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François Fournier de Pescay 1771-1833

Les Cas rares

extrait du dictionnaire des sciences médicales 1813

 

 

IIe section.

Des cas rares qui s’observent dans les fonctions ou dans les actions de la vie.

J’adopte l’ordre alphabétique pour l’exposition des phénomènes qui composent cette section : cet ordre me paraissant plus favorable que celui des régions que je reprendrai dans le tableau des maladies que je range parmi les cas rares.

Abstinence. En 1684, un fou, qui croyait être le Messie, voulant surpasser le jeûne miraculeux de Jésus-Christ, s’abstint pendant soixante-onze jours de tout aliment ; il ne but même pas d’eau ; il ne fit que fumer et se laver la bouche. Pendant cette longue abstinence, sa santé ne sembla éprouver aucune altération ; il ne rendit aucun excrément. Vanderviel, qui rapporte ce fait, cite celui d’un potier de terre de Londres, qui dormit quinze jours de suite sans avoir été affaibli par le défaut de nourriture. Il lui semblait n’avoir dormi qu’une nuit.

Les Mémoires de l’Académie des Sciences, de l’année 1761, contiennent un cas d’abstinence qui dura quatre ans, et qui fut accompagné de circonstance aussi curieuses que rares. En 1751, une fille des environs de Beaune, âgée de dix ans et demi fut atteinte d’une fièvre dans laquelle elle refusa tous les remèdes, et e voulut ou ne put avaler que de l’eau fraîche. Il succéda à cette fièvre un mal de tête qui l’obligeait de sortir de son lit pour se rouler par terre. Dans un de ces accès, elle fut prise d’une syncope si longue qu’on la crut morte ; revenue à elle-même, elle perdit peut de jours après l’usage de ses membres qui restèrent flexibles, mais sans énergie dans le système musculaire. Elle perdit aussi l’usage de la parole. Cependant tous les accidents cessèrent, mais bientôt il s’en manifesta de nouveaux, elle fut prise d’un délire convulsif extrêmement violent ; il fallait employer les plus grands efforts pour la retenir au lit. Un traitement intempestif, perturbateur, les saignées, les vésicatoires jetèrent la malade dans une atonie complète. Elle perdit l’usage de tous ses mouvements, au point de ne pouvoir ni manger ni parler. Mais il lui restait le sens de l’ouïe, celui de la vue et du toucher. Sa raison demeura intacte ; elle en faisait usage pour faire connaître ses désirs au moyen de sons non-articulés. Ces sons étaient au nombre de deux, l’un qui approuvait et l’autre qui désapprouvait. Elle parvint par la suite à en augmenter le nombre : successivement elle put y joindre quelques mouvements des mains, qui se multipliaient avec les sons. Elle ne vivait que d’eau, en petite quantité. Son ventre était affaissé ; en y portant la main on touchait les vertèbres ; cette partie et les extrémités inférieures conservaient la sensibilité, sans jouir de la contractilité. L’œil était vif, les lèvres vermeilles, le teint assez coloré, le pouls avait de la force et battait avec régularité. Peu à peu la malade avala une plus grande quantité d’eau. Un médecin ayant essayé de lui faire avaler de l’eau de veau, à son insu, elle la rejeta avec de violentes convulsions. Ayant éprouvé une soif extrême, elle fit de grands efforts pour demander de l’eau, et la parole lui revint dès cet instant. Elle en conserva l’usage qui augmenta sensiblement ; elle but aussi davantage d’eau fraîche, la sécrétion des urines s’augmenta dans la proportion de la boisson. Les évacuations alvines étaient totalement supprimées. La malade commença à reprendre l’usage de ses bras, elle fila, s’habilla, se servit de deux béquilles avec lesquelles elle s’agenouillait, ne pouvant encore faire usage des jambes. Ce fut plus de trois ans après sa maladie qu’elle éprouva cet heureux changement. Le genou droit commença à pouvoir se lever, la cuisse de ce côté, ainsi que la jambe, prirent de l’embonpoint. La peau de tout le corps devint souple, le visage se remplit ; sérénité d’esprit. Vers l’âge de quinze ans, les menstrues s’étaient déclarées, l’appétit revint à la malade, et tous les accidents disparurent les uns après les autres. Elle marcha sans béquilles, et mangea comme une personne en bonne santé, après avoir été pendant quatre ans sans pouvoir prendre autre chose que de l’eau.

Le professeur Dumas remarque que l’abstinence prolongée est un phénomène plus particulier aux femmes qu’aux hommes ; le docteur Moreau observe à ce sujet, dans son Histoire naturelle de la Femme, que la polyphagie est une propriété du sexe mas-culin ; la digestion, chez les femmes, ajoute-t-il, se fait avec une grande rapidité, cependant la consommation d’aliments est beaucoup moins considérable, et le besoin de la faim ne paraît pas les presser et les tourmenter d’une manière aussi impérieuse. Ce médecin cite à l’appui de cette opinion deux exemples d’abstinence bien extraordinaires, mais qui ont été si authentiquement constatés qu’il est impossible de les révoquer en doute. Le premier de ces exemples est relatif à Janet Macléod, fille écossaise, âgée de trente-trois ans. A quinze ans, elle avait eu de fortes attaques d’épilepsie ; quatre ans après elle éprouva une seconde attaque qui dura vingt-quatre heures : elle eut ensuite une fièvre qu’elle garda plusieurs mois. Pendant ce temps, elle perdit l’usage des paupières et se trouva obligée, pour jouir de la vue, de soulever ces parties avec les doigts. L’évacuation menstruelle fut remplacée par un crachement de sang et un saigne-ment de nez. Il y a environ cinq ans que cette fille eut une nouvelle attaque fébrile et enfin une autre rechute, disait en 1767 le docteur Mackenzie ; depuis lors couchée, réduite à une sorte de vé-gétation très-peu active, et à la plus faible vitalité, elle parla très-rarement et ne demanda plus de nourriture. Pendant quatre ans, on ne lui a rien vu avaler qu’une cuillerée d’eau médicamenteuse et une pinte d’eau simple. Mais si le mouvement nutritif a été arrêté, celui de la décomposition a été également suspendu pendant trois ans. Macléod n’a eu aucune évacuation par les selles ni par les urines : la transpiration a été aussi presque nulle. Le pouls, dit le docteur Mackenzie, que j’ai eu quelque peine à trouver, est distinct et régulier, lent et excessivement faible ; le teint est bon et assez frais, les traits ne sont point défigurés ni flétris ; la peau est naturelle ainsi que la température ; et à mon grand étonnement, lorsque j’ai examiné le corps, j’ai trouvé la gorge proéminente, les bras, les cuisses et les jambes nullement amaigris ; l’abdomen un peu enflé et les muscles tendus ; les genoux sont pliés, les talons touchent presque le derrière ; lorsqu’on lutte avec la malade pour mettre un peu d’eau dans sa bouche, on observe quelquefois de la moiteur et un peu de sueur sur sa peau ; elle dort beaucoup et fort tranquillement. Lorsqu’elle est éveillée, on l’entend se plaindre continuellement, comme le fait un enfant nouveau-né. Aucune force ne peut séparer maintenant ses mâchoires. J’ai passé le petit doigt par l’ouverture de ses dents, et j’ai trouvé la pointe de sa langue molle et humide : il en est de même des parties internes de ses joues : elle ne peut rester un moment sur le dos, et tombe d’un côté ou de l’autre. Sa tête est courbée en avant, comme dans l’emprostothonos : on ne put la relever. Le docteur visita de nouveau la malade en 1772, cinq ans après ; elle avait commencé à manger et boire. Il y avait un an que les parents de cette fille, l’ayant laissée au lit dans la même position qu’elle gardait depuis si longtemps, la trouvèrent, lorsqu’ils rentrèrent, assise à terre et filant. Elle mangeait depuis ce temps quelques miettes de pain d’orge, qu’elle promenait dans sa bouche avec sa langue ; elle suçait un peu de lait ou d’eau dans le creux de la main. Ses évacuations étaient proportionnées aux aliments qu’elle prenait. Elle n’essayait jamais de parler. Ses mâchoires étaient serrées et ses jarrets tendus comme auparavant. En soulevant ses paupières, le docteur s’aperçut que l’iris était tournée en haut vers le bord de l’os frontal ; son teint était pâle, sa peau ridée et sèche et tout son corps amaigri. On ne trouvait son pouls qu’avec difficulté ; elle paraissait docile sur tous les articles, excepté sur celui de la nourriture. Elle pleurait comme un enfant lorsqu’on la pressait d’avaler quelques miettes de pain et une demi-cuillerée de lait. Son amaigrissement provenait, à ce que présumait le docteur Mackenzie, de la grande dépense de salive qu’elle faisait en filant.

La seconde observation, citée par le docteur Moreau, est un nouvel exemple d’abstinence bien remarquable. Joséphine Louise Durand, paysanne du mont Sion, à la suite de plusieurs maladies et infirmités, arriva au point de vivre à peu près sans manger et sans boire ; du moins, elle a été pendant quatre mois sans prendre aucune nourriture, ni liquide ni solide. Ses mâchoires étaient serrées convulsivement et s’opposaient à l’introduction de toute espèce d’aliment. L’extraction de deux dents a ouvert un passage à une petite quantité de liquides, qu’on fit pénétrer avec peine et à des époques très-éloignées les unes des autres. L’action du système digestif fut éteinte graduellement ; l’aveuglement est survenu, et une double paralysie a privé de tout mouvement et de tout sentiment les parties in-férieures, depuis le diaphragme, à l’exception du gros orteil, qui jouit encore d’une faible contractilité ; la malheureuse, ainsi mutilée dans ses moyens d’être, ne vit plus que de l’action de quelques sucs, de celle du cerveau qui n’a pas subi de dérangement, de la circulation et d’une force de résistance générale qui suspend la décomposition et la putréfaction dans ce corps à moitié mort et désorganisé.

Allaitement extraordinaire. La femme Charles, de la commune de Mansle, département de la Charente, accoucha de deux enfants mâles en 1810. Cette femme, d’une constitution débile, avait à peine assez de lait pour nourrir un seul enfant ; elle était trop pauvre pour faire allaiter l’autre par une étrangère : désespérée de ne pouvoir subvenir à la nourriture de ses enfants, elle trouva dans sa propre mère un auxiliaire auquel elle était loin de songer : la femme Laverge, âgée de soixante-cinq ans, veuve depuis vingt-neuf, s’avisa de présenter le sein à l’un des jumeaux. L’enfant le saisit, tire d’abord une substance peu abondante, mais qui au bout de quelques jours se convertit en un lait sain et nourrissant. Depuis vingt-deux mois cet enfant tète son aïeule, et il est plus fort que son frère, nourri par leur mère commune. M. le docteur Montègre, qui rapporte ce fait dans la Gazette de santé, qu’il a réconciliée avec les lecteurs instruits, cite plusieurs faits analogues et puisés dans les auteurs ; il en est de relatif à des vieillards mâles, qui paraissent bien extraordinaires, tel est celui de ce vieillard dont parle Paullini, (Cent. ii ; et de cet autre cité dans les transactions philosophiques), lesquels nourrissaient des enfants avec le lait de leurs mamelles. Je veux bien croire à ces phénomènes, par vénération pour les savants qui les attestent ; mais il me sera permis, malgré mon admiration pour Aristote, de douter un peu qu’il existait, comme l’assure ce philosophe, un bouc, dans l’île de Lemnos, lequel avait tant de lait dans ses mamelles qu’on en faisait de bons fromages.

Bégaiement singulier. N..., âgé de vingt ans, d’une assez petite taille, d’une constitution peu forte, ayant la peau brune, les cheveux châtains, avait eu diverses maladies dès sa naissance ; il n’avait marché qu’à quatre ans ; à sept, il avait eu une éruption de boutons transparents, qui se rompirent spontanément et laissèrent sortir une grande quantité de poux vivants. Il commença à parler à cette époque seulement, n’articulant que quelques paroles avec beaucoup de gêne et avec une sorte de bégaiement. Cette difficulté n’a fait qu’augmenter avec l’âge. Voici comme notre collègue, le docteur Laënnec a observé le sujet à l’âge de vingt et un ans : lorsqu’il veut parler, les paupières supérieures s’abaissent, toute la face devient immobile, le tronc se raidit, la paroi abdominale antérieure se tend ; au même instant, toutes les veines jugulaires externes se gonflent au point d’offrir au toucher une dureté aussi grande que si l’on avait intercepté le cours du sang avec une ligature ; le cou devient droit, les muscles postérieurs, et antérieurement les sterno-cleïdo-mastoïdiens, sont légèrement tendus, le larynx s’enfonce et ne présente plus de saillie. Bientôt les muscles situés entre l’os hyoïde, le menton et la base de la langue sont agités de mouvements convulsifs plus ou moins marqués. On entend quelques sons étouffés, semblables à ceux d’un homme qui fait de grands efforts. Tout à coup le larynx se porte brusquement en avant et en haut, se rebaisse à l’instant, et on entend quatre ou cinq mots qui se succèdent rapidement. Si l’individu veut dire quelque chose de plus, il n’articule que des mots entre-coupés. Quelquefois, il prononce deux ou trois mots avant que le mouvement du larynx, dont nous avons parlé, se manifeste. D’autres fois, ce mouvement n’a pas lieu, mais toujours les autres symptômes se présentent ; ils durent ordinairement d’une à trois minutes, avant que le jeune homme puisse faire entendre un mot ; mais il est des moments où il essaye en vain de parler pendant un quart-d’heure ; et alors la face devient violette par les efforts qu’il est obligé de faire. Le larynx et tout l’extérieur du cou, toutes les parties accessibles à la vue, dans l’isthme du gosier, offrent chez ce sujet la conformation naturelle. (Journal de Médecine).

Catalepsie. Cette maladie est très-rare, elle dépend pour l’ordinaire d’une cause morale, d’une affection de l’âme ; les histoires des cataleptiques sont devenues tellement banales que je ne ferai ici mention que d’un cas que j’ai observé et qui dépendait d’une métastase. Une femme de cinquante ans, bien constituée et jouissant d’une excellente santé, avait, depuis cinq ans, une diarrhée habituelle qui avait succédé sans aucun autre trouble à ses révolutions menstruelles. Cette diarrhée qui produisait six ou sept évacuations par jour, semblait entretenir l’embonpoint et l’excellente santé de cette femme : cependant, ennuyée de la sujétion qu’elle lui causait, elle eut recours à un charlatan, savant uromancien, qui s’engagea à l’en délivrer. Il lui administra de violents astringents en une potion et en lavements. Leur effet fut très-prompt ; mais, vingt-quatre heures après la suppression de la diarrhée, le sujet tomba en catalepsie. Le charlatan, ignorant les premiers rudiments de l’art de guérir, ne savait même pas de quel genre d’affection sa malade était atteinte. Il eut au moins la prudence de faire la médecine expectante ; la malade avalait du lait ou de l’eau panée et de la bière ; mais son immobilité ne cessait pas. Je fus appelé le cinquième jour, le pouls était concentré, fréquent, dur, mais régulier. Ce ne fut qu’après de longues interrogations que j’appris du médecin uromance qu’il avait répercuté la diarrhée salutaire, dont il ne se doutait pas que la suppression eût pu causer la maladie actuelle. Pendant notre visite qui fut longue, cet homme ayant éternué, la malade se leva sur son céans et lui dit : Dieu vous bénisse, Monsieur, en l’appelant par son nom ; puis elle se recoucha et entra dans sa catalepsie. Des lavements purgatifs, des pédiluves saturés de moutarde et de sel, rétablirent bientôt la diarrhée, et la catalepsie cessa.

Cheveux reprenant chez les vieillards la couleur de la jeunesse. Dr Slave, du comté de Belford, était âgé de quatre-vingts ans, et ses cheveux étaient parfaitement blancs ; à cette époque, ils redevinrent d’un beau brun foncé ; ils conservèrent cette couleur jusqu’à la mort de Slave, qui eut lieu à cent ans. Un vieillard de cent cinq ans, de Vienne, eut à cet âge de nouveau cheveux noirs, de blancs qu’ils étaient. Une anglaise, Suzanne Edmond, vit à quatre-vingt-quinze ans ses cheveux redevenir noirs ; ils reblanchirent à cent cinq ans ; et Suzanne, après ce nouveau signe de vieillesse mourut. Quelques années avant la mort de John Weks, arrivé à cent quatorze ans, ses cheveux étaient redevenus bruns. Les cheveux d’un Ecossais mort à cent-dix ans, étaient redevenus blonds plusieurs années avant sa mort. (John Sinclair, Essai sur la longévité). En 1871, un jeune homme de vingt-quatre ans, officier au régiment de Touraine, étant au Cap Français, passa une nuit avec une mulâtresse, et se livra sans réserve aux plaisirs vénériens. Vers la fin de la nuit, il fut atteint d’un spasme violent et douloureux qui ne lui permit plus d’exercer aucun mouvement de flexion ; le tronc et les extrémités étaient raides et tendus ; on vint au secours du malade, et l’on remarqua que ses cheveux, sa barbe et ses poils, auparavant très-bruns, étaient devenus blancs comme de la neige dans toute la partie droite de son corps : ceux de la partie gauche avaient conservé leur couleur primitive. les bains, les lavements et le régime convenable firent cesser l’affection ner-veuse ; mais la maladie des poils subsista. Ce jeune officier vint en France pour y consulter les médecins de Montpellier, qui ne purent lui offrir aucun secours salutaire contre sa bizarre maladie qui, toutefois, n’était accompagnée de nulle incommodité. Ce fait nous a été attesté par M. d’Alben..., homme d’un esprit judicieux, camarade de cet officier, et qui fut témoins de ce phénomène.

Ralentissement de la circulation. On lit dans le Medical Reperthory and Review, qu’un homme robuste, âgé de vingt-quatre ans, éprouva pendant huit jours un ralentissement considérable de la circulation, sans cause connue. Le pouls varia pour la force et la fréquence, mais il resta toujours lent, au point de ne pas donner plus de cinquante battements par minute ; souvent il n’y avait que trente à quarante pulsations ; quelquefois on n’en comptait que quatorze. les forces étaient très-diminuées ; deux saignées faites au malade, l’une de six, l’autre de douze onces, et l’usage des remèdes excitants, ramenèrent le pouls à son état naturel.

Particularités relatives au coït. Borelli, (cent. 2), dit avoir connu un homme qui se frotta le membre viril de musc avant le coït ; il l’exerça et resta uni à sa femme comme les chiens le sont avec leurs femelles. Il fallut lui donner une grande quantité de lavements, afin de ramollir les parties et obtenir la séparation des deux individus. Diemerbroeck confirme cette singulière propriété du musc par une observation analogue à la précédente : ici il fallut, pour séparer les conjoints, qu’on leur jetât beaucoup d’eau froide. Schurigius fait mention d’un cas analogue produit par la même cause.

Un homme avait pris une potion aphrodisiaque, dans laquelle on avait mis, entre autres ingrédients, deux gros de mouches cantharides en poudre. Cette potion opéra de bien affligeants prodiges : l’insensé qui l’avait prise approcha sa femme quatre-vingt-sept fois pendant la nuit ; il répandit en outre beaucoup de sperme dans son lit : Cabrol, appelé le matin pour lui donner ses soins, vit ce nouvel Hercule, bien plus fameux que celui dont les exploits avaient émerveillé l’antiquité, obtenir encore trois éjaculations consécutives en se frottant sur le pied de son lit. La mort vin bientôt terminer cette crise érotique.

Un marchand vénitien, au rapport de Claudius, entrait en érection et éjaculait une liqueur spermatique épaisse et abondante, sans éprouver ni titillation ni plaisir.

Combustion humaine. Une femme de cinquante ans, très-adonnée aux liqueurs spiritueuses, et qui ne se couchait jamais sans être dans un état d’ivresse causée par l’abus de ces liqueurs, fut trouvée réduite en cendres ; les deux fémurs et quelques autres portions des os n’étaient pas entièrement consumés. Ce cas est rapporté dans les Commentaires de Leipsick.

On lit, dans les Actes de Copenhague, un autre fait de cette nature rapporté par Jacobæus : en 1692, une femme qui faisait un grand usage des liqueurs spiritueuses, et prenait peu de nourriture, s’étant endormie sur une chaise, y fut trouvée brûlée entièrement, excepté le crâne et les dernières articulations des doigts.

En 1765, la comtesse Cornelia Bandi, de Césène, âgée de soixante-deux ans, et qui était habituée à se baigner tout le corps dans de l’esprit-de-vin camphré, fut trouvée incendiée hors de son lit, d’où il parait que la chaleur l’avait fait sortir. Il fut prouvé que le feu n’avait pas causé cet accident. Les lumières qui étaient dans son appartement avaient brûlé jusqu’à la fin et les mèches étaient encore restées aux chandeliers. La chambre où la combustion s’était opérée spontanément chez cette dame, était remplie d’une suie humide, couleur de cendre, elle avait pénétré dans les armoires et sali le linge. (Bianchini).

Une femme de cinquante ans, qui buvait tous les soirs une demi-bouteille d’eau-de-vie, fut incendiée spontanément pendant la nuit. La muraille de la chambre et les meubles étaient noircis par l’effet de la suie graisseuse qui résulta de cette combustion.

Lecat rapporte l’histoire d’une femme de Reims, qui avait l’habitude des boissons spiritueuses, et qui fut consumée pendant la nuit : elle avait quitté le lit de son mari, sans doute à cause du malaise qu’elle éprouvait ; on la trouva réduite en cendres, dans sa cuisine, sans que cet accident pût être attribué au feu.

Ces sortes de combustions extraordinaires ont été constatées d’une manière si positive, qu’il y aurait du pyrrhonisme à en douter : et comme elles n’ont eu lieu que chez des personnes qui faisaient depuis longtemps un usage immodéré des boissons spiritueuses, les physiciens les expliquent par cet abus même.

Conception. Les parties de la génération offrent, dans leur organisation, une foule d’exemples d’aberrations de la nature ; elle n’en commet pas moins dans les actions de ces parties, relativement à la conception. Les annales de la science de l’homme sont remplies de faits extraordinaires qui prouvent cette vérité ; je me bornerai à en citer un petit nombre. Une femme de Saint-Pierre de Fursac, département de la Creuse, âgée de trente ans, et déjà mère de plusieurs enfants, devint grosse en 1810 : au terme de l’accouchement, elle éprouva les douleurs qui cessèrent deux jours après, et avec elles les mouvements du fœtus : les mamelles devinrent volumineuses, douloureuses et se remplirent de lait. Au bout de quinze jours, les douleurs s’étant renouvelées, il survint une perte de sang provenant de l’utérus ; il s’y joignit des coliques abdominales ; mais la matrice ne se dilata point. L’accoucheur, l’ayant touchée, reconnut qu’elle n’était pas le siège de la grossesse. Il pratiqua l’opération césarienne et trouva un enfant mort renfermé dans un kyste que formait le péritoine ; le placenta et le cordon ombilical étaient aussi contenus dans le kyste. Il est probable que si la gastrotomie eût été pratiquée lors de l’invasion des premières douleurs, on eût sauvé la mère et l’enfant.

Voici l’observation d’une conception fort singulière : c’est un enfant qui, dès le sein de sa mère, renfermait dans ses entrailles son frère conçu en même temps que lui. Il y a très-peu d’années que le fait a été observé et constaté de la manière la plus authentique, et tous les curieux ont entendu parler de l’enfant de Verneuil.

Amédé Bissieu s’était plaint, dès l’âge le plus tendre, d’une douleur au côté gauche ; ce côté, plus gros que l’autre, formait une tumeur qui prit de l’accroissement insensiblement : néanmoins les facultés physiques et morales de l’enfant se développèrent. Arrivé à l’âge de treize ans, il fut tout à coup atteint de la fièvre ; sa tumeur devint volumineuse et fort douloureuse. Au bout de quelques jours, il rendit par les selles des matières putriformes et fétides. Trois mois après l’invasion de sa maladie, la phtisie pulmonaire se manifesta chez le jeune sujet ; il rendit un peloton de poils en allant à la selle : il mourut au bout de six semaines, dans un état de consomption, à l’âge de quatorze ans. Deux hommes de l’art firent l’ouverture du cadavre : on trouva dans une poche adossée au colon transverse, et communiquant alors avec lui, quelques pelotons de poils, et une masse organisée, ayant plusieurs traits de ressemblance avec un fœtus humain ; cette masse disséquée avec soin, a fait découvrir la trace de quelques organes des sens : un cerveau, une moelle de l’épine, des nerfs très-volumineux, des muscles dégénérés en une sorte de matière fibreuse ; un squelette composé d’une colonne vertébrale, d’une tête, d’un bassin, et de l’ébauche de presque tous les membres ; enfin, un cordon ombilical, très-court, inséré au mésocolon transverse, hors de la cavité de l’intestin ; une artère et une veine, ramifiées par chacune de leurs extrémités du côté du fœtus, et du côté de l’individu auquel tenait le cordon. Les organes de la digestion, de la respiration, de la sécrétion des urines manquaient, ainsi que ceux de la génération. La société de l’Ecole de Médecine, sur le rapport détaillé que lui a fait le professeur Dupuytren, au sujet de ce cas extraordinaire, pense que le fœtus que portait le jeune Bissieu était son frère, et avait été nourri par lui.

Cette opinion sera celle de tous les anatomistes ; on la conçoit sans pouvoir en donner une explication satisfaisante, car une pareille conception n’a rien de commun avec celles extra-utérines ; c’est une bizarrerie, un écart de la nature, qui, tout inexplicable qu’il parait, prouve l’immensité de sa puissance ; ce cas en explique plusieurs autres qui lui sont analogues, mais qu’on répugnait à admettre comme positifs, parce qu’ils n’étaient pas suffisamment constatés. Tel est celui de cette femme des environs de Naumbourg, qui accoucha d’une fille, laquelle, huit jours après, devint mère à son tour.

On lit dans une dissertation publiée en Allemagne par un savant du dix-septième siècle, l’observation d’une femme qui, à trois époques différentes, devint grosse, et rendit par la bouche le fœtus contenu dans ses entrailles ; elle éprouvait, au deuxième mois de sa gestation, des vomissements qui étaient la crise de l’avortement. Le dernier enfant qu’elle rendit par cette voie, était au terme de huit mois ; il fut accompagné de son placenta. Ce savant pensait que la matrice de cette femme avait deux orifices, dont l’un allait s’ouvrir à l’estomac ; il assurait avoir disséqué une femme qui présentait une semblable conformation. Bartholin et Salmuth rapportent chacun un exemple d’avortement fait par la bouche, à des époques très-peu avancées de la grossesse. Lorsque des faits sont rapportés par différents médecins, et recueillis par eux à diverses époques, comme ceux que nous venons de citer, nous ne pouvons, tout extraordinaire qu’ils nous paraissent, nous refuser de les admettre, en les plaçant toutefois parmi ceux qui ont besoin d’être confirmés par des analogues.

En 1774, M. Girard, chirurgien à Grenoble, accoucha une femme qui avait beaucoup souffert de l’incommodité de sa grossesse ; cependant elle mit au jour un enfant bien conformé. Les recherches de M. Girard lui firent reconnaître que la matrice contenait encore un corps mobile, assez mou, et qui ne paraissait tenir à aucune adhérence ; il en fit l’extraction : c’était une boule enveloppée d’une membrane très-mince, lisse, polie, transparente, sans aucune trace qui pût faire soupçonner qu’elle eut été attachée à la matrice. Cette production, quoique grosse comme une boule à jouer, était très-légère ; elle fut posée sur une table, et tandis que l’accoucheur était encore occupé de sa malade, la boule éclata spontanément, et sans laisser presqu’aucune trace après elle.

Les cas de gestations extra-utérines sont assez communs ; mais ordinairement la nature se débarrasse de l’enfant après qu’il a pris son accroissement. Lorsqu’il est retenu par des obstacles invincibles, un abcès des parties de la mère, ou une décomposition du fœtus terminent la grossesse. Il est assez rare de voir cet état se prolonger pendant une longue suite d’années, sans causer le moindre accident. Le fait suivant est dans le cas de cette exception : il fut observé par deux savants recommandables qui en ont fait mention, Bussière et Scultz. Lorsque Bussière raconta ce cas dans le Journal des savants de 1685, il y avait cinq ans qu’une femme de Copenhague était enceinte ; elle avait senti les mouvements de son enfant pendant les neuf premiers mois de la gestation, le lait avait remonté aux mamelles ; elle éprouva les douleurs de l’accouchement, mais elles cessèrent, et le lait disparut insensiblement des mamelles. Quand on explorait cette femme, on sentait distinctement son enfant à travers les téguments de l’abdomen ; il était situé en travers, reposant sur la hanche droite, les pieds sur la gauche, le dos tourné en avant à la hauteur de l’ombilic ; la peau du ventre était fort mince et laissait palper toutes les parties de l’enfant qui paraissait n’être qu’un squelette. Scultz s’était assuré que la cavité utérine ne contenait rien, et que les révolutions menstruelles s’y faisaient très-régulièrement. Nous rapporterons d’autres faits analogues à celui-ci, dans la section des maladies où nous avons cru devoir les classer. Mais c’est ici le lieu où nous devons faire mention de la superfétation : rassemblons quelques cas qui prouvent ce mode de conception.

Pline le naturaliste rapporte qu’une esclave accoucha de deux enfants, l’un ressemblait au maître de l’esclave, et l’autre à un homme avec lequel elle avait eu un commerce illicite. Ce fait, qui établit le soupçon, ne prouve pas suffisamment la superfétation. Celui que cite Buffon est plus concluant. En 1714, une femme de la Caroline méridionale étant restée au lit, un de ses nègres vint la trouver avec un poignard à la main, et la força, par d’horribles menaces, de consentir à ses criminels désirs ; neuf mois après elle accoucha de deux enfants, l’un blanc et l’autre mulâtre. Ce cas n’ayant point d’analogue, pouvait être révoqué en doute, mais un autre tout semblable vient le confirmer, et prouver la possibilité de la superfétation. M. Delmas, chirurgien à Rouen, rapporte qu’une femme de cette ville, âgée de trente-six ans, est accouchée à l’hospice de Rouen, le 26 février 1806, de deux enfants mâles, l’un blanc et l’autre mulâtre : cette femme était grosse de huit mois ; les deux placentas, réunis et adossés comme cela se remarque dans les jumeaux, furent expulsés quelques minutes après l’accouchement. Cette femme vivait avec un blanc, mais elle avait cédé deux fois aux instances d’un nègre, à une époque où elle se croyait déjà enceinte de quatre mois. Les deux enfants ne vécurent que trois heures. Une femme d’Arles accoucha, le 11 novembre 1796, d’une fille à terme, et qui vécut sept mois. Les lochies se supprimèrent le quatrième jour, le lait ne se porta point aux mamelles, malgré les moyens employés par la mère, qui désirait nourrir son enfant : un mois et demi après son accouchement, cette femme fut fort étonnée de sentir les mouvements d’un enfant dans son sein ; mais s’étant rappelée qu’elle avait eu cohabitation avec son mari quatre jours après sa couche, elle se crut grosse de cette même époque : cinq mois après son précédent accouchement, elle donna le jour à une nouvelle fille, à terme, ce qui prouva que sa conjecture était fausse. Le lait, cette fois-ci, monta au sein, et la mère le partagea entre ses deux enfants. Ce fait a été constaté par deux hommes de l’art.

Baudeloque rapporte, dans le 2e volume du Traité de l’Art des Accouchements, un cas de superfétation observé en 1780, par le docteur Desgranges, de Lyon. Après la naissance du premier enfant, l’écoulement puerpéral n’eut lieu qu’à l’instant même de la délivrance ; le lait ne se porta point aux mamelles, le ventre resta plus gros que de coutume. Vingt jours après son accouchement, cette femme souffrit les caresses de son mari, et peu de jours après, elle sentit les mouvements d’un enfant dans son sein : cent soixante-huit jours après sa première couche, elle donna le jour à un deuxième enfant à terme ; ainsi la seconde conception s’était faite soixante-douze jours environ après la première. En 1782, les deux enfants étaient vivants.

On lit dans le Médical musœum de Philadelphie, de 1805, l’observation d’une servante blanche qui accoucha d’un enfant blanc et d’un enfant noir. L’auteur a voulu dire mulâtre, car si l’enfant était noir, il offrirait le cas d’une affection fort rare de la peau, d’une étonnante bizarrerie de la nature, mais il ne serait pas, pour cela, le produit d’un nègre.

Il résulte de tous ces faits et de beaucoup d’autres, que les bornes de cet article me forcent à passer sous silence, que la superfétation, pour être un cas rare, n’en est pas moins un phénomène réel. Les physiologistes qui la nient encore, justifient les naissances qui ont lieu à des époques trop peu coïncidentes pour être regardées comme des conceptions multiples, en affirmant qu’elles ne peuvent s’expliquer que par une double matrice, ou bien la division de ce viscère en deux loges, comme les recherches anatomiques prouvent que l’une et l’autre organisation sont possibles. Les partisans de l’opinion que la superfétation peut avoir lieu dans une matrice ordinaire pourraient l’étayer en citant le fait de la femme d’Arles, rapporté dans cet article, où l’on voyait les deux placenta adossés, ce qui n’aurait pu avoir lieu s’ils n’avaient été implantés à la même matrice. La suppression des lochies après la naissance du premier enfant, qui a été remarquée chez cette même femme d’Arles, et chez celle dont parle Baudeloque, prouve que c’était dans la même matrice qu’était renfermé le deuxième enfant.

La femme ne conçoit ordinairement qu’un fœtus; il n’est pas rare qu’elle porte deux enfants à la fois ; mais la gestation de trois enfants est déjà un cas peu commun, surtout lorsqu’ils sont viables : on a vu des femmes, mais très-rarement, en procréer quatre tous viables. Aucune observation authentique ne prouve qu’un plus grand nombre d’enfants, fruits de la même conception, ait vécu : on a vu jusqu’à sept enfants surcharger l’utérus d’une femme, mais nul d’entre deux n’était viable. Il faut reléguer parmi les fables les histoires merveilleuses où l’on lit que dix, douze et treize enfants, nés de la même portée, car c’est le terme qu’il nous faut employer, ont tous vécus. Une tradition populaire fait dériver le nom d’une famille aussi illustre qu’ancienne, d’un pareil prodige. Gilles de Trazegnies, dit le Brun, qui accompagna Saint-Louis dans la Palestine, et fut connétable de France, était, dit la tradition, l’un des treize enfants d’une même couche. La marquise était enceinte lorsque son mari partit pour une expédition guerrière, elle accoucha pendant son absence de treize enfants vivants : effrayée des soupçons qu’un si grand nombre d’enfants pouvait faire naître à l’époux, qui sans doute croyait à la superfétation, la dame les condamna tous à être noyés. Sa suivante les rassembla dans son tablier, et les portait à la rivière, lorsque le marquis, de retour de l’armée, rencontra cette femme, et, visitant son tablier, y trouva ses treize fils : touché de compassion, il les fit mettre en nourrice et les reconnut. Ces treize enfants grandirent, et prirent le nom de Trazegnies, qui, dans le vieux langage du douzième siècle, signifiait treize noyés. Des commentateurs expliquent différemment cette étymologie ; ils prétendent que le mot gnies voulait dire nés, et que Trazegnies se rapporte aux treize nés. Nous laissons cette contestation indécise et nous l’abandonnons à ceux qui sont versés dans l’étude des origines gauloises de notre langue. Nous avons eu l’honneur de connaître M. le marquis de Trazegnies, descendant du fameux connétable de ce nom : c’est lui qui nous a raconté cette anecdote, à laquelle il n’ajoute pas plus de foi que nous à celle des neuf jumeaux de la maison de Pourcelet, qui devinrent autant de héros. Nous pensons que M. de Trazegnies ne peut nous savoir mauvais gré de publier un fait qui est du domaine de l’histoire, puisqu’il est relatif à un guerrier mort depuis six cents ans. Il est loisible à tout écrivain de parler des Montmorency, des la Trimouille, des Duglesclin, des Lusignan, des Talleyrand, des Taillefer, des Bouillons, des d’Arberg, des Lignes, etc., puisque leurs noms sont écrits dans les fastes de l’histoire.

Quittons cette digression, et reprenons notre sujet. M. le docteur Pétritius, médecin grec, a publié dans le Journal de médecine, un cas de grossesse de cinq enfants, qui réunissaient toutes les conditions organiques et de développement nécessaire pour être viables. La misère de leur mère, qui la privait de la nourriture qu’exigeait son état, a pu seule, dit ce médecin, faire périr ces cinq enfants. Cette mère si féconde, était âgée de trente ans ; elle est née à Corfou ; sa taille est moyenne : mariée à quinze ans, elle a eu plusieurs fausses couches, et cinq ou six accouchements à terme : cette dernière fois, elle accoucha, à sept mois, de cinq enfants ; un mâle et une femelle attachés au même placenta, vécurent deux jours.

Beaucoup de personnes encore vivantes ont connu un perruquier à Paris, dont la femme accoucha six ou sept fois de trois enfants à la fois, et vivants : ce perruquier se nommait Blunet.

L’exemple le plus étonnant, et par conséquent le plus rare de fécondité qui soit arrivé à notre connaissance, est celui de cette paysanne russe, laquelle, dans vingt et une couches, eut cinquante-sept enfants, qui tous étaient vivants en 1755. Elle en mit au monde quatre à la fois dans quatre couches, trois à la fois dans sept couches ; toutes les autres couches furent doubles. Le mari de cette paysanne s’étant remarié, avait eu de sa seconde femme quinze enfants en sept couches. Ces faits prouvent autant en faveur de la fécondité chez les hommes, que chez les femmes ; et que dans l’homme, cette propriété tient à des causes que nous ignorons, et qui sont indépendantes de son organisation apparente ; causes que sans doute les recherches anatomiques ne parviendront jamais à découvrir.

Cas singulier de constipation. On lit dans les commentaires de Leipsick, tom. 15, qu’un homme n’avait d’évacuations stercorales que tous les mercredis ; il n’était nullement incommodé de cet étrange ajournement d’une fonction si nécessaire à la santé : cet état durait depuis son enfance ; ses déjections étaient abondantes et liées, ce qui prouve que le retard n’était point causé par un état morbifique : les autres excrétions étaient peu considérables chez cet individu. On remarque des constipations bien plus longues que celle-ci, mais dans ces circonstances les excréments subissent toujours des altérations qui tiennent au long séjour qu’ils font dans le tube intestinal.

Constitutions où plusieurs fonctions et actions de la vie sortent du mode ordinaire, ou sont abolies. Nous connaissons à Paris un homme d’infiniment d’esprit, écrivain distingué par ses connaissances très-variées dans toutes les sciences et dans tous les genres de littérature, dont le style pur, original et piquant fait le charme de ses lecteurs bénévoles, comme il est le désespoir des auteurs médiocres soumis à sa censure. Cet homme, si bien partagé du côté des facultés intellectuelles, présente plusieurs anomalies physiologiques fort rares. Agé d’environ cinquante ans, sa stature est grande et grêle ; son teint est pâle et bilieux ; il ne dort point, ou au moins jamais plus d’un quart d’heure dans une nuit, ce qui est même fort rare. Lorsqu’il lui est arrivé de dormir pendant quatre ou cinq heures, de suite il a fait une maladie grave : un semblable sommeil est le précurseur assuré, nous a-t-il dit, d’une maladie dont l’invasion ne peut tarder vingt-quatre heures. Il n’a d’évacuations stercorales que tous les vingt-cinq ou trente jours, et à force de la-vements ; il en a quelquefois pris seize de suite sans les rendre. Les médicaments purgatifs n’ont aucun pouvoir sur son estomac, ni sur ses intestins : en général, l’usage des médicaments lui est pernicieux, et jamais il n’en éprouve de bons effets ; ses excré-ments sont des espèces de petites pierres plus dures que les crottins des biches, et à peu près de cette forme ; il n’en émet jamais beaucoup bien qu’il soit près d’un mois dans l’état de constipation. Il n’a jamais d’appétit, et ne mange point avec plaisir ; il mange tous les jours, mais infiniment peu lorsqu’il est seul ; cependant son palais sait apprécier la saveur des mets, et lorsque dans un banquet il est réuni à quelques bons amis, il se livre à un appétit factice stimulé par le sentiment agréable qu’il éprouve. Lorsqu’il est incommodé, il observe, sans en souffrir, la diète la plus austère ; il est presqu’un mois entier sans manger, et ne fait usage que de boissons émollientes, dont il éprouve alors quelques soulagements. Il s’accoutume aux plus dures fatigues ; il a fait plusieurs centaines de lieues à pied, sans presque s’arrêter ; c’est alors qu’il jouissait de la meilleure santé : il fit dernièrement deux cents lieues dans une voiture publique, sans s’arrêter ; ses compagnons de voyage étaient excédés, tandis qu’il sentait un bien-être général, un développement de forces physiques, qui est remplacé par une sorte de débilité, dès qu’il garde le repos. Sans être malade, il est constamment dans un état d’orgasme qui le rend irascible à la moindre contrariété ; cependant la bonté de son cœur n’a jamais été altérée ; il est sensible, ami chaud, dévoué; l’injustice, lors même qu’elle ne l’atteint pas, fait fermenter sa bile, et le révolte. Son commerce est infiniment agréable par la variété de ses connaissances, la fécondité de son esprit, et la gaieté caustique qui ne l’abandonne jamais, lors même qu’il est en proie aux souffrances les plus vives, et aux chagrins les plus amers. J’ajouterai que les narcotiques n’ont point de pouvoir pour provoquer le sommeil de cet individu, mais qu’ils l’agitent singulièrement.

Un de mes amis les plus chers, homme d’un esprit vaste et très-érudit, avait vécu jusqu’à l’âge de quarante-sept ans sans avoir jamais bu. Ce n’était pas qu’il eût de la répugnance pour les liquides, ni qu’il s’en trouvât incommodé, lorsque par complaisance, il en introduisait dans son estomac ; mais il n’avait jamais soif, ni n’éprouvait jamais le désir de boire ; lorsqu’il s’y trouvait engagé par la société, il buvait plusieurs verres de vin, mais seulement après son repas ; sa digestion aurait été troublée, s’il eût bu pendant qu’il mangeait. Il était d’un excessif appétit ; on eut pu même le citer parmi les mangeurs extraordinaires ; il mangeait fort vite et pendant longtemps ; il ne prenait jamais de soupe, à moins qu’elle ne fût très-épaisse. Malgré l’idiosyncrasie qui l’éloignait de l’usage des boissons, il était grand connaisseur, gourmet en fait de vins, et n’en buvait que d’exquis, dans les occasions où il consentait à tenir tête à des amis ; il louait alors avec une sorte d’enthousiasme le bon vin qu’il buvait, et cet éloge était le résultat du plaisir qu’éprouvait le sens du goût ; cependant dans un nouveau repas, il fallait employer des sollicitations pour l’engager à prendre un plaisir auquel il était toujours sensible.

La sécrétion des urines était très-abondante chez cet individu, tandis que celle des matières stercorales ne correspondait pas à la quantité de ses aliments. Il était vigoureux, et, sans être gras, ses membres étaient très-forts. Quelques chagrins vinrent altérer la sécurité de son âme ; il mangea avec moins d’appétit, et conséquemment il mangea moins qu’à son ordinaire. Il éprouva des défaillances qu’il prit pour des éblouissements; et, bien que très-instruit en médecine, science qu’il avait étudiée dans les livres seulement, n’en faisant point sa profession ; bien surtout qu’il fut grand ennemi de la saignée, il consentit à se faire tirer du sang à deux reprises différentes, et en quantité assez considérable : peu de jours après ces saignées si intempestives, il me fit appeler, et je le trouvai dans une leucophlegmatie compliquée d’hydrothorax ; mes soins et ceux de plusieurs de mes confrères très-habiles, ne purent l’empêcher de succomber. Il connut la soif pour la première fois, dans quelques instants de sa maladie; il but avec beaucoup de docilité, lors même qu’il n’y était point excité par le besoin physique. Il eut deux fois des appétits qui rappelaient les jours de sa plus brillante santé ; nous lui promîmes de les satisfaire : il le fit sans accident, ayant toujours conservé la faculté de digérer.

Nouvelle pousse des dents dans la vieillesse. Docteur Slave, dont nous avons déjà parlé ailleurs à l’occasion d’une nouvelle pousse de cheveux semblables, pour la couleur, à ceux de sa jeunesse, avait toutes ses dents à quatre-vinsts ans. Elles tombèrent toutes à cette époque ; au bout de cinq ans elles repoussèrent, et il eut un nouveau râtelier qu’il conserva jusqu’à l’âge de cent ans, où il mourut.

Un écossais mort à cent dix ans, eut trois nouvelles dents à un âge très-avancé et lorsqu’il avait perdu toutes les anciennes.

Lors Bacon cite le cas de la vieille comtesse d’Esmard, à laquelle il repoussa deux dents nouvelles.

On lit dans le deuxième volume des Transactions philosophiques, qu’un vieillard de quatre-vingt-un ans eut une dent nouvelle ; et qu’un autre vieillard de soixante-quinze ans en eut deux.

Phénomènes de la digestion. Rumination. M. Roubieux, docteur médecin, a observé la rumination chez un jeune homme d’un caractère mélancolique, d’une constitution délicate et d’un tempérament pituiteux : il éprouvait un appétit vorace, et mangeait beaucoup de viande. Presque aussitôt après avoir mangé il ressentait une douleur dans la région épigastrique ; bientôt il avait des rapports, et les aliments revenaient successivement à sa bouche : il les ruminait tranquillement, quoiqu’il les trouvait quelquefois aigres ; au bout d’une demi-heure la rumination était achevée, et le jeune homme redevenait gai et dispos. Il mourut à trente ans, d’une hémoptysie.

Le même médecin a vu la rumination chez un jeune militaire, entré à l’hôpital de Montpellier pour un vomissement auquel il était sujet : il y avait neuf ans qu’après une chute sur l’épigastre, il avait craché du sang pendant cinq mois ; depuis, sa digestion s’opérait de la manière suivante : il mangeait avec goût, mais sans avidité ; cinq à six minutes après avoir achevé son repas, il éprouvait une espèce de fatigue à la région épigastrique et des mouvements dans l’estomac ; une partie des aliments revenait dans la bouche, sans que l’individu éprouvât des rapports bien distincts ; il mâchait de nouveau et avalait ; au bout d’un quart d’heure la rumination était achevée : alors le malade était pâle et triste, et éprouvait une douleur si vive à l’épi-gastre, qu’il fallait qu’il se couchât sur le ventre, et souvent il vomissait ce qu’il avait mangé et ruminé ; la matière du vomissement était d’un goût aigre et rebutant. La douleur de l’estomac était moins forte dans l’intervalle des repas, mais elle avait constamment lieu. Le malade avait une diarrhée permanente, il vomissait les aliments liquides plutôt que les solides ; ses muscles étaient bien nourris, son visage était maigre, et son bas-ventre si aplati, qu’on pouvait facilement toucher, en le pressant, la colonne vertébrale.

M. Delmas, médecin à Montpellier, a vu un étudiant en médecine qui mangeait de bon appétit et même avec avidité et gloutonnerie, chez lequel, quelque temps après le repas, les aliments se présentaient à la bouche sous forme de bouillie, mais sans odeur ni saveur désagréable ; sa rumination ne l’incommodait nullement et se faisait sans difficulté ; il jouissait d’une très-bonne santé, et ne se rappelait pas de l’époque à laquelle il avait commencé à être sujet à la rumination.

J’ai connu un jeune homme âgé de vingt et quel-ques années, gros et trapu, mangeur insatiable et buvant beaucoup de vin et de liqueurs spiritueuses ; il ruminait en dormant, et souvent son oreiller était rempli d’une bouillie alimentaire qui s’échappait de sa bouche pendant la rumination.

Un homme âge de quarante ans, bien constitué, mais très-affecté des nerfs, éprouve depuis quatre ou cinq ans, époque où des maux de nerfs se sont aggravés, des ruminations irrégulières ; elles ne sont ni le produit d’une surcharge de l’estomac, ni le signe d’une mauvaise digestion ; elles dépendent de l’état de ses nerfs ; lorsqu’ils sont excités, les aliments se présentent dans sa bouche, quelquefois pendant le dîner même ; le plus souvent plusieurs après le repas, il crache les aliments dont la saveur le dégoûte ; lorsque la rumination est considérable, il a faim le soir, et mange sans éprouver de nouveau le phénomène qui a nécessité le second repas.

Sur la faculté de vomir à volonté. La Gazette de Santé, actuellement rédigée par un médecin distingué, M. le docteur Montègre, rapporte une suite d’expériences entreprises par un médecin de la faculté de Paris, dans la vue de porter quelques lumières nouvelles sur la digestion. Ce médecin, qui nous est connu, a voulu tourner au profit de la science la faculté dont il jouit depuis son enfance, de contracter son estomac et de rendre à volonté, sans nausée et sans aucun sentiment pénible, les matières qui s’y trouvent contenues. On peut voir le détail des expériences dont il s’agit dans la Gazette de Santé, où elles sont consignées, à commencer du N° du ier avril 1812.

Sennebier, dans le discours préliminaire qu’il a mis en tête de sa traduction des expériences de Spallanzani sur la digestion, rapporte aussi que M. Gosse, de Genève, jouit d’une faculté semblable, et qu’il a cherché pareillement à en tirer parti pour la science. Il y a cette différence entre la faculté dont jouit le médecin parisien et celle qui se remarque chez M. Gosse, c’est que ce dernier vomit en avalant de l’air, et le premier par le seul pouvoir de la volonté.

Diapédèse ou sueur de sang. Catherine Merlin, de Chaulny, âgée de quarante-six ans, très-forte, exempte de maladies, parfaitement réglée, reçut à vingt-huit ans un coup de pied d’un bœuf sur la région épigastrique ; elle tomba sans connaissance, et bientôt après rendit par la bouche une grande quantité de sang ; les secours de l’art ne purent s’opposer à cette hémorragie, qui se renouvelait journellement, avec des efforts convulsifs et les forces s’épuisaient : cependant tous les accidents cessèrent peu à près ; seulement et périodiquement de huit à quinze jours, elle ressentait des étouffements, de l’ardeur dans l’estomac, et vomissait une livre de sang, puis elle était soulagée. Cette hématémèse dura de cette sorte pendant quinze ans, sans que le flux menstruel se dérangeât. Un médecin ignorant ayant donné intérieurement des astringents à cette femme, les vomissements se supprimèrent en partie, et le sang se fit jour par l’extrémité des vaisseaux exhalants qui se terminent à la surface du corps, et transsuda tous les jours sur quelques régions de la peau. Il n’est aucune partie de la surface cutanée qui n’ait été à son tour le siège de cette diapédèse : le devant de la poitrine, le dos, les cuisses, les jambes, les pieds, les extrémités des doigts. Jamais les règles n’en ont été dérangées. Quand le sang a fini de couler, la malade perd l’appétit, est oppressée, a des malaises et garde le lit. Cet état va en empirant pendant quelques jours ; mais un prurit sur une partie quelconque du corps, annonce à la malade que son sang va couler ; il coule en effet, et les accidents cessent.

C’est à quarante-six ans que M. le docteur Boivin l’a observée. Il y a deux ans qu’elle n’est plus réglée ; cette révolution n’a causé aucun trouble ni aucun changement à la diapédèse. Même quantité de sang par les sueurs ; c’était le cuir chevelu ainsi que le dessus du menton, d’un angle de la mâchoire à l’autre, qui saignaient lorsque le médecin écrivait. Tous les jours deux fois, à des heures indéterminées, la malade sent un prurit et de la chaleur. La peau de l’endroit où la diapédèse a lieu est un peu gonflée, et le sang sort par les pores ; il coule à grosses gouttes. En promenant le doigt sur la peau gonflée qui est douloureuse, on accélère la sortie du sang. Après l’écoulement on lave la peau, et elle ne diffère en rien de celle du reste du corps. Cette femme était en bonne santé, elle n’était pas affaiblie. Le médecin, à la couleur du sang, le juge artériel. La malade mange habituellement peu. (Journal de Médecine).

J’ai eu l’occasion d’observer une diapédèse périodique qui se manifesta chez un homme d’état, âgé de quarante-cinq ans, à la suite de grands chagrins, de travaux prolongés du cabinet pendant plusieurs années. Ce magistrat était d’une taille ordinaire ; il avait les cheveux blonds, le teint coloré, la peau blanche et fine : il était d’un tempérament sanguin et d’un caractère impétueux. A la suite de quelques veilles causées par un travail important, et dans un moment où le sujet éprouvait des affections de l’âme très-pénibles, il se livra avec indiscrétion aux plaisirs de l’amour pendant une partie de la nuit ; le lendemain je le trouvai dans une grande agitation fébrile, ayant de vives douleurs aux cuisses, aux jambes, aux aines, au pubis et particulièrement à la verge. Toutes les parties que je viens de nommer étaient inondées de sang ; il coulait avec abondance des pores du gland. Mes soins, qu’il serait trop long d’exposer ici, d’autant plus qu’ils ne présentent aucuns moyens nouveaux, parvinrent à faire cesser la diapédèse ; mais elle se reproduisait tous les quinze ou vingt jours au plus tard, et les mêmes moyens en débarrassaient le malade, au bout de deux ou trois jours. J’ai suivi le malade pendant environ vingt mois, observant toujours le même accident : seulement et sur les trois derniers mois, la crise était moins longue et la perte du sang moins considérable. La verge fut toujours la partie la plus affectée : une douleur cuisante accompagnait constamment la diapédèse.

Idiosyncrasie très-rare. Il y a environ quatre-vingts ans qu’une femme, nommée Smith, s’établit près de Plymouth aux Etats-Unis d’Amérique, elle transmit à ses descendants mâles seulement, une idiosyncrasie bien étonnante : si la peau d’un de ces individus reçoit la moindre égratignure, il en résulte une hémorragie aussi considérable que si elle provenait d’une large blessure. Dans quelques cas les parties divisées ont paru vouloir se réunir, et ont montré quelques dispositions à se cicatriser ; quelquefois même la cicatrisation était presque faite, lorsque, environ huit jours après l’égratignure ou la blessure, quelque légère qu’elle fût, une hémorragie nouvelle s’est déclarée sur toute la surface de la blessure. Cet accident continue pendant plusieurs jours ; l’esprit du malade s’abat, la figure devient pâle, mélancolique ; le pouls est petit et fréquent, et la mort succède à son extrême débilité. Une saignée, faite chez un des membres de cette famille, a produit les mêmes accidents ; aussi a-t-elle proscrit à jamais cette opération. Tous les remèdes intérieurs, tous les moyens chirurgicaux, ont été insuffisants pour arrêter l’hémorragie des descendants de la femme Smith. Depuis quelques années on a découvert que le sulfate de soude est le véritable antidote des hémorragies qui peuvent leur survenir. L’individu qui en est atteint, prend de ce sel sous la forme purgative, pendant deux ou trois matinées de suite : l’effusion du sang s’arrête, et le malade est guéri. ce qu’il y a de bien particulier, c’est que les femmes de cette famille sont exemptes de ces hémorragies, bien qu’elles en transmettent l’idiosyncrasie à leurs enfants mâles.

Baillou rapporte le fait suivant : " Plusieurs médecins de Paris, dit ce praticien célèbre, s’étaient assemblés pour délibérer sur l’état d’une femme de condition ; la consultation se faisait au soleil cou-chant ; ils quittent la malade pour contempler l’état du ciel, sans pouvoir se douter même qu’elle courût aucun danger. On les rappelle sur-le-champ auprès d’elle, parce qu’elle venait de tomber sans con-naissance au moment même du coucher du soleil ; et ils virent tous, avec étonnement, qu’elle ne revint à elle que lorsque cet astre eut reparu sur l’horizon. "

Le célèbre chancelier Bacon, au rapport de Méad, était d’une santé aussi délicate que son esprit était vaste et lumineux ; il tombait subitement en faiblesse toutes les fois que la lune se couchait, et cela lui arrivait constamment sans aucune cause manifeste, sans même qu’il y songeât : Bacon ne revenait de ces évanouissements que quand cet astre reparaissait sur l’horizon.

Il ne dépendrait que de moi de multiplier les exemples d’idiosyncrasie de ce genre, si les bornes de cet article ne m’obligeaient à une sorte d’économies dans l’exposition des faits analogues.

Longévité. Tous les recueils fourmillent d’exemples de longévité ; quoiqu’il soit assez remarquable de voir des hommes atteindre l’âge de cent ans, ces centenaires sont trop communs pour que nous en fassions mention ; nous citerons quelques exemples d’individus qui ont vécu plus d’un siècle et demi, sans cependant garantir l’exactitude du calcul qui a été fait de leur âge.

John Sinclair cite le cas d’un Écossais qui vécut jusqu’à l’âge de cent quatre-vingts ans. Le fait a d’ailleurs été imprimé à Londres, dans le Code of health, vol. II.

L’auteur d’un dictionnaire hollandais, intitulé Het algemen historich Vanderbok, assure qu’un Hongrois, nommé Jean Korni, vécut cent soixante-douze ans ; Sarahe, sa femme, cent soixante-quatre. On lit, dans le même ouvrage, que Setrasch Czarten, aussi Hongrois, vécut cent quatre-vingt-sept ans ; il était né en 1537. Peu de jours avant sa mort, il allait, appuyé sur un bâton, à un mille de son logis attendre, à la maison de poste, l’arrivée des voyageurs, pour en solliciter quelques secours qu’on refusait rarement à son grand âge : sa vue était extrêmement affaiblie ; sa barbe et ses cheveux étaient d’un blanc verdâtre ; il avait perdu presque toutes ses dents ; il lui restait un fils âgé de quatre-vingt-quinze ans. Czarten ne se nourrissait que de lait et d’une espèce de petit gâteau que les Hongrois nomment kalatschen : il buvait un bon verre d’eau-de-vie après son repas. Ses descendants, à la cinquième génération, embellissaient son extrême vieillesse.

John Sinclair a tracé les préceptes qu’on doit suivre pour atteindre une longue vieillesse : l’observation prouve cependant que les vieillards qui y sont parvenus avaient vécu comme les autres hommes. Nous ne croyons pas que Plempins ait eu raison de soutenir, dans son ouvrage intitulé Fondamentum medicinæ, que les vieillards ont la faculté de rajeunir lorsqu’ils sont parvenus à un âge très-avancé. Les phénomènes de la pousse de nouvelles dents, le rétablissement de la vue, la venue de nouveaux cheveux ornés des couleurs de la jeunesse, sont des cas fortuits qui, d’ailleurs, n’étaient pas accompagnés de ces caractères qui, dans le reste de la vie, signalent la jeunesse.

Le Journal de Madrid, de 1775, affirmait, sur l’observation d’un témoin oculaire, qu’il existait, dans les possessions espagnoles de l’Amérique méridionale, une négresse âgée de cent soixante-quatorze ans ; les époques que citait cette femme, qui n’était pas naturelle du pays, prouvaient en faveur de son assertion.

Henri Jenkens, anglais, avait vécu cent quatre-vingt-neuf ans, il mourut en 1690. Il avait assisté, en 1513, à une bataille. cinq centenaires de sa paroisse l’avaient toujours connu vieux. Il existe une déposition de lui dans un tribunal, dans laquelle il disait à cette époque avoir cent cinquante-sept ans. Un monument a été érigé à ce patriarche, qui rappelle des temps antérieurs au déluge.

Buffon rapporte l’exemple d’un vieillard qui vécut cent soixante-cinq ans.

Un paysan polonais vécut cent cinquante-sept ans et avait constamment travaillé jusqu’à l’âge de cent quarante-cinq ans ; il était toujours vêtu fort légèrement, quelque froid qu’il fit. Son père avait, dit la tradition, vécu cent cinquante ans. L’anglais John Poor était arrivé à l’âge de cent cinquante-deux ans, et l’un de ses fils à cent vingt-sept.

Menstruation tardive. Une femme de Hâvre-de-Grâce, dans les Etats-Unis d’Amérique, était âgée de quarante-deux ans, et n’avait jamais eu ses règles, bien que jouissant d’une bonne santé et mariée depuis longtemps : à cet âge elle éprouva diverses indispositions qui firent soupçonner à son médecin que ses menstrues étaient supprimées. Instruit par la malade qu’elle n’avait jamais été sujette à cette évacuation périodique, le médecin ordonna une saignée et quelques légers remèdes propres à provoquer la crise qu’il soupçonnait devoir se manifester. En effet, les menstrues ne tardèrent pas à couler, et suivirent l’ordre périodique. (The Philadelphia medical museum, 1806.)

J’ai observé une évacuation qui avait tous les caractères du flux menstruel, chez un homme âgé de plus de trente ans, qui y était sujet depuis l’âge de puberté, et après les premiers actes vénériens auxquels il s’était livré. Cette évacuation, très-régulière, s’opérait par la verge ; le sujet éprouvait des douleurs coliquatives vingt-quatre heures avant l’hémorragie, et se sentait soulagé, puis guéri, lorsqu’elle se manifestait. Le premier jour, le flux menstruel était fort abondant ; il diminuait le second et cessait à la fin du troisième. Cet homme était très-apte et très-ardent aux plaisirs de l’amour, et s’y donnait beaucoup. Doit-on attribuer cette hémorragie périodique à un diathèse hémorroïdal, ou bien à une véritable menstruation? Des observations sur l’individu ne m’ont rien fait remarquer qui pût en faire soupçonner l’existence.

L’auteur de cet article connaît une demoiselle bien conformée, jouissant d’une bonne santé, chez laquelle tous les signes de la puberté se sont développés à l’âge ordinaire, excepté l’écoulement menstruel ; elle a maintenant près de trente ans, et malgré les moyens thérapeutiques dont les médecins ont fait usage pour provoquer le complément de la nubilité, la nature s’est toujours montrée rebelle à ses propres lois. Cette demoiselle, quoiqu’en bonne santé, est taciturne, fuit le grand monde où son rang l’appelle, et s’est condamnée au célibat.

On lit le fait suivant dans le Bulletin des Sciences médicales du département de l’Eure, de janvier 1808. Une jeune personne avait ses règles pour la première fois, quelques jours après avoir été vaccinée ; le virus vaccin resta sans effet tant que la menstruation eut lieu : dès qu’elle eut cessé, la vaccine reprit sa marche ordinaire. J’ai été témoin d’un cas analogue au précédent, quant au pouvoir que la vaccine exerce sur nos fonctions et sur nos organes. J’avais inoculé la vaccine à un enfant de sept ans ; le sixième jour, il fut pris de la rougeole avec une fièvre considérable : le bouton vaccin demeura stationnaire jusqu’à la terminaison de la rougeole qui eut lieu le septième jour. Dès-lors la pustule vaccinale se développa et suivit sa marche accoutumée, en sorte que le seizième jour elle avait la forme et la propriété d’un bouton de huit jour ; je recueillis du vaccin chez cet enfant, pour pratiquer de nouvelles vaccinations qui eurent le succès et suivirent la marche accoutumée.

Morts apparentes. Le docteur Cheyne assure avoir connu un homme qui paraissait mort, et revenait à la vie selon sa volonté.

Le Journal des savants, de 1746, rapporte le cas d’une dame qu’on crut morte ; son mari inconsolable voulut veiller auprès de ses restes pendant huit jours ; au bout de ce temps, elle se réveilla en bonne santé. Il est probable que cette dame éprouvait un sommeil léthargique. Ce cas peut toujours être classé parmi ceux qui sont rares, car le sommeil simulant la mort aurait été bien long. Cette histoire a quelque chose de bien romanesque, et tout en la rapportant, nous sommes loin d’engager nos lecteurs à y ajouter une foi trop aveugle.

La léthargie simule tellement la mort chez quelques individus, que plusieurs ont été inhumés quoique vivants. On connaît une multitude de faits qui prouvent combien il faut de circonspection pour prononcer que la mort est véritable. parmi les cas nombreux de morts apparentes, publiés par les observateurs, je citerai celui qui nous a été transmis par Zacchias. Un jeune pestiféré tomba, à Rome, dans une léthargie où l’absence de tous les signes de la vie le fit ranger parmi les morts ; tandis qu’on le transportait avec d’autres cadavres, il s’éveilla et fut réintégré dans l’hôpital destiné aux pestiférés. Deux jours après, retombé dans sa léthargie, il fut encore réputé pour mort et conduit au lieu de la sépulture, là il donna de nouveaux signes de vie qui le sauvèrent une seconde fois. Ce jeune homme fut parfaitement guéri.

D’autres léthargiques ont été enterrés, et n’ont été sauvés que par la cupidité de ceux qui les ont exhumés pour les dépouiller : témoin, le fait rapporté par Massieu d’une dame de Cologne qui, en 1571, fut enterrée vivante et revint à elle au moment où le fossoyeur r’ouvrit sa fosse pour lui enlever une bague de prix. Encore cet événement à Poitiers, plus récemment : la femme d’un orfèvre nommé Mernache, fut enterrée avec des joyaux qu’un pauvre voulut s’approprier pendant la nuit ; l’effort qu’il fit pour arracher une bague du doigt de la léthargique, la réveilla et la sauva. Depuis sa résurrection, elle eut plusieurs enfants, de même que la dame de Cologne dont il vient d’être question.

Saint Augustin rapporte qu’un prêtre, nommé Rutilut, avait une âme tellement maîtresse de ses sens, qu’il les privait, quand il voulait, du sentiment et devenait comme mort. On le brûlait, on le piquait sans qu’il sentît rien ; il ne s’apercevait des brûlures et des piqûres que par les plaies qu’il en conservait. Il se privait, dans cet état, de toute respiration apparente.

Obésité. Marie Françoise Clay, née dans l’indigence, eut de l’embonpoint de bonne heure : à treize ans, elle eut ses règles et déjà un grand embonpoint. Mariée à vingt-cinq ans, elle suivait constamment son mari, à pied, dans les courses de ville en ville que nécessitait son état de fripier. Malgré son embonpoint qui faisait de continuels progrès, elle eut six enfants, les uns mort-nés ou qui moururent quelque temps après leur naissance; un seul survécut et n’offrit rien d’extraordinaire dans son embonpoint et sa constitution. Le dernier enfant fut conçu à trente-cinq ans. Ni ses couches, ni ses courses, ni l’indigence dans laquelle elle tomba et qui la força de mendier à la porte d’une église, n’arrêtèrent les progrès de son embonpoint. A l’âge de quarante ans, cette femme, de la taille de cinq pieds un pouce, avait cinq pieds deux pouces de circonférence mesurée au niveau de l’ombilic. Sa tête, petite eu égard au volume de son corps, se perdait au milieu de ses énormes épaules entre lesquelles elle semblait immobile. Son cou avait disparu et ne laissait entre la tête et la poitrine qu’un sillon de plusieurs pouces de profondeur ; la poitrine avait une circonférence et des dimensions prodigieuses, dans quelque sens qu’on l’examinât. En arrière, les épaules, soulevées par la graisse, formaient deux larges reliefs. Ses mamelles avaient vingt-huit pouces de circonférence à leur base, et dix pouces de largeur de la base au mamelon ; elles recouvraient le ventre jusqu’à l’ombilic. Les bras étaient élevés et écartés du corps par le volume de la graisse amassée sous les aisselles. Le ventre, séparé en avant de la poitrine par un large et profond sillon, et surmonté par les mamelles, n’était pas en proportion aussi volumineux que la poitrine, ses parois amincies par six gestations n’avaient qu’une épaisseur médiocre, et son volume paraissait ne tenir qu’à celui des viscères contenus. Les lombes avaient deux pieds et demi de longueur, les hanches, pourvues d’un énorme embonpoint, et s’élevant jusque sur les côtés de la poitrine, semblaient faites pour la soutenir et servir de point d’appui aux bras. Les cuisses et les jambes, outre leur grosseur, avaient pour caractère bien remarquable celui d’être creusées à de petites distances par des sillons circulaires et profonds, tels qu’on en observe sur les cuisses et les jambes des enfants bien nourris. Les membres supérieurs avaient conservé leur forme et leurs proportions primitives, l’augmentation de leur volume ne les rendaient pas difformes.

Cette femme, à quarante ans, perdit ses règles et fut atteinte d’une maladie organique du cœur, laquelle n’ayant aucune connexion avec l’obésité, comme l’observe M. Dupuytren, qui a publié cette observation, ne sera point décrite ici. Elle mourut.

Jean Borel, cent. i, obser. 48, cite l’observation d’une femme dont chaque mamelle pesait au moins trente livres, elle les renfermait dans un sac qu’elle s’attachait au cou, afin d’en pouvoir supporter le poids. Il est à remarquer que cette énormité des mamelles n’avait aucune proportion avec le reste du corps, dont les autres parties étaient dans les dimensions ordinaires.

Il vient de mourir, à Paris, une dame âgée de vingt-quatre ans, dont l’obésité était si prodigieuse qu’elle passait quatre cents quatre-vingt-six livres. Elle ne pouvait monter en voiture, mais elle faisait, à pied, un exercice journalier assez considérable ; seulement il fallait qu’elle fût soutenue par un aide qui la maintenait dans l’état d’équilibre auquel se refusait le centre de gravité.

Reproduction d’un ongle à la deuxième phalange du doigt. M. Ormançay, chirurgien à Dijon, fut consulté, en 1804, par une femme qui portait depuis plusieurs mois un ulcère à l’extrémité du doigt de la main droite, à la suite d’un panaris qui lui avait fait perdre la troisième phalange, toute la surface articulaire et une partie de la substance compacte de la seconde. Les conseils de l’homme instruit auquel cette femme s’adressa, lui procurèrent une prompte guérison ; l’ongle se reproduisit à la deuxième phalange, s’inclinant de la face sous-palmaire à la face sus-palmaire du doigt, en sorte qu’il recouvrait le moignon.

Tulpius avait été témoin d’un cas semblable ; il le rapporte dans sa cinquante-cinquième observation.

Odorat. Une jeune dame a présenté l’exemple d’une perfection bien rare de l’odorat ; c’était une française qui alla habiter Naples : elle y éprouva des peines d’esprit, des chagrins cuisants qui affectèrent singulièrement ses nerfs, déjà fort sensibles. Elle éprouva, sous ce rapport, diverses affections que les soins et surtout la cessation de ses chagrins dissipèrent ; mais elle conserva un développement du sens de l’odorat qui ne fit qu’augmenter par la suite. La moindre odeur lui était désagréable, quelle qu’en fut la nature. Il y en avait qui lui étaient insupportables ; par exemple, celle qui émane du corps humain. Elle savait dans un cercle nombreux, reconnaître, par son odorat, qu’elles étaient les femmes chez lesquelles la révolution menstruelle avait lieu. Elle ne pouvait supporter l’odeur de ses draps, lorsque son lit avait été fait par une autre que par elle ; aussi se décida-t-elle à se passer des services de sa femme-de-chambre pour cet objet. C’est de notre collègue, M. Cadet de Gassicourt, que nous tenons cette observation, la dame en question lui ayant exposé son état afin qu’il pût lui envoyer des conseils recueillis chez les médecins de Paris. C’est sans doute le climat de l’Italie qui exerça cette influence sur cette dame douée d’une grande sensibilité. Tout le monde sait que les dames romaines ne peuvent supporter aucune odeur, qu’elles ne font jamais usage de fleurs ni sur elles, ni dans leurs appartements, et que l’odeur même qui résulte du cuir des souliers neufs les incommode.

Au rapport du chevalier Dughbi, un jeune garçon élevé par ses parents dans une forêt, où ils se mettaient à l’abri des ravages de la guerre, et qui n’y avait vécu que de racines, avait le sens de l’odorat si exquis, qu’il distinguait par ce sens l’approche des ennemis. Fait prisonnier et prenant d’autres mœurs, il perdit une partie de la perfection de son odorat. Cependant cette faculté était assez développée pour qu’il pût distinguer, par le flair, sa femme de toute autre, et pour qu’il pût la retrouver à la piste comme font les chiens.

Ouïe. Willis assure qu’une femme, affectée de surdité, n’entendait le son de la voix que lorsqu’on faisait un grand bruit autour d’elle, en battant un tambour ou en sonnant une cloche. Willis explique ce phénomène par une théorie que nos connaissances anatomiques actuelles semblent contredire. Il croit que les sons bruyants, éclatants, déterminent une tension à la membrane du tympan qui le fait vibrer. Notre collègue, M. le professeur Richerand, n’admet pas ce système de tension, attendu l’absence totale de fibres musculaires au tympan. Le phénomène que présentait cette femme dont parle Willis, est une de ces anomalies nerveuses dont il est presqu’impossible de donner une explication satisfaisante.

On lit, dans les Mémoires de l’académie des sciences de 1708, qu’un maître à danser, attaqué d’une fièvre violente, de léthargie accompagnée de vésanie, a recouvré la santé et le bon sens par le pouvoir d’une musique mélodieuse.

Des accords mélodieux guérirent un musicien d’une fièvre continue avec délire. (Hist. acad., 1717.)

Ce fut en charmant le sens de l’ouïe de Saül, que la harpe de David guérit ce roi des Hébreux ; les accords mélodieux semblaient dilater ses nerfs et dissipaient l’affreuse mélancolie de son âme.

Il existait, à Amiens, une femme parfaitement sourde, mais qui comprenait tout ce qu’on lui disait en regardant le mouvement des lèvres de son interlocuteur ; il suffisait de remuer les lèvres, sans articuler des sons, pour en être compris. Lui parlait-on une langue qu’elle ne connaissait pas, elle cessait de comprendre. (Lecat, Traité des sens).

Un jeune homme de vingt-quatre ans, sourd-muet de naissance, commença tout à coup à parler : on sut de lui que cinq mois auparavant il avait entendu le son des cloches, et avait été extrêmement surpris de cette sensation nouvelle et inconnue. Il fut plusieurs mois à essayer à parler, en répétant tout bas les paroles qu’il entendait proférer. Lorsqu’il commença à parler, il ne le faisait qu’imparfaitement. (Hist. acad., 1703).

Polyphages. Nous lisons, dans les Commentaires de Leipsick, l’histoire d’un homme de Wirtemberg, qui était d’une telle voracité qu’il mangeait un cochon de lait, quelquefois un mouton entier ; il avalait de l’argile, des cailloux, du verre, et s’enivrait avec de l’eau-de-vie ; il vécut ainsi jusqu’à l’âge de soixante ans. Depuis lors, il devint sobre et mourut âgé de soixante-dix-neuf ans, dans un grand état de maigreur. Il n’avait plus de dents lorsqu’il mourut. L’épiploon dépourvu de graisse était très-mince. Le foie couvrait tous les viscères abdominaux ; l’estomac était très-épais et fort grand. Les intestins étaient très-étroits ; le colon était très-resserré en quelques endroits et très-large en d’autres. La sobriété dans laquelle ce vieillard avait vécu pendant dix-neuf ans ne permit de tirer aucune induction de l’autopsie de son cadavre.

L’observation suivante, toute étonnante qu’elle est, ne peut être révoqué en doute, les faits ayant eu pour témoins tous les médecins d’une grande ville, qui les ont constatés par procès-verbal.

Il mourut, à l’hôpital de la marine de Brest, le dix octobre 1774, un forçat qui s’y était plaint vaguement de toux, de maux d’estomac et de coliques. A l’ouverture du cadavre, qui fut faite en présence de tous les officiers de santé de l’hôpital et beaucoup de médecins et de chirurgiens de Brest, on s’aperçut que l’estomac n’était pas à sa place accoutumée ; il occupait l’hypocondre gauche, la région lombaire et iliaque du même côté, et s’étendait jusque dans le petit bassin et dans le trou ovalaire. Ce viscère était, comme l’on voit, beaucoup plus développé que dans l’état ordinaire ; il avait la forme d’un carré long et contenait les pièces suivantes. Une portion de cercle de barrique de dix-neuf pouces de long et demi-pouce de diamètre ; un morceau de bois de genêt de six pouces de long et demi-pouce de diamètre ; un autre morceau de huit pouces de long, un de six pouces ; vingt-deux autres morceaux de bois, la plupart longs de trois, quatre ou cinq pouces, plus une cuiller de bois de cinq pouces de long, un tuyau d’entonnoir de fer-blanc de trois pouces de long et d’un pouce de diamètre ; une autre portion d’entonnoir de deux pouces et demi ; le manche d’une cuiller d’étain de quatre pouces et demi ; une cuiller d’étain entière, de sept pouces de long, un autre de trois pouces, une troisième de deux pouces et demi ; un briquet en fer de deux pouces et demi de long et pesant plus d’une once et demie ; un fourneau de pipe avec un morceau de tuyau, le tout ayant trois pouces de longueur ; un clou de deux pouces, un autre très-pointu d’un pouce et demi ; trois portions de boucles d’étain ; un petit morceau de corne ; deux morceaux de verre blanc de formes irrégulières, le plus grand avait un pouce quatre lignes de long et un demi pouce de large ; deux morceaux de cuir de trois pouces de large. Un couteau avec sa lame à manche de bois, recourbé, de trois pouces et demi de large. Le poids de tous ces corps était d’une livre six onces quatre gros. Les renseignements qui ont été recueillis sur ce singulier polyphage, sont qu’il avait le cerveau dérangé, qu’il était attaqué d’hypocondrie ; souvent ses camarades lui persuadaient qu’il était très-malade, lorsqu’il ne l’était point. Il passait pour très-grand mangeur : il grattait le mortier et la chaux qui couvrait la muraille de son réduit, pour le mettre dans sa soupe. Souvent il avait des accès de fièvre qui s’annonçait par une abondante salivation ; il lui fallait alors la nourriture de quatre hommes pour apaiser son appétit. Lorsqu’il n’avait pas de quoi le satisfaire, il avalait des cuillers, des boutons de veste, du cuir, des morceaux de bois.

Il est mort il y a quelques années, au Jardin des Plantes, un polyphage nommé Bijoux, à qui l’on a vu faire des prodiges de gloutonnerie ; c’était un garçon de la Ménagerie, qui se piquait de connaissances en histoire naturelle, et surtout en zoologie. Il avait la manie assez originale de classer les animaux d’après la forme de leurs excréments, dont il avait une collection. Il était curieux de l’entendre disserter sur un pareil sujet, et motiver sa doctrine. Bijoux est mort d’indigestion pour avoir avalé un pain chaud pesant huit livres. On l’a vu se jeter avidement sur les objets les plus dégoûtants, afin de calmer la faim qui le pressait incessamment. C’est ainsi qu’il dévora le corps d’un lion mort de maladie à la Ménagerie.

Bijoux et tous les polyphages dont l’histoire nous a transmis les hauts faits, sont effacés par le fameux Tarrare, que tout Paris a connu, et qui mourut à Versailles, il y a environ quatorze ans, à l’âge de vingt-six ans.

M. le professeur Percy, qui a vu Tarrare et qui a fait des recherches sur ce singulier personnage, nous en transmis l’histoire dans un mémoire très-curieux sur la polyphagie ; c’est de ce mémoire que je vais extraire les détails qui concernent ce polyphage. Tarrare a renouvelé parmi nous la fable d’Erisichton, qui selon Ovide, dévorait dans un repas ce qui aurait pu nourrir toute une ville, tout un peuple.

...Quod urbibus esse,

Quodque satis poterat populo.

A dix-sept ans, Tarrare ne pesant que cent livres, était déjà en état de manger en vingt-quatre heures un quartier de bœuf de ce poids. Sorti fort jeune de chez ses parents, (il était des environs de Lyon), tantôt mendiant, tantôt volant pour subsister, il s’attache à l’un de ces spectacles de nos boulevards, où l’on voit briller tour à tour gille, arlequin, polichinelle. Une fois, sur les tréteaux, il défia le public de le rassasier et mangea en quelques minutes un panier de pomme, dont un des spectateurs avait fait les frais ; il avalait des cailloux, des bouchons de liège, et tout ce qu’on lui présentait. Au commencement de la guerre, Tarrare entra dans un bataillon ; il servait tous les jeunes gens aisés de la compagnie, faisait leurs corvées et mangeait les rations qu’ils lui abandonnaient. néanmoins la faim le gagna, il tomba malade et fut conduit à l’hôpital militaire de Soultz. Le jour de son entrée, il reçut une quadruple ration, il dévora les aliments refusés par les autres malades, les restes de la cuisine ; mais sa faim ne put s’apaiser. Il s’introduisait dans la chambre des appareils, dans la pharmacie, y mangeait les cataplasmes et tout ce dont il pouvait se saisir. " Qu’on imagine, dit M. Percy, tout ce que les animaux domestiques et sauvages les plus immondes et les plus avides sont capables de dévorer, et l’on aura l’idée des goûts ainsi que des besoins de Tarrare. " Il dévorait les chiens et les chats. Un jour, en présence du médecin en chef de l’armée, le docteur Lorenze, il saisit par le col et les pattes un gros chat vivant, lui déchira le ventre avec les dents, suça le sang et le dévora, n’en laissant que le squelette décharné ; une demi-heure après, il rejeta les poils du chat, comme font les oiseaux de proie et les animaux carnivores. Tarrare aimait la chair du serpent, il le maniait familièrement, et mangeait vivantes les plus grosses couleuvres sans en rien laisser ; il avala une grosse anguille vivante, sans la mâcher, mais on crût s’apercevoir qu’il en écrasait la tête. Il mangea, en peu d’instants le dîner préparé pour quinze ouvriers allemands ; ce repas était composé de quatre jattes de lait caillé et deux énormes plats de ces masses de pâtes qu’on fait cuire en Allemagne dans de l’eau, du sel et de la graisse. Après ce repas si copieux, le ventre du polyphage, habituellement flasque et ridé, se tendit comme un ballon ; il alla dormir jusqu’au lendemain et ne fut point incommodé. M. Courville, chirurgien major de l’hôpital où se trouvait Tarrare, lui fit avaler un gros étui de bois renfermant une feuille de papier blanc : il le rendit le jour suivant par l’anus, et le papier fut trouvé intact. Le général en chef le fit venir, et après avoir englouti en sa présence près de trente livres de foie et de poumons crus, Tarrare avala de nouveau l’étui, dans lequel il y avait une lettre pour un officier français prisonnier chez l’ennemi. Tarrare partit, fut pris, bâtonné, emprisonné, rendit l’étui qu’il avait gardé trente heures, et eut l’adresse de l’avaler de nouveau, pour en dérober le contenu à l’ennemi. On essaya, pour le guérir de cette faim insatiable, l’usage des acides, des préparations d’opium ; on lui fit prendre des pilules de tabac ; rien ne put diminuer son appétit et sa gloutonnerie. Il allait dans les boucheries et dans les lieux écartés disputer aux chiens et aux loups les plus dégoûtantes pâtures. Des infirmiers l’avaient surpris buvant le sang des malades qu’on venait de saigner, et dans la salle des morts dévorer des cadavres. Un enfant de quatorze mois disparut tout à coup ; d’affreux soupçons planaient sur Tarrare : on le chassa de l’hôpital. M. Percy le perdit de vue pendant quatre ans ; au bout de ce temps il vit Tarrare à l’hôpital civil de Versailles, où une tabidité, fruit de son horrible voracité, devait bientôt le faire périr. Cette maladie avait fait cesser l’appétit glouton du polyphage. Il mourut enfin, dans un état de consomption et fatigué d’une diarrhée purulente et infecte qui annonçait une suppuration générale des viscères de l’abdomen. Son corps, aussitôt qu’il fut mort, devint la proie d’une horrible corruption. Les entrailles étaient putréfiées, baignées de pus, con-fondues ensemble ; le foie était excessivement gros, sans consistance et dans un état de putrilage ; la vésicule du fiel avait un volume considérable, l’estomac flasque et parsemé de plaques ulcéreuses couvrait presque toute la région du bas-ventre. La puanteur du cadavre était si insupportable, que M. Tessier, chirurgien en chef de l’hôpital, ne put pousser ses recherches plus loin.

Tarrare était d’une taille médiocre, l’habitude de son corps était grêle et débile : il n’avait point l’esprit féroce, son regard était timide ; le peu de cheveux qu’il avait conservé, quoiqu’il fut fort jeune, étaient très-blonds et d’une extrême finesse. Ses joues étaient blafardes et sillonnées de rides longues et profondes : en les déployant, Tarrare pouvait y cacher jusqu’à douze œufs ou pommes. Sa bouche était très-fendue, il n’avait presque pas de lèvres ; il avait toutes ses dents ; les molaires étaient usées, et la couleur de leur émail marbrée ; l’intervalle des mâchoires, écartées autant qu’elles pouvaient l’être, était d’environ un décimètre ; en cet état et la tête penchée en arrière, l’espace buccale et l’œsophage formaient un canal rectiligne ; de sorte qu’un cylindre de trois décimètres pouvait y être introduit sans toucher le palais. Tarrare, dit M. Percy, était sans cesse en sueur, et de son corps, toujours brûlant, s’élevait une fumée sensible à la vue et encore plus à l’odorat. Souvent il puait à un tel degré qu’on ne pouvait souffrir son approche à vingt pas. Il était sujet au dévoiement, et ses déjections étaient d’une incroyable fétidité. Quand il n’avait pas mangé copieusement, la peau de son ventre pouvait presque faire le tour de son corps. Dès qu’il était repu, la vapeur de son corps augmentait, ses pommettes et ses yeux devenaient d’un rouge éclatant ; une somnolence brutale, une sorte d’hébétude s’emparait de lui pendant qu’il digérait. Il était tourmenté dans ces instants, par des éructations très-bruyantes, et faisait en remuant la mâchoire, quelques mouvements de déglutition. M. Percy n’a jamais aperçu chez lui de signes de rumination. Nous pensons que s’il eût la faculté de ruminer, il aurait été moins vorace. Le jeune Tarrare était sans force et sans idées. Quand il avait mangé avec modération et qu’il n’était que lesté, il était agile et vif ; il n’était pesant et endormi que lorsqu’il avait mangé avec excès. Nous le répétons, rien ne pouvait répugner à ce malheureux, tant était puissante la nécessité de remplir le vide de ses entrailles ; et nous pensons avec M. Percy, que s’il avait toujours eu des vivres usuels à sa discrétion, il n’eut point songé à boire du sang, à dévorer des cadavres, et à faire des festins plus horribles encore.

Puberté précoce. Le docteur Moreau, bibliothécaire de l’école de Médecine, a vu un sujet âgé de onze ans, qui offre les singularités les plus remarquables dans son développement physique. Le jeune Leduc avait, à l’âge de dix ans, la taille de quatre pieds cinq pouces et demi, et depuis un an il n’avait point grandi. Le corps et les membres sont très-gros et remarquables, surtout par le volume et la saillie des muscles qui se dessinent fortement sur la peau, comme chez l’adulte dont le mode d’organisation se rapproche le plus d’un tempérament athlétique. La tête est très-volumineuse, la physionomie calme, peu expressive, même un peu stupide, les passions à peine développées, une grande timidité. Cet enfant pesait seize livres en naissant. Les premières dents ne poussèrent qu’à seize mois ; le testicule droit devint très-volumineux à trois ans ; à six ans cet enfant avait l’air d’un petit homme ; il avait dès lors des signes de puberté. Sa force était extraordinaire pour son âge ; ses testicules étaient plus volumineux que ceux de l’homme le mieux partagé ; des poils nombreux et forts couvraient le pubis, une partie du ventre, la poitrine et le menton ; la voix devint grave et voilée. A sept ans, Leduc fit sa barbe ; il était presque aussi grand et aussi fort qu’il l’est à onze ans ; il pouvait conduire une charrue. L’accroissement des testicules est excessif, et l’enfant ne peut marcher qu’en les relevant avec un suspensoir. Le testicule gauche à dix pouces une ligne de circonférence, il est environné d’une couche liquide qui n’empêche pas de distinguer un tissu ossifié ; le droit est moins gros et paraît cartilagineux dans la plupart des points de sa surface, et osseux dans les autres. L’organisation intérieure ne paraît pas participer à cet accroissement extraordinaire, particulièrement les organes de la pensée et de la sensibilité, qui n’ont pas le développement qui a lieu chez des sujets plus jeunes. La dentition est telle qu’on la remarque chez un sujet ordinaire de l’âge de quatorze ans ; il croit même une dent de lait ; les yeux et le visage sont enfantins ; la lèvre supérieure n’a qu’un léger duvet. Leduc est plutôt fait pour un travail long et pénible que pour la grande activité ; sa peau est dure, épaisse, couverte de taches jaunâtres et rugueuses, surtout au dos.

Les jeunes filles ont fréquemment des écoulements sanguins aux parties génitales ; ce ne sont que des hémorragies accidentelles et qui n’ont nulle coïncidence avec le flux menstruel : lorsque ce signe de la puberté se manifeste prématurément, comme dans le cas que nous allons exposer, il est accompagné de circonstance qui ne laissent aucun doute sur sa véritable cause. M. Casals, médecin à Adge, a observé une fille de six ans qui éprouva des coliques abdominales, des hémorragies nasales, des migraines, une toux spasmodique ; ces accidents étaient plus énergiques à des époques périodiques et tous les mois : cet enfant ressentit un prurit aux parties de la génération, les mamelles se gonflèrent, M. Casals lui recommanda l’exercice et lui fit prendre des bains ; peu après, les règles s’étant manifestées, tous les symptômes dont il vient d’être fait mention disparurent. Cette petite femme a continué d’être bien réglée.

Abolition de la sensibilité. Il existait à Bicêtre, en 1808, un homme âgé de cinquante ans, qui, depuis dix-huit ans, avait le membre thoracique droit privé de toute espèce de sensibilité. Ce membre n’a pas diminué de volume ; il exécute tous les mouvements avec la même agilité et la même force que le bras sain. Il survint un phlegmon avec chaleur, rougeur et tension, sans que le malade éprouvât la moindre douleur. L’individu peut plonger son bras dans l’eau bouillante sans qu’il s’y manifeste aucune rougeur. Cependant un pot de lessive bouillante étant tombé sur sa main, il y survint des plaies qui ont été longtemps à guérir. Cet homme est devenu insensible à ce membre, par suite d’une chute sur le moignon de l’épaule, où l’on aperçoit encore plusieurs cicatrices. En 1807, lorsqu’il travaillait à relever des plâtres avec une pelle, il éprouva un craquement soudain dans les mains ; il crût avoir cassé la pelle, mais s’apercevant que son avant-bras se ployait, il discontinua son travail, et ne se présenta que le lendemain à l’infirmerie, n’éprouvant nulle douleur. Les deux os étaient fracturés, il y avait gonflement et chaleur au lieu de la fracture. Le malade n’éprouvait aucune sensation de douleur, et n’en ressentit pas lors de la réduction de la fracture, malgré la forte extension qu’il fallut exercer. Observation publiée par M. Hébréard, chirurgien en second de Bicêtre.

Sommeil. Le sommeil léthargique est une maladie rare, il est vrai, mais c’est une maladie très-connue ; souvent on a vu ce sommeil se prolonger pendant des années, si l’on excepte les courts moments où le malade se réveille pour prendre des aliments et se rendormir de nouveau. Ce qui est moins commun, ce sont des accès de sommeil qui durent plusieurs jours, et ne sont point accompagnés de léthargie. Une fille éprouva, tout à coup et sans être malade ni de corps ni d’esprit, une telle envie de dormir qu’elle se réfugia dans un endroit solitaire pour y dormir sans être interrompue : elle dormit pendant huit jours de suite, et ne fut réveillée que par le bruit que plusieurs personnes firent autour d’elle. Elle était fort affaiblie par la longue diète à laquelle son sommeil l’avait assujettie ; peut-être, et sans doute, la mort aurait été la suite de ce sommeil si prolongé et si débilitant.

Il existait encore, il y a douze ou quinze ans, à Saint-Marcel près d’Avignon, une folle très-pieuse, qui vivait dans un jeûne tellement frugal, que tout son corps desséché ressemblait à un squelette ou à un spectre ambulant. Constamment aux pieds des autels, elle ne voyait et n’aspirait qu’à la félicité de l’autre vie : pendant plus de vingt ans, elle s’endormait le premier jour du carême et ne s’éveillait qu’à Pâques. Durant ce sommeil religieux, cette catalepsie volontaire, elle était dans un état de mort apparente : les incrédules lui enfonçaient des épingles dans les jambes et dans les cuisses, sans qu’elle se montrât sensible par le moindre mouvement de contractilité à des épreuves aussi douloureuses. Ce fait est attesté par une foule d’habitants de la Provence et du Comtat ; un homme d’esprit et très-véridique qui en fut témoin, nous les a certifiés de manière à ne pas nous permettre d’en douter. Il est présumable que ce sommeil était le résultat d’une affection nerveuse, d’une volonté puissante qui commandait à toutes les actions animales et organiques de cette illuminée. La première fois qu’elle fut prise de cet étonnant sommeil, on la crut morte ; comme elle était infiniment pieuse, son cops fût exposé à la vue du public qui se portait en foule pour voir les restes de ce saint personnage. Cependant au bout de plusieurs jours, nuls signes de putréfaction ne se manifestant, il transpira parmi le peuple qu’elle était morte en odeur de sainteté : cette opinion devint universelle dans le canton ; les fanatiques s’opposèrent à ce qu’on inhumât la défunte. Le nonce du pape fut informé d’un prodige si rare dans les siècles modernes ; ce ministre fut moins crédule, dit-on, que la multitude, il exigea des enquêtes, des formalités qui prirent du temps ; enfin les quarante jours s’écoulèrent et la béate se réveilla. L’année suivante elle se rendormit à la mêle époque et pour le même temps ; cette scène se renouvela pendant une vingtaine d’année.

Ludovic rapporte l’exemple d’un sommeil fort étonnant, et qu’il faut attribuer à l’action de la peur sur les organes d’une fille de huit ans ; victime d’une marâtre et d’un père barbare, battue cruellement par la femme de son père, elle est chargée de porter quelque nourriture à celui-ci qui travaillait dans les champs : probablement elle avait faim ; chemin faisant elle mangea le goûter de son père : effrayée du châtiment qui l’attendait, elle s’enfonce dans des broussailles et s’endort la tête enfoncée dans de la mousse. Ce ne fut qu’au bout de sept jours que des enfants découvrirent la retraite favorable où elle avait goûté la douceur d’un sommeil sans crainte. Ludovic se trouva sur les lieux, il observa que le visage de l’enfant était rempli d’une pituite visqueuse, à laquelle s’étaient collées de la mousse et des feuilles ; la bouche et les narines d’où découlait cette humeur muqueuse, en étaient remplies : les membres étaient flexibles, mais il n’y avait plus de signes sensibles de la respiration. Ludovic fit faire des frictions sur le corps, le fit chauffer ; laver la figure et introduire dans l’œsophage quelques cuillerées d’eau-de-vie. Enfin cette petite infortunée sortit de cet état d’asphyxie, et revint à la vie après quelques heures de soins.

Toucher. Un organiste hollandais devint aveugle, néanmoins il continua à toucher de l’orgue ; il acquit depuis l’habitude de distinguer par le tact les différentes espèces de monnaies et même les couleurs ; les cartes à jouer lui étaient devenues tellement familières, qu’il devint un joueur dangereux ; en donnant les cartes, il connaissait celles de son adversaire aussi bien que les siennes. (Lecat, Traité des Sens).

Le célèbre sculpteur Daniel de Volterre, devenu aveugle, n’avait besoin que de toucher le modèle pour faire une statue d’argile très-ressemblante.

Ventriloques. Depuis que deux ventriloques fameux ont excité la curiosité de la capitale, émerveillé les nationaux et les étrangers, en se donnant en spectacle dans les cafés et dans les salons, les personnes qui possèdent la faculté de parler avec une seconde voix qui sort de la région gastrique ou abdominale, sans articuler les sons avec la bouche, ne font plus fortune. Il est certain que de tout temps il a existé des ventriloques ou gastriloques. La plupart des oracles du paganisme se rendaient par des prêtres instruits, qui jouissaient de la faculté de parler de l’estomac ; et la Pythie qui mit Saül en conversation avec Samuel, n’était qu’une habile ventriloque.

Feu mon ami, M. Dupont, chirurgien en chef des armées, a observé avec beaucoup de soin un individu doué de cette voix merveilleuse. Heiser, c’est ainsi qu’il se nommait, n’était devenu ventriloque qu’à l’âge de douze ans, à la suite de la petite vérole ; il était âgé de vingt-sept ans, il était marié, quoique peu apte et par tempérament et par goût à remplir les devoirs conjugaux. Lorsqu’il s’y adonnait, il perdait la seconde voix ; s’étant livré à l’onanisme avant son mariage, cette pratique la lui avait fait perdre, et il ne la recouvra qu’en y renonçant. Heiser avait besoin, pour parler facilement et longtemps du ventre, de s’asseoir et de placer un point de compression au côté gauche, entre les fausses côtes et la crête de l’os des îles ; c’était un renard empaillé dont il se servait et avec lequel il feignait de converser. S’il voulait produire des sons éloignés, il se baissait s’appuyant sur le renard, comme pour l’écouter. A l’instant où la voix du ventriloque se faisait entendre, l’ombilic se portait en arrière, et touchait pour ainsi dire à la colonne vertébrale ; la poitrine se dilatait et se contractait alternativement avec violence, la face se tuméfiait, les yeux se gonflaient et devenaient rouges ; il repliait la langue vers la voûte du palais, tandis que la base se portait en avant ; le larynx s’élevait, et se portait vers la symphyse du menton. Heiser se couchait-il ventre à terre, alors la seconde voix semblait sortir d’un souterrain profond ; l’illusion était complète. M. Dupont suppose que le phénomène était dû à la compression que le sol exerçait sur le bas-ventre ; car Heiser, lorsqu’il n’avait point son renard et qu’il était droit, ne pouvait jouir de la faculté ventriloque pendant longtemps, et se baissait involontairement pour produire des sons toujours moins bien articulés que lorsqu’il appuyait le renard sur le côté, ou lorsqu’il avait le ventre fixé sur le sol. M. Dupont a remarqué que la voix du ventriloque se formait intérieurement dans l’espace qui se trouve entre les extrémités sternales des troisième et quatrième fausses côtes, à l’endroit de leur réunion avec leur portion cartilagineuse et la partie moyenne de la première pièce du sternum. En appliquant la main sur cet endroit, on sentait une espèce de vibration qui indiquait le lieu où s’articulaient les sons.

Quelques personnes acquièrent la faculté de parler du ventre, mais elles sont loin d’égaler la perfection de celles qui semblent tenir cette seconde voix de la nature.

Vue. Il y avait quarante ans que Marchal Vian était obligé de se servir de lunettes ; à l’âge de cent ans, lorsqu’il avait presque entièrement perdu la vue, et qu’avec les verres les plus forts il distinguait à peine les plus gros caractères, sa vue se régénéra, et il pût lire sans lunettes les caractères les plus fins. Ce vieillard conserva ce sens précieux jusqu’à cent dix ans, époque où il mourut. John Sinclair.

Benjamin Rusch assure avoir connu un homme âgé de quatre-vingts ans, lequel recouvra la vue qu’il avait perdue depuis douze ans. Il était devenu aveugle sans cause morbifique, et revit la lumière sans crise et sans l’aide de l’art.

Une dame qui vivait encore en 1810, se servait de lunettes depuis l’âge de cinquante et un ans ; à soixante-dix, elle recouvra une vue aussi excellente que celle dont elle avait joui étant jeune.

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