I

acceuil

Robert de Montesquiou
Apollon aux lanternes
présenté par Jean-François Kosta-Théfaine

A la Comtesse Potocka,

née Pignatelli.

« J’aime ce café, Monsieur, il meurt noblement » disait Barbey d’Aurevilly parlant du café d’Orsay, sorte de Tortoni de la rive gauche, qui, naguère fashion[n]able aux jours de jeunesse du polémiste romancier, employait la même indigente magnificence dont le vieux dandy luttait contre l’âge, à lutter tout aussi vainement contre la faillite, au coin de la Rue du Bac et du Quai dont il se nommait, d’un nom de dandy, lui-même.

Cet éloge dont il récompensait la lente agonie du Café d’Orsay, l’auteur des Diaboliques ne pourrait le refaire au Café de Louis XV ; je veux dire ce pavillon Français de Trianon qui fut un temps, loué à un limonadier, et auquel on vient, sans doute en raison de ce souvenir, d’infliger le rajeunissement d’une guinguette magnifique.

Certes, il mourait noblement, quand la restauration cupide et inéclairée est venue le réveiller sous les respectables plaques grisonnantes de son stuc, pour le rendre à la vie artificielle, sans dignité, sans harmonie et sans durée d’un enduit de ton beurre frais et d’un clinquant misérable.

C’est cette mort noble qu’il serait temps qu’un conseil supérieur et conscient pr[î]t le parti d’assurer à tout Versailles ; ce tout Versailles si pitoyablement hésitant entre l’écroulement, et la factice et désolante survie d’un replâtrage, parmi tant d’impérities et d’exactions, ensemble onéreux et économique. Ce tout Versailles qui semble proclamer silencieusement mais désespérément, comme son auteur le Roi-Soleil agonisant, qu’il n’est pas difficile de mourir. Certes, il est moins difficile de mourir que de vieillir. Combien de visages, combien d’édifices en font foi ! faute d’avoir établi par de judicieuses observations et de nettes définitions, ce qu’un intelligent entretien, une restauration vraiment digne de ce nom, doivent sauvegarder de vétusté à un aspect s[é]nescent, pour ne pas accuser des désordres graduels, souligner des désastres successifs ; en un mot ne pas disproportionner, déshonorer les phases souvent harmonieuses de la dévastation et de la décrépitude.

Une vieille parente mienne, dont j’ai cité un trait dans mon Saint Expédit, et qui fut une intrépide Dame de Charité, nous égayait, nous épouvantait de ce récit : un jour que son zèle généreux mais indiscret l’avait poussée à franchir un seuil entr’ouvert auquel elle avait heurté vainement, elle se trouva tout à coup en présence d’une monstrueuse figure mi-partie sexagénaire et juvénile, une vieille coquette brandissant les fards dont elle était en train de se badigeonner, décrépite d’un côté, r[e]crépie de l’autre, sorte de Janus de l’enjolivement et de l’horreur, qui se mit à vociférer — à vrai dire à bon droit, contre l’envahisseuse.

Les beautés d’architecture et de nature du vieux Versailles pourraient bien, devraient crier ainsi, mais contre les envahisseurs qui les reboutent à faux, qui les raboutent à rebours. C’est une erreur de la coquetterie de croire qu’il faut ne pas changer. Au contraire, être immuable, en matière d’ajustement et sur le chapitre décoratif, c’est la première et la pire façon de dater, par conséquent de vieillir. D’antiques beautés célèbres et conservées nous apparaissent encore ainsi sous les bandeaux et dans les toilettes des portraits de Winterhalter. Plus habiles sont celles qui ont suivi la mode ; plus touchantes, plus décentes, plus conformes — et finalement plus adroites aussi, celles qui se contentent de décroître simplement selon le décor naturel de l’âge, lequel console des fraîcheurs évanouies par des attraits d’un autre ordre, et de plus de grandeur. Le poète les a magnifiquement spécifiés :

On voit de la flamme aux yeux des jeunes gens

Mais dans l’œil du vieillard, on voit de la lumière

 

Une vieille femme folâtre fait les délices de la Mort. Cet adage antique serait appliquable aux monuments ci-devant jeunes, équivalents marmoréens de ces jeunes premiers du théâtre sur lesquels le parterre reprend son droit de sifflet sans pitié, même pour de radieuses carrières. On a publié la lettre tendrement cruelle, par laquelle Madame Valmore rappelle à Mademoiselle Mars la nécessité de rompre avec une illusion trop peu partagée.

L’illustre actrice, comprit au point de paraître pardonner à son amie et de céder, mais non sans avoir subi de plus durs rappels. Une fois elle dut elle-même interrompre le spectacle et les rires d’un public irrévérencieux par cette douloureuse rectification verbale : « Mademoiselle Mars a soixante ans ; mais l’héroïne dont elle joue le rôle n’en a que dix-sept ». Et elle reprit sa tirade. Et la véritable héroïne fut ce soir-là, non pas celle de la fiction, mais l’artiste elle-même. Elle abdiqua donc dans une dernière représentation où son aigreur expira par ce trait. Elle jouait Valérie, où figure certain bouquet, dont l’abandon après la pièce, était une occasion de marivaudage. Et comme, en cette soirée d’adieu suprême, elle le jetait à son fidèle amoureux, le Comte de Mornay, les fleurs furent interceptées par un autre. Et la vieille jeune première murmura malicieu-sement dans le dernier soupir de Célimène : « Pauvre Charles ! il n’a pas eu la première fleur ; il n’aura pas le dernier bouquet ».

Pauvres jeunes premiers, ils se complaisent à l’entour des vieux monuments replâtrés ; ils y meurent dans un décor qui lutte comme eux pour ne pas vieillir, et j’en rencontre parfois chuchotant des vers de Musset à l’oreille de cette divinité que le poète accuse le praticien d’avoir égorgée en faisant les degrés de ce marbre sanguinolent qui voulait être une statue.