapper à la surveillance policière. Ce n’est qu’au terme d’un ensemble de péripéties romanesques que le compère, suivi de Jérôme et de Diego parvient à quitter la ville.

Sur le chemin de l’exil -- volontaire il est vrai --ils rencontrent une autre figure de l’arbitraire, à Mons, sous la forme du pouvoir militaire Autrichien, lequel exige des passeports pour aller d’un état à un autre, remettant ainsi en cause la liberté de mouvement que se sont octroyés les quatre personnages ( Père Jean ayant rejoint la troupe à Senlis) : " N’est-il point libre à tout homme, surtout à un philosophe de parcourir la terre entière sans être tenu de rendre compte à qui que soit de ses intentions et de ses démarches (...) Un chacun ne porte-t-il pas sur son front le passeport de la Nature ?"

En Hollande, le peuple des curieux et des amateurs se révèle un corps d’individus particulèrement imbus d’eux-mêmes, intolérants et incivils, accueillant fort mal les remarques et les facéties de Mathieu.. Seul l’amateur de livres, le bibliophile comme l’écrit Du Laurens, trouve grâce aux yeux du Compère.

De là, d’autant plus que Père Jean cherche à éviter la justice du pays, l’équipe maintenant constituée de cinq membres -- Vitulos, Franc-Maçon par intérêt s’étant joint à eux--, gagne la Russie, symbolisée par Pétersbourg, où il leur semble "que les Russes étoient effectivement plus raisonnables que les Français et les Hollandais" Trompés par ces apparences les philosophes décident de battre monnaie, afin de faire meilleure figure, ce qui leur vaudra, suite à une imprudence de Père Jean qui n’a pu réfréner ses désirs brutaux, d’être découverts et déportés en Sibérie.

Ainsi s’achève la première séquence du récit : la fuite les a conduits hors du monde de la civilisation et de l’état de société; réussissant à s’évader des mines, et la troupe ayant grossi au passage de tous ceux qui ont pu s’enfuir avec eux, ils gagnent un désert où ils vont devoir passer plusieurs mois.: "étant avancés environ 160 milles dans le désert, nous fumes arrêtés par des ruisseaux, des marécages et autres obstacles qui nous contraignirent de prendre le parti de passer l’hiver qui approchait, dans cet endroit"

Tout est alors en place pour la découverte de l’Etat de Nature or,c’est au cours de cet hiver que Diego tombe malade ,manque de mourir , reste trois jours comme mort , ressuscite au bout du troisième,--le blasphème n’étant jamais très loin chez Du Laurens--.et fait le récit de son voyage dans l’autre monde, reculant ainsi les frontières de l’entreprise, découvrant un espace nouveau, comme l’avait fait Simplicius Simplicissimus dans le célèbre roman de Grimmelshausen, et différant d’autant la confrontation avec les théories de Rousseau..

Une part importante du roman est consacrée à ce récit qui occupe une centaine de pages dans l’édition de 1772. Du Laurens y fait une description nourrie d’érudition et de fantaisie, du purgatoire,de l’enfer et du paradis, et se livre au passage à une aimable satire de la littérature religieuse qui a prétendu décrire ces différents lieux : " Le Paradis n’est point tel que les hommes le croient d’après S Paul, c’est-à-dire ce que l’oeil n’a jamais vu, ni ce que l’oreille n’a jamais entendu : il a été réservé à l’incomparable Jésuite Henriquez d’en donner une description exacte et complète; dans son admirable livre de l’Occupation des Saints dans le ciel." Ce n’est pas parce qu’il évoque le Paradis que Du Laurens oublie d’égratigner les Jésuites.

Les Saints eux-mêmes ne sont pas ménagés : on assiste ainsi à un banquet organisé au paradis auquel a été convié Diego, et dont les convives sont, parmi d’autres : Sainte Claire et Sainte Thérèse, Saint François et le Frère Massé, Saint Polycrone, Saint Jean Damascène, Saint Cyrille, Saint Dominique (...) ainsi que Ambroise Paré, Ponce Pilate et Rabelais, dont la présence peut sembler incongrue. Les convives festoient d’une façon fort peu ascétique : " les patés, les tourtes, les crêmes, les pâtes de toutes espèces; les fruits en tous genres, tant crus, secs, que confits, ou différemment préparés; les vins, les liqueurs, les fondants, les cordiaux, les excitatifs, les stomachiques et les digestifs les plus exquis, furent répandus avec profusion" A l’issue du festin, alors que tous ces illustres personnages se livrent à des conversations particulières Sainte Thérèse et Sainte Claire évoquent leur vie passée avec des accents qui ne sont pas sans rappeler une conversation mondaine entre deux héroïnes de roman.

Sainte Thérèse, après avoir rappelé ses premiers élans vers la foi en vient assez rapidement à l’évocation de ses amours terrestres. On croit alors lire un roman libertin ou sentimental : " Un jour que le hasard me fit rencontrer seule avec Don Pedre, il m’envisagea d’un air si tendre, ses yeux avaient quelque chose de si vif, de si pénétrant, que je m’évanouis à leur aspect" Plus tard la Sainte évoque en des termes identiques sa défaite face à son amant : " il voulut m’embrasser, je le repoussai; je voulus fuir, il m’arrêta; je redoublai mes efforts, il redoubla les siens; je voulus me fâcher, mais la nature trahit mon courage : je me pâmai, et je tombai sur un sopha, sans mouvement et sans connaissance. J’ignore les autres préludes de ma défaite; je ne recouvrai le sentiment que pour voir le triomphe de mon vainqueur"

Du Laurens a toujours pris parti contre les contraintes qu’impose la vie monacale en s’opposant à la nature et au tempérament, et on ne peut que rappeler de quelle façon Père Jean vient en aide à la religieuse qui lui avoue lutter contre les atteintes de la concupiscence.

Par la suite Sainte Thérèse connaît le bonheur auprès de son amant : " Je vécus deux ans dans le sein d’une félicité digne d’être enviée. L’amour le plus tendre, l’estime la plus parfaite, une confiance entière et réciproque, des plaisirs toujours vifs, toujours nouveaux, que nous nous procurions à l’aide de certains moments que nous savions nous ménager à propos nous rendaient les deux plus heureux mortels de la terre. Mais ce bonheur ne dura guère : la petite vérole enleva mon amant en six jours de maladie" On ne compte pas, dans les romans de l’époque, le nombre prodigieux de personnages que la maladie vient faire disparaître ; la mort subite de l’amant va plonger Thérèse dans le désespoir avant qu’une sorte de consolation ne lui apparaisse dans la religion.

Le récit de Sainte Claire présente au lecteur, à travers la figure de saint François d’Assise, l’image d’un extravagant, d’un enthousiaste qui, ne supportant que l’on puisse mettre en doute la véracité de ses affirmations, finit par donner un spectacle digne des petites maisons . En effet la Sainte ayant refusé de croire que le Sauveur lui était apparu pour lui imposer les marques de sa passion celui-ci "se jeta par terre en s’arrachant la barbe, en roulant les yeux comme un forcené, et en hurlant si épouvantablement que Frère Illuminé (...) accourut tout effrayé me demander ce qui avait donné lieu au carillon que le Saint Homme faisait"

Les visions de Diego n’apportent aucune réponse aux différents problèmes que rencontrent , dans leur périple, les héros du roman. Au contraire la sainteté y apparaît comme une sorte de délire, et les saints eux-mêmes comme des possédés ou des enthousiastes à qui on peut légitimement opposer les philosophes qui, eux, n’ont jamais cherché à constituer une secte et généralement, (mais est-ce le cas dans le Compère Mathieu?) évitent de se conduire comme des fanatiques.

Du Laurens présente comme une maladie de l’âme la vocation de Sainte Thérèse et de son frère. Les livres dont ils s’abreuvent, parmi lesquels figure La Légende dorée de Voragine sont vraisemblablement la cause première d’un tel dévoiement du bon sens. Les actions pieuses des saints personnages dont est riche l’histoire religieuse apparaissent comme autant d’extravagances, comme autant de visions dignes des tableaux de Jérôme Bosch. Ce ne sont que souffrances, tortures, images de la folie de l’homme lorsqu’il s’essaie à atteindre le sacré. Du Laurens y voit indéniablement une perversion -- au sens psychanalytique du terme, mais avant la lettre-- des dispositions naturelles de l’homme. De quoi rêve Sainte Thérèse, si ce n’est d’amour?

Partant, Le Compère Mathieu, et cela est clair dans le discours de Diego dont Du Laurens fait son porte-parole involontaire, apparaît comme une machine de guerre tournée contre la religion et les désordres auxquels elle conduit. A travers une parodie de la vie des Saints, ou des Saintes, Du Laurens délivre une satire brutale de la religion.

Les miracles sont aussi mis en cause. Evoquant les tortures auxquelles étaient soumis les premiers chrétiens Du Laurens accumule les évocations miraculeuses, jusqu’à l’absurdité, l’écoeurement. Ainsi, sans mettre en cause qui que ce soit il parvient à déconstruire l’édifice de tant de siècles.

Le mot "sectateur" fournit également l’occasion de rappeler les principales périodes pendant lesquelles l’Eglise s’est servi de l’enthousiasme de ses partisans pour accomplir son œuvre , ou a combattu celui, tout aussi funeste et délirant, de ses opposants. L’évocation des "caînites, des carpocratiens, des Eonites, des Flagellants, des Guillemetelins, des Dulcinistes, des Bégards, des Bisoques, des Valésiens, des Christiens" persuade aisément le lecteur que tout homme à convictions doit être regardé comme un énergumène.

La foi, comme chez Voltaire, dans les Lettres Philosophiques , est donc présentée comme un dangereux ferment. Voltaire , dans la treizième lettre, consacrée à M. Locke écrivait : "Ce n’est ni Montaigne, ni Locke, ni Bayle, ni Spinoza, ni Hobbes, ni milord Shaftesbury, ni M. Collins ni M. Tolland, etc, qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie; ce sont pour la plupart, des théologiens, qui, ayant eu d’abord l’ambition d’être chefs de secte, ont eu bientôt celle d’être chefs de parti"

Le Compère Mathieu renvoie indéniablement aux propos de Voltaire. Ayant interrompu Diego, Père Jean s’exclame : "Les philosophes de tous les temps ont fait des disciples et non des enthousiastes. Descartes, Newton, Locke, ont fait des sectateurs, mais aucun d’eux ne s’est fait égorger pour soutenir le mécanisme des tourbillons, ou l’existence du vide, ou les lois de l’attraction, ou la fausseté des idées innées (...)Mais qu’un autre homme s’avise de dire qu’il vient d’être battu par le Diable, et que Dieu lui a révélé quelque mystère inouï; qu’il débite d’un ton d’inspiré quelques opinions absurdes, quelque discours qui étonne, qui touche, qui épouvante le peuple ou l’éblouisse, je réponds du succès de sa mission..." Plus proche de nous, et plus radical, Cioran, dans le Précis de Décomposition, affirmera que toute idée conduit au fanatisme, et stigmatisera ainsi ce que sera le XXe siècle : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé. Ainsi Le Compère Mathieu finit-il par délivrer une vision pessimiste de l’homme et de l’humanité. Une façon d’échapper à l’emprise du monde peut-être de sombrer dans la folie : Diego y sombrera à la fin du roman, quant à Du Laurens lui-même, ce sera sans doute son ultime fuite.

Diego ayant survécu et l’hiver étant passé, Père Jean et toute la troupe décident de partir vers l’Est et entrent dans le désert de Samoïo où ils sont à deux doigts de mourir de faim. Heureusement, Père Jean, profitant des dispositions naturelles du peuple anglais pour le suicide , parvient à persuader ses compagnons de goûter à la chair humaine et atteint de la sorte au point extrême du roman, renvoyant à des thèses énoncées par La Mettrie dans son Anti-Sénèque : " Ceux qui, sur mer, prêts à mourir de faim, mangent celui de leur compagnons que le sort sacrifie, n’en ont pas plus de remords que les anthropophages." écrit en effet ce dernier.La consommation de leur semblable -- fût-il anglais-- leur permet de poursuivre leur route jusqu’à ce qu’ils se trouvent au contact d’une peuplade plongée dans l’Etat de nature , telle qu’aurait pu la rêver Rousseau : " nous arrivâmes dans une habitation composée d’une cinquantaine de cabanes, toutes habitées par une nation à demi-sauvage, vêtue de peaux, et parlant à peu près comme les grenouilles coassent"

Désespéré par le train du monde, Mathieu songeait depuis quelque temps avec enthousiasme à se dépouiller de sa condition d’homme civilisé pour embrasser celle d’homme de la nature. L’expérience sera à la fois burlesque et désastreuse. Du Laurens n’a jamais souscrit aux paradoxes de Rousseau et ridiculise les théories défendues par ce dernier , notamment lorsque Mathieu, s’adressant au peuple sauvage, fait part au reste de la troupe de la décision qui est la sienne : " Je déteste mon ingrate patrie; je vais brûler les haillons que je porte, et qui me rappellent encore la mémoire des états policés; je renonce à ma langue maternelle; je ne veux plus que coasser ou hurler comme tu fais en un mot, je veux vivre mourir et être enterré au milieu de toi.

En finissant ces mots, le Compère se dépouilla nu comme la main, et jeta ses habits dans le feu, puis s’étant couvert le dos d’une peau que nous avions trouvée dans la baraque, il se mit à coasser comme les grenouilles (...)"

On reconnait dans cet extrait l’influence des nombreux textes de l’époque qui présentent, sous de multiples aspects, la figure du "sauvage". Le Compère Mathieu est un livre nourri de livres, pétri d’intertextualité , comme l’écrit Annie Rivara dans la préface qu’elle donne à Imirce ou la Fille de la Nature, et le voyage qu’effectuent les personnages dans leur fuite est aussi un voyage à travers les différents systèmes philosophiques qu’a affectionnés le XVIIIe siècle. Les questions posées sont essentiellement : où trouver le bonheur?, où trouver la vérité ?

Pour Du Laurens l’Etat de Nature n’apporte pas de réponse à ces interrogations. En revanche le tragique n’est pas loin : les sauvages vont se révèler de stupides sacrificateurs d’enfants, aussi lâches que cruels. L’Etat de Nature ne met donc pas à l’abri du mal : la quête se poursuit .

La suite du voyage qui va permettre, après un passage rapide à Goa, de revenir à la civilisation, voit la séparation momentanée du groupe lors d’un épisode qui emprunte au romanesque en vogue à l’époque, romanesque dans lequel Du Laurens puise sans scrupules. En effet, nos héros approchant des côtes du Portugal une tempête s’élève et le navire où ils se trouvent fait naufrage . Jérôme se retrouve seul, persuadé que tous ses camarades sont morts noyés. Recueilli par un navire anglais, il est débarqué à Cadix d’où il gagne Grenade.

C’est dans cette ville qu’il va connaître le mal absolu, tel qu’il apparaît dans les romans et dans l’imaginaire voltairiens, sous la forme de l’Inquisition.Rappelons à ce propos que Voltaire consacre à la vénérable institution un chapitre important de l’Essai sur les Moeurs.

Jérôme , emprisonné dans les cachots de l’église à la suite d’une imprudence (il a osé douter de la sainteté des propos tenus par deux religieux de l’Ordre de Saint -Dominique ) va faire l’expérience des procédés du Saint Office et assister au martyre d’une jeune fille d’environ dix sept ans, dans une atmosphère évoquant ce que seront les romans du Marquis de Sade : "Le profond silence qui régnait dans ce lugubre lieu pendant ces préparatifs effrayants, la sombre lueur dont il était éclairé, les funestes instruments dont il était meublé, la douleur, l’accablement de la victime, les regards irrités des juges, l’air féroce des bourreaux, suspendirent tous mes sens, et faillirent de me faire mourir de frayeur et d’angoisse" Ayant réussi à s’évader il va chercher à gagner ce qui lui apparaît comme l’ultime refuge: l’Angleterre.

De fait , dans un premier temps, le pays semble accueillant pour qui a pris une aversion insurmontable envers ceux où règne le catholicisme, toutefois le problème de la subsistance individuelle s’y pose avec autant d’acuité qu’ailleurs : " partout je trouvais les mêmes difficultés pour subsister : j’avais l’âme trop haute pour me résoudre à chercher une condition; et je ne possédais aucun talent; je ne savais aucun métier."Une telle recherche va donner à Jérôme l’occasion d’exhaler en une longue plainte tout ce qui peut constituer le tragique de la condition humaine : "Est-il possible, m’écriais-je quelquefois, que je sois né homme; que je sois né pour être aussi malheureux que je le suis? (...) Je m’étais mis dans la tête que les ignorants ont toujours tort, et je crus que les savants avaient toujours raison. Mon Compère était de ces derniers; je suivis ses conseils, sa personne; je menai avec lui une vie errante et infortunée, jusqu’à ce qu’après avoir vu sa philosophie échouer dans les déserts de la grande Tartarie, je vins faire naufrage avec lui et mes autres compagnons sur les côtes de l’Espagne occidentale." Cet extrait, que l’on a choisi de citer presque intégralement, met l’accent, à travers le résumé qu’il donne des aventures des différents personnages , sur les thèmes importants du roman; parmi ceux-ci celui de la fuite et de la recherche du bonheur figurent parmi les plus saillants, ils constituent en quelque sorte la chaîne secrète de ce récit si disparate en apparence.

Ainsi, parvenu en lieu de sécurité, Jérôme éprouve-t-il le besoin de faire une sorte de bilan : la philosophie a échoué dans les déserts de la grande Tartarie. Tout est donc en place pour cette fin qui attristait si fort Voltaire.

L’Angleterre est toutefois la patrie du bonheur dans la mesure où sur son sol , à travers un artifice romanesque énorme, Jérôme va retrouver les membres de la confrérie philosophique qui tous ont échappé au naufrage. Cependant Mathieu, ébranlé dans ses convictions est devenu manichéen, et , après avoir entendu le récit des aventures de Jérôme dans les cachots de l’inquisition, se persuade pour le coup que tout est mal sur la terre.

Il semble donc qu’il n’y ait pas de salut pour nos cinq personnages; non seulement leur quête a échoué, nulle part l’homme ne peut échapper à l’oppression et au mal, de plus le voyage, la fuite, les ramène tous au point de départ, en France. Ce qui était possible dans Candide ne l’est plus dans Le Compère Mathieu : il n’est nulle part de métairie où il serait loisible de cultiver son jardin.

En effet, à la suite d’une querelle avec un aristocrate anglais, Père Jean est condamné à mort par un tribunal qui ne s’est pas montré insensible aux privilèges dûs à la noblesse, et ceci en dépit d’une défense vigoureuse fondée sur la raison : "Messieurs, chacun de vous ne sent-il point au fond de son âme, que s’il était prouvé que j’eusse menacé de faire jeter un Lord d’Angleterre dans la Tamise, et que trois jours après cette menace quelques scélérats ayant attaqué ce Lord, il en eût tué quatre fois autant que j’ai fait; chacun de vous, dis-je, ne sent-il point qu’il avouerait (..) que la défense du Lord serait une action héroïque(...)"Père Jean s’évade et gagne la France, bientôt rejoint par le reste de la troupe : l’Angleterre s’est révélée être une terre où règne l’injustice.

Il faut souligner également la prolifération des voyages à l’intérieur des récits insérés dans le roman: Diego mène une vie errante et malheureuse, passant de mains en mains, Père Jean de son côté mène une vie aventureuse qui préfigure en quelque sorte, par une espèce de mise en abyme ce que sera le roman de Du Laurens.

Le bilan du voyage semble particulièrement désastreux. Ayant constaté que le mal règne partout aussi bien en société que dans les groupes humains conformes à l’Etat de Nature , l’équipe va se dissoudre : Mathieu meurt, revenant in articulo mortis à d’anciennes croyances ou superstitions; Diego sombre dans la folie; Vitulos retourne chez les Capucins; Père Jean se fait capitaine de Dragons et Jérôme demeure à Paris auprès du sage religieux qui avait accompagné Mathieu dans ses derniers moments.

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Le Compère Mathieu a longtemps embarrassé les commentateurs. Que conclure en effet de toutes ces contradictions, d’un tel mélange de bouffonnerie et de tragique ? Roman de tous les excès Le Compère Mathieu mérite de retrouver les faveurs du public d’autant plus que les questions qu’il soulève -- et auxquelles il se garde bien d’apporter des réponses établies et définitives -- sont celles qui traversent encore le monde contemporain.

En somme, pour Du Laurens il n’y a pas dans la société du temps de place pour celui qui dénonce les abus , ailleurs que dans la mort, la prison ou la folie. Ainsi, en dépit de l’apparente incohérence du roman ( Les Goncourt écrivaient : "Dans ce carnaval de la Bible et de l’Evangile, de l’enfer et du paradis, il y a un pamphlet, un réquisitoire, un manifeste.") l’unité esthétique de l’œuvre se fait autour du concept, nouveau à l’époque, de révolte; et Du Laurens multiplie les provocations sur des thèmes comme l’éducation des enfants notamment, Père Jean parodiant Emile et instituant un système aux résultats pour le moins surprenants, ou sur le cannibalisme , renvoyant ainsi à toute la philosophie d’un siècle qu’il met en discussion ou en accusation.

 

Un autre principe d’organisation, tout aussi important, repose sur le dialogisme : Le Compère Mathieu est avant tout un roman de la parole, où l’acte de parler est indissociable de la conduite du récit. Comme dans de nombreux romans de l’époque on y rencontre toute une mise en scène du dialogue dans laquelle les fonctions d’émetteur et de récepteur sont nécessaires et interchangeables.

S’inspirant du roman picaresque, dont Gil Blas de Santillane constitue un bon exemple, le roman multiplie les récits rétrospectifs. Lorsque Jérôme et Mathieu font la rencontre de Diego celui-ci s’empresse de leur faire le récit de sa vie; il en ira de même lors de la rencontre de Père Jean. En quelques pages, à travers le récit du Révérendissime Père Jean, le lecteur se pénètre d’un système de pensée fondé sur la satisfaction de tous les désirs. Diego, au centre du roman, évoque, on l’a vu, en un vaste récit rétrospectif, ce qu’il a vu dans l’autre monde.

Le savant rencontré à Paris, au début du roman, livrera de même le témoignage d’une vie consacrée à la recherche Dans certains cas le récit peut être faux, pure invention : ainsi , Mathieu régale-t-il d’une histoire totalement fictive, mais conforme à l’esprit romanesque, le sergent qui, à Paris, allait l’appréhender. Au passage Du Laurens se livrait à une satire de la vénalité des membres de la police.

La parole est partout, jusqu’au Paradis , c’est-à-dire au coeur même du récit de l’espagnol. Sainte Thérèse évoque ce que fut sa vie, alors que Sainte Claire rappelle les grands épisodes de celle de Saint François.

Il convient aussi de montrer la présence d’un certain nombre d’ellipses, dans lesquelles on imagine que les personnages ont pu être amené à parler. De retour d’Espagne, Jérôme narre ce qui lui est arrivé d’une façon bien succinte dans un roman aussi bavard : " nous nous dîmes tout ce que l’on peut se dire en pareille occasion : après quoi je contai ce qui m’était arrivé depuis le naufrage" Du Laurens a de la sorte évité au lecteur le rappel d’événement déjà connus.

Le roman est donc avant tout construit sur la possibilité de l’échange verbal. Père Jean coupe la parole à Diego pour développer les réflexions que le récit de l’Espagnol a fait naître en lui : "... La Béâte a raison, interrompit Père Jean : les philosophes de tous les temps ont fait des disciples et non des enthousiastes." Chaque acte de parole induit une réponse. Le récit fait par Diego de son séjour dans l’autre monde fournit aux auditeurs la possibilité de tenir une conversation à caractère scientifique dans laquelle apparaissent des thèmes que l’on rencontrera plus tard dans Le Rêve de d’Alembert de Diderot. On y évoque quelles causes ont pu contribuer à produire les visions du personnage : "La formation et la nature des idées dépendent des différents mouvements ou ébranlements, dont les fibres du cerveau se trouvent affectées par les impressions que chacun de nos sens y transmet à sa manière, et la reproduction des idées vient de la reproduction des mêmes mouvements qui les ont occasionnées..."

Ailleurs, le récit de Jérôme qui vient d’échapper aux cachots de l’Inquisition va conforter le Compère dans son pessimisme radical., un tel comportement ayant pour conséquence de conduire ses comparses à se déterminer par rapport à lui : " il se persuada pour le coup que tout était mal : Vitulos fut presque de son sentiment : Diego ne douta plus que la fin du monde n’approchât; le Révérendissime jura qu’il étriperait autant de moines qu’il en rencontrerait; pour moi, quelque sujet que j’eusse de me plaindre, je trouvai que le Compère et Père Jean outraient les choses."..Tout ici invite à la confrontation des idées : la prise de position philosophique de Mathieu conduit les autres protagonistes à se déterminer par rapport à lui. Ainsi, Jèrôme entreprend-il de le détromper , mais en vain. S‘ensuit une discussion quasi générale où les avis de Jérôme, Père Jean et Vitulos se donnent libre cours. Pour Jérôme il convient de vivre en acceptant le monde tel qu’il est : "Bornons-nous (...) à savoir que le mal existe; et n’étendons point nos regards plus loin, son origine est environnée de ténèbres impénétrables à la raison humaine."Père Jean, quant à lui, énonce une règle de vie fondée sur l’idée de plaisir : " ...je borne mon étude et mes recherches aux seuls plaisirs de la vie. Un flacon de vin bannit chez moi le souvenir de deux ans de diète et d’un siècle de mélancolie : un bon repas, un bon lit et un tendron de quinze ans m’apprennent que s’il y a du mal dans le monde , il y a aussi quelque bien; et que la moindre dose de celui-ci défraie au centple de celui-là (...) Savoir jouir est tout ce que je sais " Vitulos prêche une certaine prudence, un peu à la manière de Voltaire dans Candide. Toute vérité n’est pas bonne à être divulguée : "Il y a mille et mille personnes sages qui s’aperçoivent des erreurs dont le peuple est imbu, surtout à l’égard de la religion;mais aucune d’elles n’entreprendra jamais de le désabuser, à moins qu’il ne soit suffisamment préparé à voir le jour"

Une telle confusion ainsi que l’impossibilité de convaincre le Compère Mathieu vont déterminer Jérôme à proposer une sorte de défi : il s’agit de tenter de persuader Mathieu de son erreur au moyen d’un exposé philosophique en forme, où seront présentés tous les arguments susceptibles d’influer sur la pensée et les convictions du récalcitrant.

Il est à noter, pour faire apparaître comme une constante la prolifération du dialogue à l’intérieur du roman que cet exposé est interrompu plusieurs fois : "Si ce que tu dis est vrai, interrompit Père Jean, voilà l’origine du mal, tant physique que moral, toute trouvée" et encore, quelques pages plus loin : " Je veux devenir sorcier si je t’entends, interrompit Père Jean" Mathieu lui même défendra son point de vue , rappelant les termes du pacte philosophique dont il a été question : " Je t’ai dit aussi, interrompit le Compère, qu’il ne fallait point s’étonner de me voir nier dans un temps ce que j’avais affirmé dans un autre; et que ce qui paraissait une contradiction en moi, était une marque d’un nouveau degré de connaissance que j’avais acquis"

Du Laurens prend toutefois soin d’annihiler l’effet de ces bonnes paroles. Son exposé terminé, Jérôme s’aperçoit que plus personne ne prête attention à ses propos. Il a parlé en vain : "J’avais été jusqu’ici tellement occupé de la matière que je traitais, que je n’avais pas pris garde à ce qui s’était passé autour de moi. Mais lorsque je voulus faire une petite pause pour reprendre haleine, je m’aperçus que si la vérité ne fait pas toujours impression sur l’esprit de ceux auxquels on la prêche, cela vient souvent de la rhétorique du prédicateur. Père Jean ennuyé de m’entendre s’était enivré, Vitulos s’était endormi, et le Compère était disparu : il ne restait plus que Diego qui me regardait avec deux grands yeux et la bouche béante"Non seulement Jérôme n’a pas achevé son exposé, mais ses conséquences se révèlent dérisoires. La parole philosophique est assimilée à un bavardage insipide qui ne peut en aucun cas résoudre les problèmes qu’elle soulève.

Quelques pages plus loin, alors qu’il a entrepris de catéchiser Jérôme, Diego se trouve victime du même phénomène : "Mais que vois-je ? mon camarade Jérôme rit de mes remontrances!"

Le procédé était déjà présent au début du roman, et cette fois, Mathieu, déclamant contre les abus, en faisait la désagréable expérience : "Comme je n’entendais rien à cette espèce de déclamation, le Compère déclama tout seul, et déclamait encore lorsque nous arrivâmes dans un petit bourg où nous résolûmes de dîner"

On fait peu de cas des mots dans un roman qui est pourtant rempli de discours, de dialogues, de déclamations. Sans doute parce qu’ils n’ont aucune importance. On peut rappeler le sage derviche qui, dans Candide , répondait à Pangloss cherchant à savoir pour quelle raison un aussi étrange animal que l’homme avait été formé : " De quoi te mêles-tu [...] est-ce là ton affaire ?", et qui, lors d’une nouvelle question de l’impertinent philosophe : " Que faut-il donc faire": concluait par un définitif : " Te taire "

Bien souvent en effet la parole est la cause du mal. Mathieu a été chassé du collège parce qu’il s’en était pris à ses maîtres; la bastonnade de Mons aurait pu être causée par la maladresse de Diego, ensuite par l’entêtement philosophique de ses camarades. En Hollande le Compère s’attire la colère des savants et des amateurs à qui il rend visite pour les avoir contredits. A la fin du roman c’est à la suite d’un échange de paroles un peu vif que Père Jean est condamné à mort. En Russie l’orgueil des personnages les avait empêché de prononcer les paroles qui leur aurait évité la déportation en Sibérie.

Mais le Compère Mathieu a aussi toute l’apparence d’une conversation avec les morts. Lors de leur séjour en Hollande, Mathieu, Jérôme et Vitulos rendent visite à un bibliophile. A une remarque de Mathieu lui faisant remarquer qu’il ne pourra jamais lire tous les livres qu’il a acquis, il fait cette réponse : " s’il m’était permis de m’exprimer en poète , je vous dirais que je me regarde ici comme une abeille, et cette collection comme un parterre de fleurs sur lequel je promène mon imagination, et dont je tire le miel qui me nourrit l’esprit, me fortifie l’âme, me réjouit le coeur. Je converse avec les morts, j’adopte, je contredis, je loue, je blâme ce qu’ils disent, et je ne m’en fais point d’ennemis. D’ailleurs je n’ai point acquis cette bibliothèque pour moi seul : elle est ouverte aux savants, aux gens de Lettres et à mes amis"

Ainsi le livre est-il un instrument de sociabilité; il invite à l’échange; les admirateurs d’une même œuvre partagent les mêmes idées, vivent les mêmes rêves.

Toutefois l’évocation d’une bibliothèque, motif récurrent dans l’œuvre de Du Laurens, peut avoir une portée polémique. Dans l’Epître dédicatoire à mon frère Jean Jacques Rousseau, ci devant citoyen de Genève que l’on trouve en tête des Abus dans les cérémonies et dans les moeurs Du Laurens ne manque pas l’occasion qui lui est offerte de railler les ennemis des philosophes ainsi le narrateur, visitant la bibliothèque d’un quaker, réagit de la manière suivante : "Je fus surpris de l’arrangement de cette superbe bibliothèque et du rare choix des livres. Aucun insecte n’y rongeait les respectables morts qui habitaient ce séjour. L’abbé Trublet, Palissot et Fréron, qui tombent par lambeaux sur nos quais, n’avaient pas la moindre égratignure de cette vermine qui partout ailleurs s’attache à leur production." Quiconque se targue d’être philosophe se doit alors d’exécrer les trois personnages dont le nom est mentionné ici. Dans Imirce la jeune héroïne ayant à peine quitté la cave où elle a passé toute son enfance se laisse aisément persuader qu’un Fréron est un âne -- et personne ne vient la détromper.

Ainsi Du Laurens utilise les livres à des fins multiples. Cela peut expliquer la proliférations des notes et des références dans son œuvre . Le Compère Mathieu en effet multiplie les références savantes, à la littérature religieuse souvent, pour remettre en cause son enseignement. N’écrit-il pas dans La Chandelle d’Arras que la " Légende est un gros livre rempli de contes de ma Mère l’Oie [et que] ceux qui aiment encore le vieux temps et les vieilles sottises trouveront une pâture abondante dans cette production, la honte et le monument éternel des bétises de nos pères"

De même, à propos des morales de Jean Goule : "Saint Jean Goule fut cocufié par sa femme. Le bruit de ses miracles étant venu aux oreilles de Madame, elle plaisanta son époux miraculeux, en disant : bon, il fait des miracles comme mon cul pète. A l’instant le Ciel signala sa vengeance sur le derrière de Madame Jean Goule. Cette femme péta jusqu’au dernier moment de sa vie "

On excusera la verdeur du propos dans un ouvrage publié à Arras "aux dépens du chapître". Toutefois l’objectif est évident. Qu’il cite exactement les textes religieux ou qu’il les accommode à son gré , Du Laurens ne remet pas en cause l’existence de Dieu, mais fait des gorges chaudes de tout ce qui accompagne la vie de saints et s’en prend d’une façon virulente à tout ce qui de près ou de loin ressemble à une religion instituée..

Nombreuses aussi sont les références philosophiques. Du Laurens puise dans sa vaste culture et convoque Charron, Montaigne, Voltaire, Rousseau, Toussaint, Helvétius et bien d’autres, que ce soit sous forme d’allusions ou de citations. Le Compère Mathieu se présente comme un fidèle reflet de la littérature du temps. A travers ce dialogue des morts et des vivants se cherche une philosophie faite, semble-t-il, de renoncement.

Tout se passe comme si l’œuvre était organisée autour de quatre grands cycles de paroles : le cycle de Mathieu ( la fuite du collège, le séjour à Paris et à Amsterdam); le cycle de Jean ( Le séjour en Russie et en Tartarie, qui culmine avec l’épisode consacré à l’anthropophagie.); le cycle de Diego ( essentiellement à travers le récit du voyage dans l’autre monde.) et finalement le cycle de Jérôme qui seul, semble-t-il, a découvert une forme de sagesse. Le dialogue a donc pour fonction de faire s’affronter les idées, de les user de les polir, jusqu’à ce que leur essence se dégage. On reste confondu que de tant de mots surgisse le silence.

 

 

On n’en finirait pas avec Le Compère Mathieu, ce roman de la route, qui est aussi un roman dialogique, érudit, mais qui emploie l’érudition comme une arme, ce roman parodique, satirique, ce roman picaresque d’" un poète qui a mené La Fontaine à Parny, d’un romancier qui a mené Gil Blas à Jacques le Fataliste, d’un philosophe qui a mené Rabelais à Babeuf" comme le proclamaient les frères Goncourt. Ce brulôt, que la justice condamnait encore au XIXe siècle, et dans lequel s’exprime une pensée fuyante et contradictoire a tout pour séduire les lecteurs contemporains, lesquels ne peuvent qu’être sensibles au destin malheureux et amputé du facétieux abbé qui, avant Louis-Ferdinand Céline, témoignait aussi, à sa façon, de son voyage au bout de la nuit.

Didier Gambert