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Le Zombi du Grand-Pérou
Pierre-Corneille Blessebois
présenté par Jean-Paul Bouchon.
Protestant, fils d’un receveur des tailles de l’élection de Verneuil en Normandie où il est né, vers 1646, Paul-Alexis, dit ultérieurement Pierre-Corneille, débute sa carrière modestement, en fils de famille séducteur de petite ville, en blouson doré pourrait-on dire... Si on l’en croit son charme aurait été vif, et tant à Verneuil qu’à Alençon, où il a également sévi, il aurait multiplié les conquêtes. " Il avait le secret de s’insinuer dans les cœurs les plus farouches ", écrit-il de lui-même, poursuivant " sans crainte d’en être dédit par ceux qui savent l’histoire de sa vie, qu’il a vu plus de quarante filles, en une demi-année, combattre les premières places de sa chaîne ". Il est vrai qu’il aurait été en possession d’un talisman sur lequel il n’a pas hésité à faire la lumière la plus crue : " j’y ai demeuré une année [à Alençon], pendant lesquelles toutes ces gueuses-là couraient ma braguette ". Et ce talisman valait, toujours à l’en croire, de l’or, ce séducteur intéressé ne négligeant pas les profits accessoires :
 
Car outre sa beauté, sa grâce et son devis
La mignonne a dans sa pochette
Une bourse toujours complète.
 
[...] A Rochefort le conseil de guerre en sa séance du 16 août 1681, le condamne aux galères à perpétuité. Reconnu quelques années plus tard invalide pour sa tâche, on l’agrège à un convoi de 30 galériens dans son cas, destinés à être vendus comme engagés aux colons de la Guadeloupe et de Marie-Galante. Il arrive à Basse-Terre en mai 1686. Il y est acheté par Marguerite Dupont, veuve du major de l’île qui exploite, avec l’aide de son fils Charles dit le marquis du Grand-Pérou, un domaine du même nom.
[...] Prétendant être doté de pouvoirs surnaturels, et notamment disposer d’un zombi, c’est-à-dire d’un mort vivant qu’il dirigerait à sa guise, il intéresse Félicité qui souhaite tout à la fois envoûter pour toujours Charles Dupont, et éliminer sa mère. Mais ce zombi intéresse également les proches de Charles Dupont qui désirent écarter de lui Félicité et se disent que ce zombi pourrait y aider... Ce zombi mercenaire intéresse enfin la justice locale qui, mise au courant de ses activités, décide d’y mettre fin. De fait, elles s’arrêtent avec l’arrestation et la mise sous écrou — une de plus — de Blessebois, et l’inculpation de tous les autres protagonistes de l’affaire, à l’exception de Charles Dupont. Zombi ou pas, inculpée ou pas, Félicité arrive à ses fins. Mais c’est bien la seule. Le 15 mars 1689 elle donne le jour à un enfant de Charles Dupont. Elle ne profitera cependant pas longtemps de sa victoire. Charles Dupont, marquis du Grand-Pérou, meurt de la petite vérole le 9 janvier suivant.
Pour sa part, le 3 avril 1690, Pierre-Corneille Blessebois, poète galérien, est condamné pour ses agissements " à faire amende honorable, nu en chemise, la torche au poing devant l’église de Notre-Dame du Mont-Carmel et devant la porte du Palais, demandant pardon à Dieu, au Roy et à Justice, sous peine d’être pendu et étranglé en cas de récidive ". Mais c’est par contumace, ce qui signifie que mis en liberté provisoire, ou évadé, il n’a pas jugé bon de s’éterniser sur les lieux de ses derniers exploits. Et comme le récit romancé de ses aventures antillaises intitulé précisément Le Zombi du Grand-Pérou, notre premier roman colonial selon Apollinaire, est paru en février 1697, en province et vraisemblablement à Rouen, cela signifie que notre homme revit sa Normandie. Mais c’est là la dernière trace que l’on ait de lui. Au lecteur du Zombi qui suit, d’imaginer la fin qui lui paraît le mieux convenir à notre auteur. Réconcilié avec Dieu, le Roi et les Hommes, ou mort dans l’impénitence au bout d’une corde, d’un chemin creux ou d’un coutelas de mauvais garçon.
Jean-Paul Bouchon. (Extraits de la préface du Zombi du grand-Pérou)

 

 
LE ZOMBI
 
DU GRAND-PÉROU
OU
LA COMTESSE DE COCAGNE
 
 
Portrait
de
LA COMTESSE DE COCAGNE
 
VERS IRRÉGULIERS
 
 
Elle avait la taille assez belle,
Si, plus chiche de son devant,
On ne la gâtait pas comme on fait souvent :
L’Amour est, nuit et jour, auprès ou dessus elle.
 
Si j’en veux croire les railleurs,
Elle a fort peu de cheveux à la tête ;
Les sujets qu’on en dit ne sont pas des meilleurs !
Ce n’est pas bien l’endroit par où j’ai vu la bête ;
Mais elle en a beaucoup ailleurs,
Car elle est souvent arrosée
De la plus douce des liqueurs,
Et ma plume est coupable autant qu’elle est osée.
Son front, où sont assis la mollesse et l’ardeur,
A quelque chose d’admirable :
C’est qu’on y voit jamais paraître la pudeur
Ni la sagesse désirable.
 
Elle a les yeux d’une truie,
Ce sont les plus petits d’ici,
Elle doit les avoir ainsi,
Puisqu’elle mène pareille vie.
 
Son nez passerait au besoin,
S’il pouvait sentir de plus loin
Ce qui regarde sa conduite ;
Quand on le voit, on ne prend pas la fuite,
Mais on le prend à témoin
Du malheureux état où son âme est réduite.
 
Elle a des couleurs sur les joues
Qui représentent le printemps ;
Ce sont les dangereuses roues
De tous les criminels du temps.
 
Je méprise son sein, je le trouve mal fait ;
Il ne consiste plus, son enflure est mollette,
Il distille la gouttelette,
C’est un bien de ménage où l’on puise à souhait ;
C’est pourquoi le marquis du Grand-Pérou la traite
Comme on traite une vache à lait.
 
Son bras est aussi blanc que rond,
C’est une espèce de merveille,
Et le cœur ne va que par bond
Quand l’œil en voit la beauté nonpareille.
La comtesse n’ignore pas
La richesse de cet appas,
Elle ne doute point qu’il ne soit sans reproche ;
La friande voudrait que tout ce qui l’approche
Fût de même que son bras.
 
Sa main n’est pas moins bien formée ;
On croit, en la touchant, manier du satin ;
Aussi l’objet le plus mutin
Voit passer sa fureur ainsi qu’une fumée,
Quand la comtesse à main armée
Combat le soir ou le matin
Et quand la mèche est allumée.
 
Si mon âme avait la blancheur
De son aimable corps d’ivoire,
Ce serait un ange de gloire,
Au lieu que le démon n’est pas si grand pécheur.
 
Pour ses pieds, ce sont deux créoles
Robustes à la vérité,
Mais toujours pleins de saletés,
Et dans ma libéralité
Je n’en donnerais pas seulement deux oboles.
 
A tout ceci doit être joint
Qu’elle a pour le plaisir une fort bonne couche.
Si je ne dis rien de sa bouche,
Lecteur, c’est qu’elle n’en a point.
 
 
Pierre Corneille Blessebois.